Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

 

 

Des sentiers incertains aux chemins d'ailleurs

I - Mes sentiers incertains

   Les vingt-neuf textes de ce premier cahier sont livrés tels qu’ils furent adressés à Pierre Seghers en 1963… avec les réminiscences dont Jean Ciphan a choisi de ne pas se dégager(Les concernant, l’auteur admet volontiers que l’allégation de l’éminent poète était justifiée… Cinquante ans ont passé!) 

 

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 1  Pascal      

 2  Écrire?

 3  Nuages

 4  Durs quinze ans

 5  Croire?

 6  Chaos

 7  Joël

 8  Printemps éphémère

 9  Vis. Oublie-moi, veux-tu?

10  Pureté

11  Saisons

12  Remords

13  Innocence

14  Ego

15  Mensonge

16  Un doute

17  Tromperie

18  Solitude

19  Les canaris

20  Qui es-Tu?

21  Dors, enfant!   

22  L’inutile apostrophe

23  Adieu, Ami!

24  Amour et mort

25  Images

26  Trois mots

27  Le quatrième commandement

28  Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer

29  Merci Saint-Ex

 

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Mes sentiers incertains

(1956 – 1960)

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Les vingt-neuf textes de ce premier cahier sont livrés tels qu’ils furent adressés à Pierre Seghers en 1963… avec les réminiscences dont Jean Ciphan a choisi de ne pas se dégager!

(Les concernant, l’auteur admet volontiers que l’allégation de l’éminent poète était justifiée… Cinquante ans ont passé!) 

 

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1

Pascal

 

Pascal, ce poème est pour toi,

Pour toi tout seul, avec mes mots.

Hélas, tu ne le liras pas.

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Voilà.

– T’as quel âge, Jean?

– Douze. Et toi, Pascal?

– Douze aussi. Pourquoi t’es tout seul sur ton banc?

Tu t’ennuies? Elle est chouette, pourtant, la colo du père Dorval.

 

C’est à peu près ça qu’on s’est dit.

 

Rappelle-toi!

C’était le premier jour.

J’étais seul sur mon banc,

Tu l’as bien vu, Pascal!

 

Tu étais seul aussi

Et tu m’as dit «Viens voir la mer».

 

On a contourné la colo.

On s’est assis sur une pierre.

On a regardé la mer.

 

Tu m’as dit que tu serais journaliste et aviateur,

Comme Saint-Exupéry.

Alors on a parlé du Petit Prince.

Et tu m’as dit que je lui ressemblais,

Au Petit Prince,

Parce que j’étais tout blond, rêveur.

Et sur une autre planète.

 

Et puis soir après soir, juste après le repas,

On s’est assis sur notre pierre…

Souvent, on se prenait par l’épaule.

Ensemble, on regardait la mer.

 

Parfois, en passant près de nous,

Le père Dorval nous adressait son bon sourire.

«Alors, les copains, ça va? C’est beau, hein!»

 

C’était beau. La mer. Le ciel.

L’horizon. L’infini.

On avait plein de choses à dire.

Parfois même, on ne les disait pas.

Simplement, on était bien.

 

Un soir, je l’ai compris.

Je te l’ai dit.

On serait amis pour la vie.

Tes beaux yeux bruns se sont éclairés,

Tu m’as souri.

«D’ac!»

 La colonie s’est achevée.

 

Tu es parti chez toi, près de Vannes.

Je suis parti chez moi, près du Mans.

On ferait chacun sa rentrée

Comme pensionnaire en quatrième.

 

Tu m’as écrit. Tu m’as parlé des copains de ta classe,

À Saint-François-Xavier.

Je t’ai répondu, depuis mon internat

Chez les pères jésuites du collège Sainte-Croix.

Et j’ai joint un petit poème.

 

Tu n’as pas répondu.

J’étais triste.

 

Un peu avant Noël,

Le père Latour m’a invité :

«Jean, si vous y consentez,

Venez faire avec moi quelques pas dans le parc…»

 

Il était très pâle.

«Jean, vous m’avez quelquefois parlé de Pascal,

Après la colo à Quiberon. 

Vous correspondez. Il est votre ami.

J’ai reçu ce matin une lettre, à vous transmettre,

Que m’a fait parvenir sa maman.

Jean… Votre ami est très malade.»

 

Les pères ont invité les élèves qui le désiraient

À prier avec eux pour toi, Pascal,

Tous ensemble dans la chapelle, pour ta guérison.

 

Et beaucoup sont venus,

Même des grands de la première division.

Nous avons tous prié pour toi, très fort.

Et moi tous les soirs, en secret, plus fort encore.

Rien n’y a fait. Tu es parti.

En février 1955.

 

Pascal,

Un jour peut-être je trouverai ta tombe, à Vannes.

Tu restes mon ami pour la vie.

 

25 rue Antoine de Saint-Exupéry, Le Mans

Juin 1956

 

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2

Écrire?

 

Écrire,

Pour dire

Ce qu’on ne peut pleurer?

 

Écrire,

Pour rire

Ce qu’on ne peut fêter?

 

Pour dire en un poème

Les larmes que l’on aime?

Pour rire en quelques vers

Autour de l’univers,

 

Dans un monde mouvant

Où la joie s’apostrophe

Aux malheurs de son temps

En la vie d’une strophe?

Septembre 1956

 

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3

Nuages

 

Tu as quinze ans et elle est belle

Comme ton cœur d’adolescent...

Tu l’aimes tant! L’amour descend

Dans tout ton être en ribambelle

 

D’idées, nées de la joie nouvelle

Qui a bouleversé tes sens,

Les embaumant comme d’encens,

Trompant ton âme jouvencelle!

