Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

 

 

Des sentiers incertains aux chemins d'ailleurs

III - Nos foulées sereines

 

 

«J’ai eu tant de bonheur à leur confier “mes mots »! Avec leur permission, voici vingt et un textes choisis parmi ceux qu’au fil des ans j’ai «osés» à leur intention…

J’ai choisi pour chacun de ceux de la tribu celui qui a ma préférence… et, qui sait? peut-être la sienne!»   J. C.  

 

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34      Lui

35      Je voulais marcher dans leurs pas

36      Aîné

37      Invitation

38      Les Jean

39      Ne l’oublie pas, petite!

40      Le drap du temps

41      Tout encore émerveille

42      Partance

43      Cueille ce temps nouveau

44      Le plus bel âge

45      Le printemps de jouvence

45      L’arbre-roi

47      Prends ces mots

48      Le cœur gamin

49      Résiste à l’illusion

50      Les chemins zébrés

51      Vicky et Jacquot

52      Quand le flux fend la Marle

53      Qu’en savent-ils?

54      Tu m’entends, je le sais

 

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34

Lui

 

Tu l’as su avant moi. C’était un soir d’octobre.

 

Molière avait convié la foule cantonale!

La troupe était ravie et le public nombreux.

En costume et bas verts, élégant, beau garçon

(Acte un, scène deux), Cléante ouvrait son cœur,

Délivrant un secret qu’il confiait à sa sœur :

Il était amoureux!

 

«L’Avare», assurément, faisait encor recette!

Assise au premier rang des places réservées,

Tu m’entendis.

Éclair.

Et ton cœur tressaillit.

 

Tu frappas gentiment le coude de Lucette,

Attentive à la scène, et lui dis simplement :

– Ce sera lui!

– Qui lui?

– Le garçon tout en vert!

 

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Tu l’as su avant moi. C’était un soir d’octobre.

 

Molière avait conquis la foule cantonale!

Le public appréciait de ses claps généreux!

Cléante était fringant dans son bel habit vert!

Acte cinq, scène six... Tromperie! Comédie!

Harpagon impatient! «… voir ma chère cassette!»

Le public est debout!

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Tu l’as su avant moi. C’était un soir d’octobre.

J’avais tout juste dix-neuf ans.

 

Il s’est passé des jours, des semaines peut-être.

Qui sait, une saison?

Enfin, c’était un soir, tu l’as laissé paraître :

Tu m’aimais.

Et mon cœur devint fou.

 

Il l’est resté.

Je t’aime.

À Babeth… (Noces d’étain)

16 février 1973

 

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35

Je voulais marcher dans leurs pas

 

J’avais aimé déjà avant de te connaître

Dans le confort exquis de mon inanité.

J’avais aimé déjà.

Arthur d’abord, et puis Antoine.

Les deux peut-être en même temps.

Je t’explique…

 

Onze ans :

Le Petit Princeet Le Dormeur du val.

 

Treize ans :

Ma bohème… Voyelles(sans comprendre!)

      Je délaissai Rimbaud!

Vol de nuit, Courrier Sud :

      Saint-Exupéry l’emportait

 

Quinze ans…

Monique était si belle, sur la plage de Loctudy…

Premier frisson, premier nuage, premier regret…

Et j’écrivis «Nuages», mon premier sonnet…

Mais je m’égare

 

J’avais aimé déjà.

Arthur d’abord, et puis Antoine.

Les deux peut-être en même temps.

 

Dix-sept ans…

Citadelle et Roman

Antoine, Arthur… Arthur, Antoine… Si différents…

 

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Vingt mars, c’était hier,

Je suis entré dans un nouveau printemps.

Le trente et unième! En vivrai-je encore autant?

 

Où suis-je? Où vais-je donc?

Pourquoi me perdre dans le passé?

Qu’ai-je à quêter dans le futur?

 

– Tu liras dans le présent l’être que tu deviens. Tu l’énonceras. Il donnera leur sens aux hommes et aux actes des hommes. Il n’exigera rien d’eux présentement que ce qu’ils donnent et déjà donnaient hier. Ni plus de courage, ni moins de courage, ni plus de sacrifices, ni moins de sacrifices.

Citadelle» CLXXII, extrait.)

– Merci, Antoine.

 

– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
 Des cafés tapageurs aux lustres éclatants
!
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Roman», 4 premiers vers.)

– Merci, Arthur.

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Me voici revenu à mes amours premières,

Tout prêt à me noyer dans le cours de leurs mots…

Qu’ai-je fait pour prétendre à les aimer ensemble?

Ils sont si différents.

Mais c’est dit. Je les aime. Et n’y reviendrai pas.

 

Qui lira cet écrit? Il est tout en désordre.

Et je ne sais vraiment comment le rattraper.

Deux êtres. Deux génies.

Deux parcours et deux vies.

Je me sens dépourvu, je me sais si petit.

Au fil de mes détours, au gré de mes fantasmes,

Je m’espérais parfois atteignant des audaces

Qui auraient dépassé les plus extravagantes

Du poète ardennais…

 

Mais la voix de l’Ailleurs, intransigeante et rude,

Effaçait des sentiers porteurs de turpitudes

Mes pas aventureux.

