Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

 

 

Des sentiers incertains aux chemins d'ailleurs

II - Alter ego

 

Choisies dans cette intention, voici quatre fantaises qui permettront peut-être de découvrir Jean Yvon sous le masque de Jean.

 

30     Les mots

31     Nom de plume

32     La marmite des mots

33     Les confidences du chœur des mots

 

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30

Les mots

 

Les mots se bousculent en horde

À la porte de ma déraison,

S’enchevêtrent dans la discorde,

Se lient et délient sans raison.

 

Les mots pleurent et crient.

Ils chantent. Ils appellent.

Ils hèlent. Ils interpellent,

Ils s’apostrophent et se harcèlent, parfois se scellent.

 

Les mots dansent et rient!

Ils cèlent et décèlent,

Déclament et déclarent,

Étourdissent et bondissent, parfois maudissent!

 

Ces mots-ci se susurrent,

Camouflent, se murmurent,  

Et ces mots-là rassurent,

Se soufflent et affurent…

 

Les uns portent et claquent,

Quand d’autres s’emportent et craquent!

Ils argotent. Ils ergotent.

Ils radotent et nonobstant bagottent jusqu’à l’ouïe!

Et c’est alors qu’ils strient, qu’ils trillent…

Et même qu’ils étrillent!

 

Les mots,

Parfois, sont rares,

Et bien trop souvent gros...

 

Le fin mot! Le mot feint!

Et le mot de la fin : j’en reste là,

À peine las, encore à l’aise

Et, comme on dit ici ou là :

Benèze!

 

Tout cela pour vous dire, en délire de mots,

Que je suis tout petit tombé dans leur marmite,

La marmite des mots!

 

Mars 2014

 

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31

Nom de plume

 

Je n’étais qu’un enfant, ils me hantaient déjà,

Les mots!

Et je me glissais sous leur drap

Avec délice!

Et quand je me jouais d’eux, ils se jouaient de moi,

Les mots!

Et je versais tous mes émois

Dans leur calice!

 

Ils rythmaient mes humeurs,

Mes bonheurs et mes pleurs

Et chacun à son heure avait tout l’heur de plaire!

Ainsi naissaient les vers,

Ainsi chantaient les sons :

Des mots j’étais le roi!

Et le grand échanson

Me versait à grands verres

Mes rimes et chansons!

 

Adolescent, je me sentis poète

Et, nourri par ces mots qui me faisaient la fête,

Je crus avoir atteint pleine maturité,

Sûr de moi… mais candide dans ma vanité.

Me délivrant des vers qui m’enchantaient la tête

Et dont j’appréciais tant la large tessiture

 

Je fis le pas de les traduire en écriture!

Et me voici lancé, 

À corps non défendant, mais à crayon perdu, 

À couvrir des cahiers, des carnets, des feuillets,

Des pages arrachées, des plis et des billets,

Avec les mots de la douceur à l’instant sage,

Avec les mots de la fureur aux jours d’orage.

 

             Mars 1960

Je n’ai pas dix-huit ans

Et pense fort pourtant

Avoir trop attendu.

Lors, je me sens pousser des ailes!

Et pour assurer mon envol

J’imprime déjà le bristol

Portant un nom fendant la brume,

À auteur nouveau, nom de plume!

 

Un pseudonyme,

Un cryptonyme, se jouant de mon patronyme?

 

Un prénom africain me revient en mémoire,

Celui d’un enfant mort tout récemment à Sharpeville. (1)

Un fier prénom : Ciphan! (2)

Ciphan, tout simplement,

Et l’anagramme de mon nom!

Je serai Jean Ciphan.

Et je le suis resté!

 

Ainsi vous savez tout. Ou presque.

Me voici découvert. Ou presque.

Tant de lustres passés!

Les sentiers de la vie

M’ont conduit jusqu’ici

Et me voici

Septuagénaire!

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Jean Ciphan, l’inédit, est toujours dans son rêve,

Le feu n’est pas éteint.