 

Car si ta tête est embaumée

D’encens, qui n’est qu’une fumée,

Le restera-t-elle toujours?

 

Le temps est une cheminée

Qui a bu au fil des années

Bien d’autres nuages d’amour.

 

Jean Yvon C.

 

Loctudy, septembre 1957 

 

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4

Durs quinze ans

 

 

Garçon,

Entends-tu cette voix

Si douce qui te laisse à tes passions d’enfant?

 

Garçon,

Entends-tu cet appel

Qui sourdement t’invite à rejoindre les grands?

 

As-tu trop attendu, bercé dans l’insouciance,

Sans oser te heurter aux maux d’adolescence?

Autour de toi, parfois, des compagnons de jeu

Passés par cet état s’y sentent déjà vieux!

 

Tu sais que tu es las d’être toujours un gosse,

Et que parmi les fées il y a Carabosse!

 

Tu ne crois plus aux fées? Prends garde à la culbute!

À vouloir te plonger trop tôt dans l’âge adulte,

Si tu veux prendre en main les rênes de ta vie,

Attends le temps qu’il faut pour en avoir l’envie!

 

Septembre 1957

 

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5

Croire ?

 

Les mots du Ciel tant ressassés m’ont tous trahi.

Simplement la Foi?

Simplement l’Espérance,

La Charité sur ordonnance?

Je n’y crois plus… Le Ciel m’est inconnu.

 

J’ai seize ans.

Je crois en l’Homme, en ma Terre, et j’attends.

 

Fais-moi signe, ô ma Terre!

 

Ciel! Au sud, par delà notre commune Mer,

Je l’entends, je le lis, le sang au goût amer

S’est répandu!

À Alger, à Oran, des jeunes gens en larmes

Ont déserté les fonts, le sable et pris les armes!

 

Fais-moi signe, ô ma Terre! .

Je suis jeune et je crains.

J’enrage et je pâlis.

 

Je ne veux plus être homme  :

Seize ans, je m’y sens bien!

 

Tu me dis qu’il faut l’être,

Pour avoir droit de vivre?

 

Là-bas, des hommes meurent et partout s’entretuent.

L’un s’encaserne au nom du souvenir de Jeanne,

Qu’une France si fière à tout vent perpétue,

L’autre quitte le bled, imposant à son âne

Un bât blessant et bien trop lourdement chargé,

Et s’enfonce à pas lents, en dépit du danger,

Vers un nouveau maquis.

 

Son sol,

Les possédants l’ont détruit.

 

Ahmed est en caserne. Antoine est au maquis.

Non, ce n’est pas possible?

Si?

Qui fait quoi, qui est qui?

Lequel a raison, qui a tort?

Je ne sais.

 

Tous deux pourtant mourront au cri de Liberté.

 

Fais-moi signe, ô ma Terre!

Je suis jeune et je crains.

J’enrage et je pâlis.

 

Je ne veux plus être homme  :

Seize ans, je m’y sens bien!

 

Tu me dis qu’il faut l’être,

Pour avoir droit de vivre?

 

Ailleurs, partout sur terre, hélas! on s’entretue.

L’un prend ici parti pour les Cités de l’or

Que notre monde étrange à tout vent perpétue,

L’autre traverse à gué, malgré l’alligator

Dont il sent la présence; il s’enfonce en forêt

Et conduit sa tribu, en dépit du danger,

Vers un nouveau pays.

 

Le sien,

Les étrangers l’ont détruit.

 

Antoine est en forêt. Mantotohpa est au palais.

Non, ce n’est pas possible?

Si?

Qui fait quoi, qui est qui?

 

Lequel a raison, qui a tort?

Je ne sais.

 

Tous deux mourront. Et là : Égalité.

 

Fais-moi signe, ô ma Terre! .

Je suis jeune et je crains.

J’enrage et je pâlis.

 

Je ne veux plus être homme  :

Seize ans, je m’y sens bien!

 

Tu me dis qu’il faut l’être,

Pour avoir droit de vivre?

 

Pourquoi? Pourquoi dis-moi, ma Terre, on s’entretue?

Que sont ces fonts obscurs qui aveuglent les hommes?

Quel est ce monde fou que tu lui perpétues?

Pourquoi de ses travers fait-il toujours la somme?

Je ne crois plus en Dieu : il n’est plus sous mon toit!

Il ne reste que Toi, ma Terre, et croire en Toi

Ne semble plus permis;

 

Fraternité? Mon rêve est détruit.

 

Fais-moi signe, ô ma Terre!

 

Soudain…

Un grondement, un grand éclair, un buisson ardent!

Une voix forte sonne et s’adoucit d’emblée 

En conseil apaisé à la Terre qui veille

Sur le cœur endormi du jeune de seize ans :

 

«Terre des Hommes!

Offre-lui, à ce garçon qui cherche,

Non pas la Liberté de mourir enchaîné,

Non pas l’Égalité d’un vieux monde en détresse

Ni la Fraternité de Caïn!

Accorde-lui plutôt la Liberté de vivre,

La Liberté de croire, la Liberté d’aimer;

L’égalité d’amour, la Fraternité vive

Qu’il est prêt à donner!»

Mars 1958

 

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6

Chaos

 

Suffit-il de sauver les autres?

Suffit-il d’aimer son prochain,

De réciter des patenôtres,

De croire en Dieu et d’avoir faim?

 

Suffit-il d’aller aux offices?

Suffit-il d’aller au labeur,

De rendre toujours des services,

De croire en Dieu et d’avoir peur?