 

À tout risque d’écart me revient en antienne

Le conseil du renard au moment de l’adieu,

 – Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es responsable de ta rose...

– Je suis responsable de ma rose... répéta le petit prince, afin de se souvenir.

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Je voulais marcher dans leurs pas.

La gageure était impossible.

J’avais aimé avant de te connaître.

 

Qu’ai-je déclaré, qu’ai-je tu?

 

À Babeth, en clin d’œil affectueux.

Le Mans, 21 mars 1973

 

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36

Aîné

 

Il se tient pour lointain, dégagé, solitaire.

Il se dit mécréant et ne craint le trépas.

Il ne se vante pas, ne se croit point Voltaire.

Il jauge, écoute et voit. Mais il ne juge pas.

 

Cinquante ans! Cœur serein et conscience tranquille.

Les obstacles sont là, qu’il franchit pas à pas.

Quand sentiers sont travers, la vie n’est pas facile!

Il ne se plaint jamais, mais ne se soumet pas.

 

De sa tribu aimante, il ne se prétend chef.

À ses choix, volontiers, il se plie derechef

Sans pour autant céder aux desseins gangrénés.

 

Il porte à sa fratrie un regard bienveillant,

Suit un avis donné, glisse un mot conciliant.

Sans prétendre. Sans imposer. Il est l’aîné.

 

À Vincent, le 11 août 2014

 

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37

Invitation

 

Le saviez-vous, amis? Au soir de sa naissance

Elle vint en chantant!

À huit mois, ses «la la» fredonnaient en cadence

La «Valse à mille temps»!

 

Et à un an (ou deux!), elle aimait tant la fête

Qu’elle avait des mimiques

Et des yeux malicieux qui exigeaient qu’on «mette

De la grosse musique»!

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Cochez vos agendas d’une croix sans retard,

Vous êtes sur sa liste!

Soyez ses invités, sans chichis et sans fard

À table et sur la piste!

 

La belle fiancée de Miles* et de Stanley*,

Tout jazz et rock battant,

A réuni piano, sax et ukulélé

Pour fêter ses trente ans!

 

Clin d’œil à Nanou.

20 juillet 1996

 

*Miles Davis, Stanley Clarke… and so on…

 

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38

Les Jean

 

«Qu’il est beau ce petit avec ses grands yeux clairs,

Ses cheveux blonds soyeux, son air intelligent,

Tout cela prouve bien, voyez-le, bonnes gens,

Si parfait, qu’il est tout le portrait de son père!»

 

J’étais si fier! Et quelque vingt-huit ans plus tard… 

Grands yeux, mêmes cheveux, même visage tendre,

Et déjà si parfait qu’on s’y fût laissé prendre : 

Un nouveau-né précieux accroche mon regard!

 

Les fées ont pris parti  : après Jean deux, Jean trois!

D’évidence c’est ce prénom qu’on lui octroie!

Comme pour moi, celui du saint évangéliste!

 

«Comment, vous octroyez? Mais à chacun son rôle!»

(Gaëlle souriait…) «Entends, mon petit drôle,

En vérité ton saint patron est le baptiste!»

 

J.Y.C. alias J.C.

Fantaisie offerte à Jean-Emmanuel

et à Jean-Baptiste par leur père et grand-père.

Au Château-d’Olonne, le 30 août 2018

 

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39

Ne n’oublie pas, petite!

 

Quand on est un vieux roc dont la paroi s’effrite

On n’est point de ceux que le mot vieillir irrite,

On sait qu’il reste un temps, car le roc, sans fracas,

Pourra longtemps encore examiner son cas.

 

Tendreté n’est plus l’apanage

D’un quinquagénaire que l’âge

N’a pas forcément fait plus fort :

Restons-en là, sur notre faim!

 

Mais Tendresse se rit de l’âge

Et demeure, elle, l’apanage

D’un vieux cœur, quand il bat si fort

Dispensant son amour sans fin.

 

Vingt-neuf ans! Elle est bien curieuse,

La destinée, si sourcilleuse

En matière de vie heureuse

D’avoir choisi nombre premier

Pour être de ta vie moitié,

En années, de celle du père!

 

Nombre premier! Un vrai temps plein,

Une étape, un saut, un tremplin.

Un nombre d’or! Un nombre choix!

Celui où reine trouve roi

Parce qu’en tête, souveraine,

Elle se sent soudain si sereine.

Vis, ma Grande, et gronde alentour,

Montre-toi toi! Humaine et bonne,

Camarade et samaritaine!

Certes! Mais plus encore  :

Imagine! Piège! Déconcerte!

Ne pleure pas l’arbre abattu,

Ni l’envol du migrateur,

Ni le cœur volé!

Ni celui en errance, pas même celui en souffrance...

 

Et alors... Ou alors?

Ose, expose, explose,

Prends l’arbre à bras le corps et fais-en la conquête!

Rejoins l’oiseau! Reprends le cœur!

Sois le havre!

Sois médecine!

Ne laisse point faire, dresse-toi,

Assieds, assene, voire assassine

En tout bien tout honneur.