Le poète est dans sa marmite.

Il médite.

Il hésite.

Il faudrait qu’il édite.

 

Il lève le regard sur son alter ego

Qui lui sourit d’en haut,

Assis sur le rebord de la marmite des mots!

Le sentirait-il prêt à prendre sa relève?

 «Lautre moi», se penchant, fixe le bel oiseau

Il l’effleure un instant

Et d’un geste tout doux lui arrache une plume,

Une seule.

 

Le feu s’apaise.

Le bel oiseau a disparu.

 

Le vieil auteur

Plonge dans la marmite,

En sonde tous les mots, les cahiers, les feuillets,

Les pages arrachées, les plis et les billets…

 

Et, l’ayant retrouvé,

Sur la première page du premier cahier,

Avec la belle plume tout à l’heure étrapée,

Signe de son nom vrai

Le tout premier sonnet de sa vie d’écriture! (3)

Puis il s’efface…

 

L’oiseau revient et se pose à son tour.

Il s’ébroue.

À l’horizon,

Un nuage léger s’étire en un sourire

Sublime sensation!

Sublime permission!

Les braises se rallument,

Les mots à nouveau tourbillonnent!

Jean Ciphan tient son nom,

Son nom de plume!

 

Mars 2014

 

(1) Le massacre de Sharpeville est relatif à la répression policière qui eut lieu le 21 mars 1960 dans un «township» (banlieue noire) de la ville de Vereeniging en Afrique du Sud.

(2) Ciphan est le prénom de l’un des jeunes manifestants décédés à Sharpeville.

(3) «Nuages» (Mes sentiers incertains).

 

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32

La marmite des mots

 

Tout gamin, il était un amoureux du verbe,

Des rimes et des vers, un affamé des mots!

Il se voyait déjà, en poète superbe,

Affrontant les saisons sans en craindre les maux!

 

Au seuil d’adolescence, un feu nouveau l’habite

Exacerbant son art qu’il élève en trois bonds!

Ses rythmes ressourcés syncopent et crépitent :

Il saute de son chef tout droit dans le chaudron!

 

La marmite des mots l’y baigne sans alarme,

L’accueille en ses bouillons et sourit à l’enfant.

Et le petit Chapin, fort de son anagramme

La disperse en un tour et voici Jean Ciphan.

 

 Mars 2014 – Août 2018

 

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33

Les confidences du chœur des mots

 

Sept

 

L’année de ses sept ans, son âge de raison.

Jean souffre dans son corps et surtout dans son cœur.

En silence, en presque solitude.

Mais il décide d’avancer.

Son Ange gardien veille :

S’offriront des jours plus heureux!

 

Le petit est candide et revient à la vie!

Il crée des poèmes tout petits

Qu’il appelle «récitations».

Il les tient dans sa tête

Qui parfois les exalte...

Plus souvent, elle les psalmodie.

 

Un bel après-midi,

Il les dit en secret à son amie Yvette,

La «bonne» qui soccupe de lui.

Yvette achète sur ses gages un joli cahier d'écriture

Et le lui offre. C’est jeudi.

 

Le petit l’embrasse et confie :

– Je t’aime. Tu es mon arc-en-ciel.

Son amie lui rend son baiser.

– Tes récitations sont des poèmes, mon petit prince.

 

Jeannot trempe le porte-plume

Dans l’eau violette de l’encrier carré,

Dont l’odeur amère et rêche

Le fait frissonner de plaisir!

 

Il tire un peu la langue et s’applique.

Il lui faudra plus d’une minute! Presque deux.

Tout y est : les déliés tout fins et les pleins appuyés.

Le titre, bien centré, est très proprement souligné :

«Mon cahier Arc-en-ciel»! Sans fautes d’orthographe.

 

Onze

 

L’année de ses onze ans, pénultième d’enfance!

Jean souffre surtout dans son cœur. Beaucoup.