 

«Je crois en Dieu!»

«J’ai faim!»

«J’ai peur!»

 

Ce sont les cris de la détresse

D’un monde laid dans sa faiblesse

Où ceux qui aiment sont châtiés,

Où ceux qui croient sont suppliciés,

Où les bons sont dits ridicules,

Où les fous sont idolâtrés,

Où la raison même bascule

En un puits d’imbécillité!

 

Ce sont les mots de la tristesse

D’un monde las dans sa paresse

Où ceux qui triment sont chassés,

Où ceux qui chantent sont hués,

Où le vrai sans cesse recule,

Où le faux garde liberté,

Où l’homme au désespoir adule

Sans croire, et survit sans manger!

 

Août 1958

 

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7

Joël

 

Joël attend près de la porte.

Depuis deux ans sa mère est morte

Et son père ne rentre pas...

 

Pauvre mère, n’entends-tu pas

Ce cœur d’enfant,

De ton enfant

Qui résonne en sanglots de froid?

 

«Je sais, Mère,

Je sais pourquoi tu as péri!

Il te battait si fort,

Toujours plus ivre encore :

C’est ton mari mon père

Qui t’a tuée.

 

Je le sais.

Je l’attends.

Et je vais le frapper

À mort.

Ton grand Joël va te venger.

J’ai quatorze ans, tu sais,

Maman!»

 

Le père apparaît à la porte,

Se traînant plus qu’il ne se porte…

Joël l’entend avec effroi :

 

«Vaurien!

 

Bon dieu, qu’il fait froid!

Fais donc du feu,

Pense à ton vieux!

Je passe mes jours à chercher

De quoi te donner à manger!

 

Ah! Fils ingrat,

Bon à rien, va!

Tiens, vermine, voilà pour toi!

Et puis cette autre...

Pense à moi!

 

Allez, sors!

Oui, dehors

Et ne t’avise de crier,

Gamin!

Va donc dormir sur le fumier!

Il paraît que ça réchauffe, hé!

À demain.»

 

Joël est mort près de la porte.

Depuis deux ans sa mère est morte.

Près de lui, là, sur son carnet :

 

«Maman, maman, c’est terminé,

Je veux partir,

Je veux mourir.

Il m’a encore cogné ce soir

Et m’a rejeté dans le noir

Du dehors.

Tout mon corps,

Se rappelle où il m’a frappé.

 

Mais à toi, mon cœur, ma pensée,

Mon amour

Pour toujours...

 

Je l’attends,

je sais qu’elle est là,

La mort.

 

Ton petit Joël pense à toi,

À quatorze ans il te revoit

Enfin,

Maman.»

 

Novembre 1958

 

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8

Printemps éphémère

 

Une perle de rosée

Sur le bord de chaque feuille.

Une hirondelle posée

Sur un fil! Et que l’on veuille

Regarder tout alentour :

Aussitôt l’ennui s’envole,

Tout semble né pour l’amour,

Pour la joie, la vie frivole...

 

Cours, la jolie farandole

Du soleil et du printemps

Qui s’éveille en la coupole

D’un ciel bleu par tous les temps...

Laisse faire la nature,

Fais naître encor des heureux!

Car, quand viendra la froidure

Ce sera trop tôt pour eux!

 

Mai 1959

 

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9

Vis. Oublie-moi, veux-tu?

 

Mère, je suis parti.

Je suis loin, suis heureux, et j’oublie.

 

Mère, te souviens-tu

Du mal qui m’assaillit au seuil de mes six ans?

Ton Paul devint «Polio», tout naturellement!

 

Te souviens-tu, Mère,

Du soir où ta colère aveugle, mais terrible,

Abattit sur ma jambe ce fouet horrible,

Striant mon membre mort de longs sillons de sang,

Rougissant les haillons qu’étaient mes vêtements?

 

Te souviens-tu, Mère,

Du jour où ta fureur mit en ton bras la force

De me prendre aux cheveux et de traîner ton gosse

Au long de ce couloir et de cet escalier

Pour le laisser gémir seul, au fond du cellier?

 

Te souviens-tu, Mère,

Des nuits où tu vivais sous mes yeux clairs d’enfant

Ces gestes odieux, cause de ce tourment

Qui me broiera l’esprit pendant ma vie entière

Quand tu faisais l’amour en l’absence de Père?

 

Tu te souviens, Mère,

De ce matin blafard, quand des hommes en gris

Me prirent dans leurs bras sans un mot, sans un cri?

Je passais de longs mois sur un lit d’hôpital.

Mais tu n’étais plus là, leurs soins me faisaient mal!

 

Dix années ont passé.

 

Qu’avais-je donc fait, Mère,

Pour mériter ton injustice?

Pourtant, je te pardonne, je suis ton fils.

 

Je suis loin de toi, Mère,

Et ne reviendrai plus.

Tu es libre d’hier.

Vis. Oublie-moi, veux-tu?

 

Mai 1959

 

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10

Pureté

 

De tout temps, les poètes ont chanté la rose,

Depuis l’aube radieuse où la rose est éclose,

Quand elle a revêtu sa parure de rose

Dentelée de rosée, de fraîcheur et de rose,

Comme une fiancée.

 

Mais aussi les poètes ont chanté le monde,

La terre qu’ils ont crue paradisiaque et ronde,

La guerre qu’ils ont dite tour à tour immonde,

Belle ou terrible ainsi que l’orage qui gronde

Comme l’hydre (1) blessée.