 

Trentième? L’année du bonheur. Je t’aime, Grande!

Et que les mots du père ne te fassent ombrage!

Qu’ils n’éveillent en toi ni rage ni orage!

Ne l’oublie pas, petite : j’ai double de ton âge!

 

À Hélène, 28 janvier 2000

 

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40

Le drap du temps

 

Il est peu de chemins de vie

Que nous n’ayons foulés ensemble...

Pourtant, parfois, un voile semble

Nous en faire quitter l’envie...

 

Le tissu des petits soupirs,

Des joies simples de l’existence,

Des regrets et des souvenirs

Bordés des perles de l’enfance,

Ce drap du temps qui nous unit

Depuis vingt ans de vie commune,

Tantôt s’effiloche et brunit,

Tantôt s’ourle au fil de fortune!

 

Voile à quatre épaules porté!

Traîne élevée par huit mains d’anges!

Les jours passent! Printemps, été,

Pluie de soucis, soleils orange

Éclatant de rire au détour!

Larmes séchées d’un geste tendre,

Complicité d’un temps d’amour,

D’un moment passé à s’attendre!

 

Viennent les joies, s’enfuient les peines!

La vie n’est que la folle scène

Où parfois le voile trop lourd

Tombe en rideau! Tout devient sourd...

Pourtant, un tour de manivelle :

À nouveau, le bonheur ruisselle!

 

Parfois, le voile flotte au vent,

Porteur du souffle des ébats

Auxquels se livrent, en combat,

Les désordres des sentiments...

 

Ses plis fous entravent la marche,

Les épaules sont égarées!

Renaît le calme! Et sort de l’arche

Un couple de pigeons dorés...

 

Quand l’automne verra son tour

Nous rangerons le drap de vie

Pour tisser à fil assagi

Celui tranquille des vieux jours.

 

Il sera plié tendrement

Sur l’étagère qui accueille

Depuis déjà tantôt vingt ans

Ceux sur lesquels on se recueille.

 

Les doux tissus de nos enfances

Auront pris des plis de sagesse :

Effaçant ainsi les offenses

Le temps abolit la tristesse!

 

Restent les rires cristallins,

Les jeux fous, les secrets sublimes!

Espiègleries, petits câlins,

Confidences! Bonbons volés!

Souvenirs que le cœur anime,

Dont tout chagrin s’est envolé!

 

Les mains d’anges auront forci.

Elles rangeront dans l’armoire

Le drap d’hiver qu’en raccourci

Aura tissé la belle histoire...

 

Enfouissant alors dans ses plis

Les déchirures d’existence

Qui se confondront dans l’oubli,

Elles tisseront à leur tour

Pour ceux qui leur devront naissance

Quelques beaux draps en fil d’amour.

 

À Babeth, le 16 février 1983

Noces de porcelaine

 

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41

Tout encore émerveille

 

Dix ans, tout encore émerveille!

Papa est là et maman veille!

À la destinée il s’éveille

Et grandit, le petit homme.

 

Dix ans, déjà! Première étape.

Dix ans, déjà? Le temps t’attrape!

Dix ans déjà sans chausse-trappe,

Dix ans de bonheur, petit homme!

 

Aujourd’hui s’ouvre une autre strophe.

Il n’y a pas de catastrophe

Quand la vie de grand apostrophe :

Prends-la de bon cœur, petit homme!

 

Vingt ans? C’est une autre naissance,

Quand s’estompe l’adolescence.

Trente ans? L’âge du bonheur d’être père

Quand l’enfant coquin exaspère...

 

Cinquante! Et quatre-vingts! Et cent!

Mais en attendant, redescends,

Reviens à tes dix ans, bonhomme,

Car pour vivre une vraie vie d’homme

 

Il faut garder son cœur d’enfant.

 

À Thomas, pour ses 10 ans.

28 janvier 2000

 

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42

Partance

 

Et quatre, et sept, et neuf! Bel âge de l’enfance...

Et dix, et onze, et douze : il faut déjà sortir

De la vie d’insouciance et aussitôt partir

Vers l’horizon nouveau du temps d’adolescence!

 

Te voici sur le pont d’un bateau en partance

Pour ces années de grand où tu vas découvrir

Le monde, les copains, la vie! Et t’entrouvrir

Aux rêves fous, aux jeux des grands, tenter ta chance!

 

Tu te verras tantôt poète ou médecin,

Physicien, inventeur, bâtisseur ou marin,

Chevalier de justice effaçant les abus.

 

Et dans les moments durs, tu redécouvriras

Que demeurent toujours, à te prendre le bras,

Tes frères, tes parents, tes amis : ta tribu!

 

À Grégoire, pour ses douze ans

19 mars 2000

 

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43

Cueille ce temps nouveau

 

Confiante en ton étoile et en ta destinée,

Tu te laisses bercer… Et de tes chers parents,

Trésor unique encore (et si accaparant!)

Tu te laisses choyer! Douce première année…

 

Les fées sont toujours là, bienveillantes marraines!

Korrigans généreux (il en est quelquefois),

Follets et gobelins farceurs courent les bois!

Le temps d’enfance passe et tu restes sereine!