En silence, en presque solitude.

Mais il décide d’avancer.

Son Ange gardien veille :

S’offriront des jours plus heureux!

 

Le garçon est solide et renaît à la vie!

Dans la mallette des trésors,

Le cahier Arc-en-ciel somnole.

Jean s’y penche et sourit…

Il sourit à chacun, à chacun de tous ses écrits!

Le bel instant de plénitude

Dure le temps qu’il est, justement : un instant,

Et il s’efface et se mue en inquiétude.

 

L’arc-en-ciel à son tour s’efface.

L’orage gronde.

La pluie s’abat. L’angoisse assèche.

Printemps devient hiver.

Et Jean craint que soient découverts

Les maux secrets de son enfance

Si bien celés en mots rangés

Sur le joli cahier,

Ceux qu’il n’a jamais partagés.

 

Aussitôt s’éparpille en mille confettis

Le joli cahier Arc-en-ciel…

 

Trois tout petits poèmes

Parmi les tout premiers

S’accrochent en sa tête

Jusqu’à y demeurerun jour.

Un mois. Longtemps. Toujours…

 

Ils s’accrochent si fort,

Ses petits mots de peine,

Ses petits mots d’amour,

Que jamais Jean ne s’en libère…

Il les insère en habitude…

Jusqu’à s’entendre murmurer

Comme en musique ces mots-là

Quand il s’enferme dans sa tour d’ivoire

Ou se transporte en son jardin secret.

 

Treize

 

L’année de ses treize ans!

Jean souffre dans son corps et dans son cœur. 

Trop parfois. Souvent trop.

En silence, en presque solitude.

Mais il décide d’avancer.

S’offriront des jours plus heureux!

 

Vraiment? Il en doute.

Quelque part, Quelqu’un veille-t-il?

Un Ange gardien? Il en doute.

 

Jean s’insère en des temps nouveaux…

S’est échappé déjà celui de l’innocence!

Et voici que par soubresauts

Fuit à son tour son temps d’enfance!

 

En sa tête, les mots dansent en sarabande :

De sa passion pour eux il ne s’est pas guéri!

Mais passion n’est pas maladie!

Les mots sont là!

En horde ou alignés?

Il ne sait!

 

Il les laisse entrer en sa lice,

S’y mêle avec passion,

S’y plonge avec délice!

Et il décide d’avancer et de se battre.

 

Et pour ce faire,

Jean s’offre un beau cahier vert.

Un gros cahier ligné avec sa marge rouge.

Un «Clairefontaine» à double spirale.

 

À peine est-il ouvert,

Le cahier vert,

Qu’il cueille en la tête de Jean

Trois tout petits poèmes

Qui trottent et s’y accrochent depuis si longtemps!

 

Ainsi cueillis en la tête de Jean

Trois tout petits poèmes

Qui s’en sont décrochés cessent enfin de trotter!

 

Les rejoignent alors,

Sur le gros cahier vert ligné à marge rouge,

Mille mots et davantage:

Des joyeux et des tristes,

Des vilains et des beaux,

Des inventés,

Des inconnus,

Des biscornus,

Des doux et des petits, et même des gros

Qui s’assemblent en un chœur des mots.

 

Et Jean, pour son bonheur

Goûtant leurs confidences,

Entend le chœur des mots chanter!

 

Soixante-quinze

 

Soixante-quinze ans… L’âge de Jean.

Les mots de Jean?

Mille mots et davantage :

Des joyeux et des tristes,

Des vilains et des beaux,

Des inventés,

Des inconnus,

Des biscornus,

Des doux et des petits, et même des gros

Qui s’assemblent en un chœur des mots.

 

Et Jean, pour son bonheur

Goûtant leurs confidences,

Entend encore, et encore, et toujours,

Oui, Jean, pour son bonheur

Entend le chœur des mots chanter

 

Quant aux trois tout petits poèmes

Jean les garde en secret.

 

Juillet 2017

 

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