 

Pourquoi avoir chanté la terre et ses mensonges,

Pourquoi avoir loué ce qui n’était que songe,

Quand tu pouvais, ami, t’arrêter à la rose

Et oublier le monde : il n’en vaut pas la pause

Même s’il a vécu plus longtemps que ne l’ose

La rose, qui ne vit que sa journée de rose

Mais qui sait conserver, elle, sa pureté.

 

Mai 1959

 

  1. Dans la mythologie grecque, l’hydre de Lerne est un monstre qu’Héraclès dut tuer au cours de ses douze travaux...

 

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11

Saisons

 

La forêt se dévêt de son manteau d’automne.

Tout à l’heure, là-bas, une feuille est tombée :

Elle était presque nue, toute dernière feuille

 

De la forêt qui perd son roux manteau d’automne,

De la forêt qui laisse son ultime feuille

Se rompre au souffle froid de la bise et tomber.

 

Lors, déjà, des flocons volent et tourbillonnent,

Couvrant d’un blanc linceul la forêt endeuillée.

Au creux d’un arbre mort, un oiseau se recueille,

 

Contemplant les flocons qui, légers, tourbillonnent

Autour de l’arbre mort où l’oiseau se recueille

Transi sous le linceul des arbres endeuillés.

 

Pourtant, là, sous la neige, un bourgeon vient d’éclore,

Prélude au renouveau du printemps qui s’éveille,

Invitant la forêt à vivre et à chanter

 

Comme vit le bourgeon qui, là-bas, vient d’éclore,

Comme l’oiseau de l’arbre mort, qui va chanter

En ce printemps nouveau la forêt qui s’éveille.

 

Mais déjà c’est l’été.

Juin 1959

 

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12

Remords

 

Le soir quand tout s’est tu,

Quand la maison s’est close,

Quand tout dort ou repose,

J’ai peur, me comprends-tu?

 

Je reste courbatu.

Mon œil fixe, morose,

Ton ombre qui se pose

Sur mon corps abattu,

 

Terrassé par la peine,

Étranglé par la haine

De mon amour bafoué,

 

Tournoyant dans l’abîme

Où m’a plongé le crime

De t’avoir délaissée.

 

Juin 1959

 

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13

Innocence

 

S’offrant au crépuscule, pleine lune gironde

Dans la nuit mordorée s’unit au firmament

Tandis que la rosée recouvre en un moment

De ses perles d’argent, l’étendue à la ronde.

 

Sur le tapis de mousse, un vieil homme s’endort.

Sa face burinée, fatiguée par les ans,

Se crispe au rythme lent de ses sourds ronflements...

À deux coudées somnole son vieux labrador.

 

Près de lui, un enfant à la figure d’ange

Repose. Il est serein, savourant sans échange

L’innocente douceur de son bonheur ici!

 

Sous la tiédeur d’été qui s’offre en couverture

Il dort, le petit homme, inclus dans la nature.

Et son souffle léger semble dire merci.

 

Septembre 1959

 

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14

Ego

 

Pourquoi perdre mon temps à écrire un poème?

Pourquoi rester ainsi à ne penser qu’à moi?

Pourquoi dire en des vers ce que je hais, ou même

Dire tout ce que j’aime? On ne m’entendra pas.

 

Qui donc tendra l’oreille au désespoir d’un autre?

Qui donc s’arrêtera pour plaindre un malheureux?

Qui donc se penchera sur le monde en apôtre?

Personne. Oui, personne. Les hommes n’aiment qu’eux.

 

Moi-même, je suis homme, et je ne sers les autres

Qu’en égoïstes traits qui ne servent qu’à moi,

Qui ne servent à rien et laissent tous ces autres

Seuls, ignorant ces vers pour eux, écrits pour moi.

 

Novembre 1959

 

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15

Mensonge

 

«Citoyens, armez-vous! Défendez la patrie!

Soyez au coude à coude attachés à ses lois!

Honorez son drapeau, exposez votre vie

Descendez dans la rue, oubliez votre émoi,

Allez! Que vive enfin votre pays, la France!»

 

Tel est le cri furieux, fou, hypocrite et rance

Que lancent, ennemis de la paix, de la joie,

Les semeurs du désordre s’abritant sous la loi

Pour s’en mieux délivrer quand la rue sera pleine

De caniveaux sanglants, de coups, de cris de haine,

La haine qu’ils auront (et eux seuls) fomentée,

Sous le prétexte de sauver la liberté!

 

11 novembre 1959

 

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16

Un doute

 

Pourquoi m’as-tu porté, Terre, toi qui m’appelles,

Pourquoi m’as-tu permis de te fouler aux pieds,

Pourquoi as-tu voulu qu’à ton sort je sois lié?

Je voudrais esquiver ta froideur éternelle!

 

Pourquoi m’as-tu montré l’âme de la nature,

Pourquoi as-tu comblé chaque jour mon envie,

Pourquoi m’as-tu donné le bonheur de la vie

Si je dois en ton sein clore mon aventure?

 

À quoi bon vivre, Terre? À quoi bon procréer?

À quoi bon t’admirer si tu ne m’as créé

Que pour mourir en toi et finir en poussière?

 

Ne serais-tu plutôt que masque d’un bonheur

Que me cèle par Toi un plus grand Créateur

Dont il veut jusqu’en Toi conserver le mystère?

 

Novembre 1959

 

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17

Tromperie

 

L’Architecte a trompé le monde,

Ne l’a jamais voulu heureux :

S’il a tourné la terre ronde,

Il l’a bardée de monts, de creux...

 

Il créa l’homme universel,

Mais le fit de quatre couleurs;

Il a mis en ses mers du sel

Mais en a gardé pour les pleurs.