 

Treize ans… Voici qu’advient le temps d’adolescence.

Sans rompre franchement celui des habitudes

Il interpelle! Et fend celui des certitudes!

 

Cueille ce temps nouveau! Et sur ses espérances, 

Synapses alertées, construis ton avenir!

Ses promesses sont là : à toi de les tenir.

 

Sonnet à Julie, pour son treizième anniversaire

Le Conquet, 21 juillet 2018

 

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44

Le plus bel âge

 

Le plus bel âge de la vie?

Lorsqu’ils le riment, les poètes,

Ou qu’ils le tournent en chanson,

Le transcendant en temps de fête

Au couvert du grand échanson,

Les uns le scellent à quinze ans

D’autres à vingt, par lassitude,

D’aucuns le font tout simplement

Celui de l’année d’habitude

Instaurée en règle établie.

 

Le plus bel âge de la vie?

Les enfants le côtoient en rêve.

Leurs parents s’y voient sans relève 

Et le croquent sans concession,

En gourmandise, avec passion,

Persuadés résolument 

Qu’il est celui des beaux instants,

Le seul venu à échéance,

Le temps unique en résonance

Au temps inique de l’oubli…

 

Le plus bel âge de la vie?

Crois-en, petit, le sage adage

Qui dit qu’au cours du grand voyage

Seul fait compte l’instant propice

Aux rêves fous et aux prémisses

De mille desseins dans ta veille,

C’est l’instant où tu t’émerveilles…

Ton plus bel âge? C’est ta vie.

 

À Jean-Baptiste, pour ses quinze ans.

1er juin 2011

 

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45

Le printemps de jouvence

 

Ils sont si clairs, si doux, tes yeux pervenche

Mathilde, si jolis au printemps de jouvence!

 

Ton sourire éclairant le seuil de tes quinze ans,

Te voici de plain-pied dans ton adolescence!

 

Devant toi, la vraie vie s’ouvrant à ta jeunesse,

T’offrira des bonheurs, parfois des maux aussi!

 

Garde confiance en toi, crois en ta bonne étoile…

Le monde est tout à toi et l’avenir sourit!

À Mathilde, pour ses quinze ans. 10 mai 2010

 

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46

L’arbre-roi

 

– Dis, grand-père, on joue au portrait chinois?

– Pourquoi pas, ma petite-fille! Tu commences!

– Grand-père, si tu étais un animal…

– Un animal? Je serais un pélican.

– Pourquoi un pélican?

– Parce que c’est le totem que j’ai reçu quand j’étais éclaireur! Et toi, que serais-tu?

– Je serais un lion!

– Diable! Et pourquoi un lion?

– Le lion panthera d’Éthiopie. Parce qu’il est le roi des animaux et qu’il a une belle crinière noire!

– Ainsi tu serais un roi!

– Non, une reine. À toi maintenant… Dis-moi, si tu étais un arbre?

– Je serais un tilleul argenté!

– Et pourquoi un tilleul argenté?

– Ça, c’est mon secret.

– Tu triches, ce n’est pas juste. Alors, je te demande de deviner qui je serais si j’étais un arbre.

– Si tu étais un arbre, tu serais… tu serais… Forcément un arbre-roi. Je connais cet arbre-roi!

– Dis-moi.

– C’est un arbre très grand, qui pousse très droit, entouré par tous ses frères qui constituent sa tribu. Il peut vivre très vieux, mais il a besoin de beaucoup de soleil. Alors au fur et à mesure qu’il s’élève, il protège ses frères plus petits et les nourrit par ses racines, car il sait que dans un temps lointain il rejoindra le royaume des arbres… L’un de ses frères prendra sa place, protégeant à son tour la tribu.

– Qu’est-ce qui le fait roi?

– Sa taille majestueuse, son houppier dressé abondant, protecteur et nourricier… Son aptitude à croître sur tous les sols, même les plus rudes… Sa beauté est sublime. Comme il est dioïque…

– Dioïque?

– Ce roi-là grandit auprès de sa reine…

– Ah oui, c’est comme pour les palmiers. J’ai compris. Pour l’instant, grand-père, tu as tout bon.

– Eh bien justement, sa dame fait naître des grappes de fruits superbes, rouges d’abord, mûrissant jusqu’au brun, dont les noyaux…

– Mais sa beauté sublime?

– J’y viens! Ses fleurs blanches et ivoirées s’ouvrent à la fin de l’été… Au début de l’hiver naissent des feuilles nouvelles, d’un rouge vif étrange et magnifique. Elles chassent les plus anciennes un peu grisâtres. Quelques semaines plus tard, la tribu porte son habit vert…

– Oui, c’est sublime, ça! Mais alors…

– Attends… Mon ami Jean-Félix, qui vit dans ces forêts, m’a bien souvent parlé de l’arbre-roi… Il donne à l’homme tout ce qu’il peut lui offrir… Il lui confie sa résine abondante… ses écorces… ses feuilles…

– Dis encore…

– La résine? Elle purifie l’eau. Le grand-père de mon ami, qui se prénommait Lembani, en imbibait des torches qui éclairaient les fêtes rituelles… La belle écorce rouge? Sa grand-mère la mêlait aux feuilles et de leurs décoctions naissaient bien des remèdes. Son temps venu, l’arbre s’est laissé abattre… Dans son bois tendre et rosé, Lembani a creusé deux pirogues… Et il a vendu en billes tout le reste du fût!