 

Novembre 1959

 

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18

Solitude

 

Le jeune homme est assis sur la chaise de bois.

La tête dans ses mains, il n’entend plus les voix

De la rue, allumée de quelques feux du soir

Qui s’éteignent laissant seul le froid dans le noir.

 

C’est l’hiver. Grelottant (car la pièce est sans feu)

Le garçon, dispersant d’un geste sans enjeu

Livres, cahiers, feuillets sur la table carrée,

Dit une injure à Dieu, lasse et désespérée.

 

Il est seul, toujours seul. La grande maison vide

Parle comme en été. Mais le mur est humide.

Le garçon songe à lui, tout à sa lassitude,

Et la mélancolie fait place à l’inquiétude.

 

À quoi sert ce long temps où sa vie se consume?

Pourquoi vivre lorsqu’il s’enfonce dans la brume

De l’ennui, quand il perd tout désir de la vie

Et que toute gaieté lui a été ravie?

 

À quoi bon vivre ainsi, à ne servir à rien,

Pour n’être qu’un objet rattaché par un lien

D’inutile existence à l’haleine d’un corps

Haletant au flux froid d’un rêve craint de mort...

 

De tristesse en chagrin, de spleen en hébétude,

Sa morne vie inscrit ses maux dans l’habitude,

Lui soustrait tout désir, toute envie, tout plaisir

Mais sans lui accorder la force de mourir.

 

Novembre 1959

 

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19

Les canaris

 

Trois canaris dans une cage

Caressant du bec leur plumage :

Trois canaris chantaient!

Ils étaient jeunes canaris

Et aucun d’entre eux ne savait

Combien laide est la vie!

 

Les trois canaris ont grandi.

 

Trois canaris dans une cage

Criant et piaillant avec rage.

Deux d’entre eux se battaient,

L’autre était Dame canari

Qui de son cri perçant disait :

«Tue! Au vainqueur, ma vie!»

 

Trois canaris dans une cage,

Deux lissant du bec leur plumage :

Deux canaris chantaient!

Ils étaient amants canaris,

L’autre dans la mort reposait,

Le Mari canari.

 

Trois pays sous le joug puissant

Des colonisateurs méchants.

Trois pays s’aident entre eux :

Ils sont de pauvres colonies

Qui lancent plainte vers les cieux

Du malheur de leur vie.

 

Les méchants colons sont partis.

 

Trois pays sous le joug puissant

De trois gros dictateurs méchants.

Deux se battent entre eux :

Ne sont-ils pas libres pays?

Ne peuvent-ils disposer d’eux

Et tuer leurs ennemis?

 

Trois pays sous le joug puissant

De deux gros dictateurs méchants.

Ils se battent entre eux.

Car ils ne sont pas canaris :

L’un est de trop, puisqu’ils sont deux!

C’est ça, la vie.

 

Novembre 1959

 

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20

Qui es-Tu ?

 

Tu serais la Voie? Je ny mettrai mon pas!

Ni ne tomberai dans la béatitude,

Ni ne sombrerai baigné d’incertitude!

 

Oh, certes je crains! Pardi, tu tiens leustache!

Et la Vérité? Tu la serais ou pas?

Tant de mots ourdis, assenés sans relâche!

 

Je serais brebis, bêlant par habitude,

Pauvre sot frappé du sceau de servitude?

Tu serais la Vie qui conduit au trépas?

 

Décembre 1959

 

La Bible : Jean 14.6

Jésus lui dit : «Je suis la voie, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi».

 

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21

Dors, enfant!

 

Qu’il est beau le sourire d’un enfant qui dort

Quand alentour se lient les fureurs et les peines,

Les maux du quotidien, les cœurs secs et les haines :

Car ceux-ci sont communs, mais celui-là est d’or.

 

L’innocence d’un cœur est d’un grand réconfort

À qui sait les douleurs que le destin enchaîne,

À qui sent les mensonges dont la vie est pleine

Quand éclats, bruits et pleurs arrivent en renfort!

 

Dors, enfant! Et souris! Profite du concours

Qu’un augure insouciant t’accorde pour un jour!

Trop tôt tu grandiras en mois puis en années

 

Qui éteindront, hélas, sans trompe ni tambour,

Sans que quiconque songe à leur porter secours,

L’innocence et la paix à jamais condamnées.

 

Janvier 1960

 

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22

L’inutile apostrophe

 

Guerre,

Toujours guerre,

On ne parle que guerre!

Quand il n’y a pas guerre,

On est entre deux guerres

Ou bien en froide guerre

Ou bien en guérilla!

 

Guerre!

Suspends-toi!

Écoute quand je t’apostrophe!

Les humains,

Que crois-tu qu’ils fassent de ton cas,

Tous ces gens, en un mot tout le commun des hommes

Qui de leur sens commun ne savent faire somme?

 

Et leurs chefs?

Qu’entends-tu de leurs cris et fracas?

Les nantis (en un mot tous ceux qui nous gouvernent)

Crois-tu qu’à ton seul nom évoqué ils te craignent?

 

Guerre!

Tu te hausses, tu te gausses,

Que crois-tu des humains?

Je sais. Tu imagines...

Ils t’espèrent (et alors t’attendent en prière),

Ou te craignent (et alors chérissent ton nom bas),

Ou t’ignorent (et disent ne te connaître pas),

Ou t’adorent! Mais alors se muent en va-t-en-guerre!

 

Mais ne vois-tu donc pas,

Que tu n’es qu’instrument

Glissé entre les doigts

De tous les dirigeants

De cette grande armée qu’est notre terre entière?