– Poursuis, grand-père! Poursuis.

– Le commerce de l’arbre-roi a traversé les océans et conquis le monde. Il a fait la richesse du pays où il est né, il y a des millions d’années. Ce pays aujourd’hui s’appelle le Gabon! Et l’arbre…

– Je sais, grand-père… Oui, tu l’as bien deviné, si j’étais un arbre, je serais un okoumé.

3 septembre 2018

Offert à Émilie, ma petite-fille écrivaine,

pour sa rentrée de lycéenne.

 

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47

Prends ces mots

 

Dans la fraîcheur de tes seize ans,

Lance-toi sans trembler dans les saisons nouvelles!

 

Ne crains pas! L’avenir t’attend!

Foin du doute, du spleen, de la désespérance,

Lesquels portés au seuil de ton adolescence,

Y étendant leur ombre, en terniraiehnt l'éclat ! 

 

«Hé!», «Oh!», «Hi! Hi! », « Holà! »

Et «Chic!» et «Vive!» ou «Va!»

«Diantre!», «Diable! », «Eurêka!»

«Ohé!», «Bravo!», «Hourra!»

 

Retiens ces petits mots, teste-les, manifeste,  

Admoneste en douceur : aucun d’eux n’est funeste!

Émaille-les d’un «Chiche!» ou même d’un «Youpi!»

D’un alerte «Bonjour!» ou dun simple «Merci!»

 

Portés résolument, ils rendront leur éclat

Aux matins embrumés, aux lointains horizons,

Aux instants incertains des tristes pâmoisons!

Ils sont à toi! Empare-t’en!

 

Lance-toi sans trembler dans les saisons nouvelles, 

Dans la fraîcheur de tes seize ans!

À Faustine, pour ses seize ans.

6 décembre 2016

 

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48

Le cœur gamin

 

Ah! tu les aimes tant, les belles haliades (1),

Des profondeurs marines protectrices zélées,

Mais aussi des rochers… et de tes escapades

Sur le flot déchaîné!

 

La nymphe incontestée des vagues effilées

Qui dans son fol amour sourit à tes glissades

Sur le flot où bondit ta voile déferlée,

C’est Benthésicymé (2)!

 

De la houle enchantée elle est la souveraine!

Tes amis, tes amours? Point trop ne se soucie

Ton cœur de s’y ancrer! La mer est ton domaine

Et tu l’en remercies!

 

Dix-sept ans!

Ta tribu est autour de toi, le benjamin,

À l’unisson de tes projets et rassemblée!

Sache garder encore un temps ton cœur gamin…

L’avenir s’offre, ouvert en grand : prends-le d’emblée!

 

À Maxime, 8 décembre 2009

 

(1) Dans la mythologie grecque, les haliades sont les nymphes des plages, des côtes rocheuses et des profondeurs. Elles dressent les poissons et veillent sur les créatures marines.

(2) Benthésicymé, nymphe et déesse des vagues.

 

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49

Résiste à l’illusion

 

Elle avance masquée, tissant obstinément

Avec résolution et dangereusement

Sa toile aranéide internet et futile!

Collectant le désordre sur tablettes tactiles,

Prétendument amie, elle met en émoi

L’ado déstructuré en quête du Surmoi…

 

La voici, l’illusion, qui tranquille, à toute heure,

En tes sens alanguis installe sa demeure,

Infiltre ses réseaux... Les voici répandus

Sous des couverts sociaux simplement prétendus!

Sauras-tu de leurs ors abandonner le culte?

Dix-huit ans! Te voici au seuil du monde adulte...

 

Trop d’humains à ces jeux incertains s’abandonnent,

Esprits las, affaiblis qui sans lutter se donnent,

Cédant à la magie de valeurs infondées,

À l’asservissement qui vient les abonder!

 

Trop n’ont pas vu venir l’enjeu ni sa traîtrise :

La vague médiatique estompe la maîtrise

Que chacun pense avoir de ses choix, de sa vie,

Quand il est sous les leurres qui lui sont servis!

Le bonheur n’est pas là et sa conquête est rude :

L’atteindre nécessite efforts et rectitude!

 

Connais ses trompe-l’œil : amitiés éphémères,

Informations fumeuses et souvent mensongères…

 

Les écueils sont légion! Masques et paravents,

Chaloupes démâtées bercées au gré des vents,

Illusions répandues, apparences trompeuses,

Certitudes faussées, sirènes enjôleuses

Appelant au confort des rivages faciles :

Ces faux-semblants créés pour te rendre docile

Uniront leurs efforts pour briser tes conquêtes

Obstruer ses chemins, les soumettre aux tempêtes!

 

Face à eux? Ta fierté, la force de ton âge.

Et leurs aigres desseins iront à leur naufrage!

 

Des mots simples, groupés en ton champ lexical,

Orienteront ta vie en sa quête du Graal.

Des termes forts et vrais, si souvent oubliés

Qui gagneraient tant à être publiés :

Justice et amitié, prudence et tempérance,

Amour et don de soi, partage et tolérance!

 

Alors, du seuil atteint de tes dix-huit années

Prends-les, cultive-les, jamais abandonnés!

Lance-toi, crée, invente, imagine et espère,

Réfléchis et agis, prends marques et repères,

Résiste à l’illusion, contrôle tes envies,

Sois tout simplement toi, aie confiance en ta vie!

 

À Gwendoline. 29 mars 2016

 

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50

Les chemins zébrés

 

Dix-neuf ans, cœur battant, l’âge de l’aventure

Bonheurs, jardins secrets, doutes et déchirures,

Heures de liberté, nouvelles espérances,

Charme assumé discret et subtile élégance!

 

Mais qui te connaît bien, sinon toi? Solitaire,

Quelquefois impatient voire contestataire,

Obstiné dans l’effort, attentif et curieux!

Garçon solide et fier, on te sait généreux.

 

Rêves et projets fous, choix lucides et clairs,

Tout s’entrechoque, étonne et se zèbre d’éclairs :

De ta vie de demain en grand les portes s’ouvrent!

 

Écoute les avis et trace ton chemin.

Prends avec précaution ton avenir en main :

Désorientants sont les sentiers que tu découvres!  

 

À Théo.

19 décembre 2009

 

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51

Vicky et Jacquot

Avec La Mère, Le Père et L’Ancien.

Clins d’œil à José Maria de Heredia (1), Pierre de Ronsard (2),

Charles Baudelaire (3 & 4), Arthur Rimbaud (5), Paul Verlaine (6)

… et à Jacques Prévert (7).

 

Vicky a vingt ans.

Ou juste un peu plus.

Vicky a juste un peu plus de vingt ans.

 

– L’Ancien, dit-il, écris-moi un poème,

Un poème pour moi,

Pour moi tout seul,

Comme je les aime!

 

– Un poème comment?

 

– Un poème comme Jacquot les écrit…

 

– Hélas, il n’écrit plus, Jacquot, répond L’Ancien,

 

Il est mort. C’était il y a longtemps.

Un 11 avril, je m’en souviens…

Longtemps, j’ai détesté les 11 avril.

Et puis j’ai oublié de les détester…

 

– L’Ancien, reprend Vicky, écris-moi un poème,

Un poème pour moi,

Pour moi tout seul,

Comme je les aime!

 

– J’essaie, Vicky, j’essaie :

«Pour faire le portrait dun oiseau.

Peindre d’abord une cage

Avec une porte ouverte

peindre ensuite

quelque chose de joli

quelque chose de simple

quelque chose de beau

quelque chose d’utile

pour l’oiseau… (7)»

 

– L’Ancien, tu te moques?

 

– Non, Vicky…

Tu es l’oiseau. La cage est là, avec sa porte ouverte…

Tu n’es pas loin, Vicky! Tu es dans cet arbre tout près…

 

«Et tu vois ci,

Tout auprès de la cage avec sa porte ouverte,

La Mère qui t’appelle et sourit.

Tu l’entends. Tu la hèles

Et l’appelles à ton tour et tu lui dis

“Bonjour, La Mère!”»

 

«Et tu vois là,

Tout auprès de la cage avec sa porte ouverte,

Juste derrière La Mère qui te rit,

Le Père qui t’appelle et sourit.

Tu l’entends. Tu le hèles

Et l’appelles à ton tour et tu lui dis

“Bonjour Le Père!”»

 

Vicky s’envole jusqu’au faîte de l’arbre.

 

Tout en bas, la cage peinte a ses jolies couleurs.

Chaque barreau la sienne, les nuances de l’arc-en-ciel.

 

De la cime de l’arbre

Vicky voit bien petite la cage arc-en-ciel

dont la porte pourtant s’élargit!

Il voit, mais n’entend plus La Mère qui le hèle!

Il voit, mais n’entend plus Le Père qui le hèle!

À grands gestes La Mère et Le Père le hèlent

Avec de grands signaux d’amour!

 

Vicky l’oiseau s’envole et disparaît.

 

Il disparaît un temps.

Un temps long? Un temps court?

Nul ne sait.

Un instant?

Nul ne sait.

Il disparaît un temps.

Simplement.

 

Il voyage, Vicky!

Vicky voyage.

Il va.

Il vient.

Il vole.

Il vole dans son arbre,

Son arbre de vie.

Rude est parfois l’écorce de son arbre.

Rude est parfois sa vie.

 

Souvent,

Son arbre s’offre à lui et se couvre de fleurs…

Des fleurs de toutes les couleurs,

Celles de l’arc-en-ciel…

Chaque fleur est coquette et se plaît à séduire.

 

«Goûte mon suc, Vicky l’oiseau!»

Vicky goûte au suc de la première fleur

Qui transmute à l’instant son joli corps d’oiseau :

Le voici oiseau-lyre!

 

«Goûte mon suc, Vicky l’oiseau!»