Tu t’es laissée berner par ton seul nom de Guerre!

 

Non? Tu ne me crois pas?

Tu ne te suspends pas?

Tu ne m’écoutes pas?

Tu promets d’être là!

Bah! Je suis lâche et las!

Oublie-moi, veux-tu, Guerre,

Je ne t’oublierai pas!

Janvier 1960

 

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23

Adieu, Ami!

 

Nous nous sommes connus au seuil de nos dix ans,

Nous avons partagé tous nos soucis d’enfants

Et nous avons joué, ri, pleuré tant et tant...

Tu étais mon ami, mon ami le plus grand.

 

Et nous avons grandi et souri au printemps,

Au printemps de la vie

Qui nous laissait, ravis,

Découvrir et sourire au seuil de nos seize ans!

 

Nous nous sommes conté, peines d’adolescents,

Nos angoisses cachées, nos plus secrets tourments :

Nous avions nos secrets, derniers secrets d’enfants...

Tu étais mon ami, mon ami le plus grand.

 

Et nous avons vécu et connu le printemps,

Le printemps de l’amour

Qui meurtrissait toujours

Arrachant à nos cœurs les pleurs de nos vingt ans.

 

Et puis tu es resté, là, couché sur le sol,

Le visage apaisé, les yeux fixés au ciel

Vers l’ultime clarté de l’éternel soleil :

Un visage d’enfant,

Un cœur d’homme,

Et du sang.

 

Tu étais mon ami, tu étais mon soutien,

Tu savais mes soucis, je connaissais les tiens,

Tu avais partagé les joies de mon enfance,

Tu avais supporté le poids de mes souffrances.

Aujourd’hui, tu es mort, la guerre t’a emporté,

L’honneur est pour ton corps, ma peine est mon secret.

 

Pourquoi a-t-il fallu que la folie, la haine,

À nouveau nous entraînent

Vers l’enfer

De la guerre?

 

Comprendra-t-on jamais

La douleur d’une épouse,

Les pleurs d’une maman,

Le malheur d’un enfant,

Les larmes d’un ami?

 

Serait-ce pour la mort qu’on a permis la vie?

 

Comprendra-t-on jamais

La douleur d’une épouse,

Les pleurs d’une maman,

Le malheur d’un enfant,

Les larmes d’un ami,

Mes larmes?

 

Adieu, Ami!

Février 1960

 

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24

Amour et mort

 

 

Hé, dis-moi, qui es-tu, la Mort,

Toi qu’on attend, toi qu’on abhorre,

Toi que l’on hait ou qu’on honore,

Selon qu’on se sent faible ou fort,

Qu’on a raison ou qu’on a tort,

Qu’on veut vivre ou mourir d’abord?

 

Qu’on te veuille ou que l’on te craigne,

La Mort, tu resteras l’enseigne

Qui conduit le pas des vivants

En un long fourgon monotone,

Tandis qu’au loin la cloche sonne

Le glas de la vie sans amants.

 

Février 1960

 

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25

Images

 

Ce vieux livre d’images

Me dit à voix ténue

Qu’il fut un temps, déchu,

Un temps où j’étais sage...

 

Et j’en tourne la page,

Et je lis un passage,

Je ris à une image :

Trois instants de perdus!

 

Trois instants de la vie

Qui permet rarement

Un souvenir exquis

Repris au fil du temps,

 

De ce temps que j’aimais

Quand je pouvais le perdre

Et même m’y éperdre

Sans m’en vouloir jamais!

 

Qui donc saura un jour

Que ce livre d’images

Fut l’étoile des mages

Qui guida mes amours?

 

Car s’estompent déjà

Les souvenirs volages,

Les mots doux, les mirages

Que ce livre enferma!

 

Mai 1960

 

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26

Trois mots

 

Sept heures…

 

Des moineaux en volée, par une envie soudaine,

Se posent un instant au bord de la fontaine,

S’ébrouent, boivent… et fuient…

Pépiant à satiété!

Nouveau p’tit tour :

Vingt miettes volées!

Les badauds ne s’en lassent, ravis!

 

Liberté!

 

Midi…

 

À Saint Benoît sonne la cloche. Saint Julien lui répond.

Deux pigeons roucoulent sur la rampe du pont.

Sous l’arche, un rat s’enfuit…

Chercher sa môme rate!

Un p’tit clin d’œil

De la rampe vers l’arche 

En bas, deux museaux qui se lient.

 

Égalité!

 

Dix-neuf heures…

 

Bon train (ils ont seize ans) quelques bons camarades 

Osant battre pavé, rient soudain en cascade,

Sifflent la cape et fuient…

En pleine hilarité!

Vingt-deux! les r’vlà.

Les gamins les regardent,

Les hirondelles leur sourient.

 

Fraternité!

19 juin 1960

 

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27

Le quatrième commandement

 

«Tes père et mère honoreras!»

Qui s’en souvient? Qui le lira?

Qui le dira?

 

Les Hébreux enchaînés, Moïse au Sinaï,

La voix de l’Éternel, le veau d’or adoré

Et les Tables brisées,

Qui s’en souvient?

C’est si loin tout cela, la Bible, une légende?

 

«Tes père et mère honoreras»,

Quatrième commandement?

Recommandation oubliée?

La république y pourvoira!

 

Le dernier dimanche de mai

Seront fêtées toutes les mères!

(Une loi en a décidé,

Il y a dix ans de cela.)

Bouquet de fleurs, dessins d’enfants,

Aspirateur et moulinette!

 

Troisième dimanche de juin,

Seront honorés tous les pères!

Un décret, pour eux, a suffi!