La fleur voisine le fait quetzal vert,

Cette autre le met tout à l’envers et le voici pivert…

Et pigeon voyageur…

 

Ainsi, juste le temps qu’il faut,

De fleur en fleur, le voici tour à tour

Gerfaut conquérant ivre de rêves héroïques, (1)

Alouette amoureuse dans l’herbette couchée

(celle qu’en son ode Ronsard a chantée) (2)

Cygne blanc,

Cygne noir!

Hibou rangé, (3)

Albatros empêtré, (4)

Corbeau funèbre ancré au souvenir d’Arthur, (5)

Rossignol si triste de Paul! (6)

 

«Goûte mon suc, Vicky l’oiseau!»

Le temps qu’il faut s’est écoulé.

 

Vicky est tout là-haut, tout au faîte de l’arbre,

Revenu et perché.

Et tout en bas,

Leurs bras, là-bas

Leurs bras s’agitent.

Télégraphiques.

Leurs yeux le veillent.

Sémaphoriques.

Ils l’invitent :

«Reviens, descends! Descendsencore!»

Le Père le hèle, Vicky l’entend.

La Mère le hèle… Elle l’attend.

De la cage la porte est toujours grande ouverte.

Vicky ose. Il entre.

 

– Bonsoir, Le Père.

Bonsoir, La Mère.

J’ai tant voyagé.

J’ai tant vu, tant combattu, que je suis courbatu

Je me pose un instant.

 

Il se pose un instant

Sur le beau perchoir jaune qui se balance au vent

Au milieu de la cage

Entre ses barreaux arc-en-ciel.

 

La Mère et Le Père s’accordent d’un regard :

Demeureront les barreaux de la cage,

Si beaux, de toutes leurs couleurs!

Aucun ne sera effacé!

Et ce que Jacquot fit, ils ne le feront point!

Mais… La porte de la cage restera grande ouverte!

 

Tranquille, dans la cage dont la porte est ouverte,

Sur le beau perchoir jaune qui se balance au vent,

Vicky l’oiseau s’endort.

Un temps passe.

Juste celui qu’il faut.

L’oiseau se réveille et s’ébroue.

 

– Bonjour, Le Père.

Bonjour, La Mère.

J’avais tant voyagé.

J’avais tant vu, tant combattu, que j’étais courbatu!

Me voici reposé.

 

Vicky est reparti au faîte de son arbre.

Le Père fait un petit signe.

La Mère envoie un baiser.

Le perchoir balance au vent.

La porte de la cage restera grande ouverte.

Et l’oiseau reviendra. Il reviendra chanter.

Vicky l’oiseau viendra les enchanter.

À Victor, 14 mars 2010, 8 juin 2014

Clins d’œil, les références…

(1) «Les conquérants» (José M. de Heredia, «Les Trophées»)

(2) «Ode à l’alouette» (Pierre de Ronsard, «Les odes» IV, 27)

(3) «Les hiboux» (Charles Baudelaire, «Les Fleurs du mal»)

(4) «L’albatros» (Charles Baudelaire, «Les Fleurs du mal»)

(5) «Les corbeaux» (Arthur Rimbaud, «Poésies» XXIV)

(6) «Le rossignol» (Paul Verlaine, Poèmes saturniens»)

(7) «Pour faire le portrait d’un oiseau» (J. Prévert, «Paroles»)

 

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52

Quand le flux fend la Marle

 

En cette nuit paisible et douce de l’automne,

La lune est prête à clore son dernier quartier…

Le clapotis des vagues en rythme monotone

Berce l’âme du golfe et bruit jusqu’au sentier

 

De Cliscouët(2) à Conleau(2)… Ni la vue ne s’étonne,

Ni l’ouïe, qui s’en ravit : le flux, en sa montée,

Fend la Marle qui sourd, s’y mêle et tourbillonne!

L’eau scintille et se moire en reflets argentés…

 

Plus haut, en la cité au blason de l’hermine (3),

À Chubert(4), en la salle où la tension domine

Le maître et les soignants s’assistent au ponton!

 

Cœur battant, souffle court, s’épuisent les scalènes...

L’enfant vient. Un instant il retient son haleine

Et pousse enfin son cri! Bonjour, petit breton!

 

Pour Robin, né ce jour 27 septembre 2008

 

(1) La Marle ou Rivière de Vannes, fleuve côtier du Morbihan.

(2) Quartiers du sud de Vannes, sur la rive droite de la Marle.

(3) Référence au Château de l’Hermine et au blason de la ville.

(4) Centre hospitalier de Vannes.

 

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53

Qu’en savent-ils?

 

Deux ans déjà!

Filent les jours, les mois et passent les saisons…

Ils l’ont tous dit avec leurs mots les grands poètes :

«La mort n’est rien»…

 

Deux ans déjà!

«Le fil n’est pas coupé»…

Qu’en savent-ils avec leurs mots, les grands poètes?

 

Ta présence est prégnante…

 

Le chemin s’était éclairé à dix heures un lundi,

il faisait frais.

 

Tu t’en es écartée 19568 jours plus tard,

à l’angélus de midi.

C’était un jeudi.

 

Et la tribu s’est resserrée.

Ils sont tous là, pas un ne manque.