(Il est venu deux ans plus tard.)

Cela était assurément

Une institution nécessaire

Car tout papa avait bien droit

De recevoir son Flaminaire!

 

(Ils sont là, les marchands du temple,

Installés, repus et sereins…)

 

Ce dernier dimanche de mai,

À l’ombre des grands cyprès verts,

Sur la tombe de marbre blanc,

Corentin, délicatement,

A déposé pour sa maman

Un frêle bouquet d’œillets mauves…

 

Dernier dimanche de printemps?

Corentin enfin a osé

L’effacer de son agenda

Si secret : celui de son cœur.

Dix-sept ans.               

Première escapade.

 

Son père,

L’œil aux aguets rivé

Sur l’ouvrant bas de la demi-porte

Attendit en vain son briquet.

 

18 juin 1960

 

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28

Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer

 

Tout est possible pour qui croit!

Mais croire en qui, mais croire en quoi?

Je m’appelle Camille… tout juste dix-sept ans.

 

J’espère encore un ciel sans plus rien en attendre,

J’honore encore un Dieu auquel je ne crois plus.

La solitude pèse… et je me sens fragile

Quand tout devient si lourd.

 

Pourtant j’ai conservé en moi tout de l’art d’apprendre,

De courir ou chanter… Mais s’étiole l’influx…

La solitude pèse… et je me sens fragile

Quand mon cœur devient gourd.

 

Je ne sais où je suis,

Je ne sais qui je suis!

J’aime trop et pourtant

J’attends encor l’amour.

Lequel? Je ne sais trop…

Laquelle? Je ne sais plus.

 

Quand tout autour de moi les silhouettes chères

Que j’aime tant

S’échangent des fleurs bleues entre pâtre et bergère,

Tout en dansant.

 

Mon cœur s’émeut (pas seulement!)

Le trouble monte et m’envahit,

L’amour descend et m’engourdit

 

Je ne sais où je suis,

Je ne sais qui je suis!

J’aime trop et pourtant

J’attends encor l’amour.

Laquelle? Je ne sais trop…

Lequel? Je ne sais plus.

 

Mon cœur bat pour Sacha quand Alix m’interpelle,

Maxime en un regard embrase tous mes sens,

Yannick en me frôlant exerce son talent,

Dominique me fuit et m’attire pourtant.

 

Quand oserai-je enfin déplacer la montagne

Des préjugés, des peurs et des pensers amers?

 

C’est ce soir ou jamais.

Je le sens. Je le sais.

 

Je le fais.

 

La foi revient, pure ou impure, qui le dira?

Et je lui crie, le cœur battant, à la montagne,

«Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer!» (1)

 

Et elle le fait.

 

Et c’est ainsi qu’un soir, sous le souffle tépide

D’un vent intemporel,

Par une nuit moirée, enivrante et limpide,

Sous l’œil de l’Éternel…

 

Camille et Dominique

Goûtèrent aux délices

De leurs premières amours.

 

24 juin 1960

 

(1) Matthieu 21-21 > Jésus leur dit»… en vérité, si vous aviez de la foi et que vous ne doutiez point, (…) quand vous diriez à cette montagne : «Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer», cela se ferait». 

 

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29

Merci Saint-Ex

 

C’est fait, ils sont choisis, ils sont classés, ils sont vingt-neuf, et ce dernier texte est pour toi, Antoine!

Oui, c’est fait.

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Mes «Sentiers incertains» s’ouvrent sur un moment vrai : «Pascal» est en numéro 1…

Je l’avais conservé. Ce n’était pas vraiment un poème. Juste une rédaction, un texte court que je n’avais pas osé rendre à l’abbé Corre, mon professeur de français.

Et pour la remplacer, puisque le sujet était libre, j’avais rédigé le récit enthousiaste de la course de chars qui s’était déroulée dans la cour et le parc, à l’occasion de la kermesse de fin d’année!

 

«Merci, Saint-Ex» clôt le recueil de mon parcours de jeunesse et je m’y dévoile à nouveau…

 

Je pense très fort à toi, Antoine.

Ces lignes à ton adresse te sont naturellement dédiées, parce que nous sommes le 29 juin, que nous fêtons Saint Pierre et Saint Paul et que tu aurais eu ce soir 60 ans… si tu n’étais pas mort pour la France au large de Marseille le 31 juillet 1944…

 

Alors, Antoine, je te raconte. Je me raconte.

 

C’était en juin 1953, j’allais avoir 11 ans…

À la première distribution des prix à laquelle j’assistais, au sortir de ma classe de sixième, j’ai eu le bonheur de recevoir «Le Petit Prince».

J’étais très fier et très heureux, car je savais bien, Antoine, que tu avais passé, comme moi aujourd’hui, quelques années de tes études au Mans, chez les pères jésuites du collège Notre Dame de Sainte-Croix…

Que tu avais à peu près mon âge… et même qu’on te surnommait «Pique la lune»!

 

J’ai lu «Le Petit Prince» avec ferveur, admiration pour son auteur et plus encore pour son héros auquel je m’apparentai quelque peu : un si beau conte pour enfants! (C’est du moins ce que j’ai cru pendant les deux années qui ont suivi.)

 

Au cours de l’été 1954, je suis parti en colonie de vacances à Quiberon. Avec Pascal, nous avions évoqué Le Petit Prince. Mais, emporté par la maladie l’hiver suivant, Pascal a rejoint les étoiles. Aujourd’hui, mon «copain pour la vie» est sans aucun doute là-haut, dans son «Ailleurs».

 

Et moi, Jean, tout juste l’année d’après, j’ai contracté la leucémie. Comme lui.