 

De l’Ailleurs qui t’accueille depuis plus de 700 jours

Tu les regardes avec amour

Vivre leur temps d’ici,

Nourrir leurs joies, gérer leurs peines,

Se montrer tels qu’ils sont

Simplement, traçant à leur tour le chemin.

 

Le chemin?

 

Ton chemin…

Tu serais de l’autre côté,

À me sourire et à m’attendre

Et confiante en la destinée?

 

Ton chemin…

Je m’y suis engagé,

J’y ai puisé ta force, ta patience, ton amour,

Et j’y ai trouvé l’espérance

Quand tu m’as soufflé juste avant de partir :

«J’ai la réponse… ».

 

Bouger, aider, aimer... Rire.

Parler. Compatir. Fêter.

 

Non, tu n’es pas «dans la pièce d’à côté».

J’y passe.

J’y vis.

 

Bouger, aider, aimer... Rire.

Parler. Compatir. Fêter.

 

L’accueil des amis se prépare.

Il y a de la place en la maison.

Beaucoup.

Pas trop.

 

Les meubles tournent,

Les tableaux essaient tous les murs.

Bibelots, photos et souvenirs se télescopent...

Les pièces sont sur l’échiquier.

 

Les médias immédiats sont loufoques.

Mon humour reste nul.

Tant pis.

 

Mes vieilles artères tiennent encore.

Le palpitant est fantasque.

 

J’écoute Mozart et Vivaldi, Brel et Sardou.

Et Johnny. Et Ferrat.

Grand Corps Malade…

 

Et «La Moldau»… Et «L’Île des Morts»…

Louis… Ella… Sydney…

Miles Davis… Bob Marley…

 

Et Barbara Hendricks, «L’Ave Maria» de Schubert…

 

L’accueil des amis se prépare.

 

Bouger, aider, aimer... Rire.

Parler. Compatir. Fêter.

 

Avancer.

 À Babeth, quelque part dans l’Ailleurs.

4 juin 2017

 

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54

Tu m’entends, je le sais

 

Tu m’entends, je le sais.

Tu te souviens

 

C'était il y a bien longtemps...

Les colos et les camps… Grands jeux, veillées et chants.

Guitare… Harmonica… Amitié. Cœurs vaillants!

C’était le temps de nos vacances.

C’était le temps de nos vingt ans.

 

C’était il y a bien longtemps…

Les éclaireurs… et leurs totems pour les plus grands.

Tu devins «Alouette» autour d’un feu de camp.

C’était le temps de nos vacances.

C’était le temps de nos vingt ans.

Tu m’entends, je le sais…

Tu te souviens?

 

Née un clair matin de novembre,

La belle rando a duré,

Chemins découverts, sentiers tendres,

Plus de cinquante années!

 

Mais ce jour-là, était-ce écrit?

Tu m’as précédé dans l’Ailleurs.

Juste à l’angélus de midi.

C’était en juin. Il était l’heure.

 

J’ai pris ta main.

Et je me suis effondré.

 

Où es-tu?

Tu m’entends, mon cœur le sait.

 

C’en est dit.

Ce soir à tout jamais ma porte sera close.

J’irai au crépuscule au bord de la falaise

Offrir l’âme meurtrie aux rayons du couchant,

Et je m’élancerai résigné, mais confiant,

Dans ce franchissement ultime qui apaise.

Enfin je rejoindrai l’abîme où tu reposes!

 

M’y voici.

Une fleur à la main.

Un œillet de poète,

En harmonie, blanc et carmin.

 

Quand soudain…

 

Une alouette brune, égarée sur la grève,

S’invite en grisollant et, juste à mon aplomb,

S’immobilise en vol… Trois spirales l’élèvent.

Et la voici fondant sur moi comme un aiglon!

Mon corps meurtri s’est mis en veille sans alarme. 

Pétrifié, mais conscient, me voici sous le charme,

Et je lui tends l’œillet.

 

L’alouette à l’instant s’en saisit et s’élance,

Rase la houle à tire d’aile, atteint le large.

Sur flot bouillonnant, mon cœur est en partance

Et bien déterminé à saborder sa barge.

Face aux rayons couchants, se fiant à Cassandre,

Il s’apprête à plonger pour se joindre à tes cendres.

Elle y lance l’œillet.

Brouillard. L’oiseau plonge. Clapotis mordorés…

Le voile se rompt! Gouttelettes d’argent...

Alouette est de retour. Dans son bec, une rose...

Pétales du cœur nacarat, d’abord enserrés d’incarnat,

S’enveloppant de rose clair,

Et pâlissant avant de s’iriser en vert :

C’est la rose «Espérance»!

L’alouette la pose et sourit à mon cœur

(Comme sourient tous les oiseaux aux cœurs qui saignent)

Et elle s’envole en turlutant,

Dos au vent, sous les rayons couchants,

Vers sa plaine.

Tu m’entends, mon cœur le sait.

Où es-tu?

Quelque part en l’Ailleurs où je te rejoindrai?

Ce n’est pas l’heure?

J’ai pris la rose.

Et je me suis relevé.

À Babeth, 28 août 2018

 

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