 

Les élèves de mon collège (je l’ai su plus tard) ont prié pour moi, très fort, dans la chapelle, «même les grands de la première division»! Comme nous l’avions fait pour Pascal, un an auparavant.

 

Mais moi, Jean,

je n’ai pas été convoqué là-haut!

 

Sans doute, sans trop le dire, j’avais bien intégré dans ma tête d’adolescent que j’irais rejoindre Pascal quelque part, dans les étoiles.

Pourtant (ce devait être ainsi!), la rémission est arrivée par surprise, sans dire pourquoi. En cette fin d’hiver là, ma convalescence, je l’ai acceptée

 

Et j’ai lu, j’ai beaucoup lu. J’ai dévoré.

Entre mes mains sont passés «Pilote de guerre» et «Terre des hommes». Et j’ai découvert, oui, Antoine, j’ai «découvert» Antoine de Saint-Exupéry sous un jour nouveau…

Et tu es devenu mon héros.

 

Alors, j’ai repris avec beaucoup de soin et une nouvelle tendresse la lecture du «Petit Prince».

Et j’ai compris enfin que tu n’avais pas écrit un joli conte pour les enfants, mais bien une œuvre où tout était dit!

Un chef-d’œuvre.

 

 

Quand mon camarade Christian G. m’a assuré que les élèves du collège avaient prié pour ma guérison, je lui ai confié… que je ne savais pas trop ce que j’en devais croire…

Je lui ai répondu, en ces instants, qu’il y avait peut-être beaucoup plus à comprendre sur la vie, sur le monde, sur l’univers et (revenant sur terre!) à dire sur la nature de l’homme, en voyageant avec «Le Petit Prince» plutôt qu’en se référant à la Bible.

Et Christian en fut bien d’accord.

 

J’ai entre les mains l’édition de tes œuvres, le 98e volume de la Bibliothèque de la Pléiade. Mon parrain me l’a offert pour mes dix-sept ans l’an passé.

 

Et j’ai lu «Courrier Sud», et j’ai lu ou plutôt relu «Vol de nuit». Et ta «Lettre à un otage», et à nouveau «Le Petit Prince», avec ta dédicace à Léon Werth «quand il était petit garçon».

Et tout l’ouvrage, passionnément...

 

Enfin, je suis entré dans «Citadelle». Et j’y suis demeuré. Longtemps. Et j’ai compris mieux encore «Le Petit Prince».

Car c’est dans «Citadelle», Antoine, que tu commences à oser dire, à éclairer, à partager, à espérer enfin que l’homme ne soit plus simplement un cœur en souffrance…

 

Tu clames tes ressentis, tu dis tes certitudes!

Et tu me laisses sur ma faim! Pourtant, je sais que tu me permets d’avancer. 

 

Oh, Antoine, il fallait sans doute que ton avion s’abîme en mer. Il fallait sans doute que «Citadelle», œuvre inachevée, conservât à l’homme sa part de rêve, son libre arbitre et son intime vérité!

Sous ton regard apaisé.

 

Alors ce soir du 29 juin, Antoine, je te souhaite un bon anniversaire, là où tu es... 

 

Et je te dis très simplement, au nom de tous les hommes de bonne volonté, pour l’enseignement que tu leur donnes avec «Le Petit Prince», que tu leur souffles dans «Citadelle» et qui sourd de ton œuvre immense, Antoine, je te dis très simplement

 

Merci, Saint-Ex.

 

Jean.

 

Nota bene : j’aurai 18 ans dans 8 jours.

 

Le Mans, 29 juin 1960

 

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        Monsieur Pierre Seghers(**) a bien voulu lire en 1963 mon premier "cahier" de poésie (29 titres). Je vous livre la plupart d'entre eux, commis avant... mes dix-huit ans (1956-1960). Vous les découvrirez tous dans "Oser dire".

 

(**) > ci-dessous, la lettre de Monsieur Seghers.

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Éditions Seghers

228, BOULEVARD RASPAIL, PARIS XIVème

Paris, le 3 Avril 1963

 

Monsieur Jean Yvon CHAPIN

5, Bue Saint-Jacques

LE MANS

 

Cher Monsieur,

 

À mon retour de voyage, j'ai pris connaissance de votre manuscrit de poèmes.

 

J'ai parcouru vos poèmes, avec un vif intérêt. Vous avez 1e sens du rythme et du langage; la présence du poète est évidente, mais que de réminiscences dont il est bien difficile de se dégager.

 

Malheureusement, i1 m'est impossible de donner une suite favorable à votre envoi. En effet, j'ai dû suspendre la publication des plaquettes poétiques, pour me consacrer aux ouvrages distribués régulièrement en librairie.

 

Avec toute ma sympathie, croyez, cher Monsieur, à mes sentiments les meilleurs.

 

(Signature autographe)

Pierre Seghers

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Pierre Seghers, éditeur et poète (1906-1987)

Résistant de la première heure, il fut proche de Louis Aragon, Paul Éluard, Robert Desnos et René Char. En 1939, il crée la revue P.C. 39 (pour ces Poètes casqués) qui devient l’année suivante Poésie 40, dans laquelle il publie aussi des poètes de la Résistance. Fort du succès de ces publications, il crée « Poètes d’aujourd’hui », une série de monographies dont le but est de guider les lecteurs dans l’œuvre d’un poète. Sorti de l’Imprimerie du Salut public de Lyon, le premier volume, consacré à Paul Éluard, paraît le 10 mai 1944.  Après la guerre, Pierre Seghers fonde sa propre maison d’édition.