Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

 

Kermarzin

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Copains de coeur

( extraits de 3 chapitres successifs

"L'appel pour Tréboul", "Quatre jours inordinaires" et "Copains")

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L'appel pour Tréboul

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Vendredi 16 juillet 1954

Les murs marron-délavé de la grande salle de la « maison sociale » étaient tristes et nus, couverts en partie basse d’un salpêtre qui s’effritait. Entre les piliers de béton, de hauts vasistas groupés par trois au-dessus de l’élévation en briques belges s’ouvraient sur la cour ; ils semblaient prendre appui sur les portes d’accès, trois pieds bancals en tôle, au bas desquelles la rouille l’emportait…

Mal éclairées par les rares ampoules des plafonniers blafards qui n’étaient pas grillées, quelques centaines de chaises de jardin, dépliées face à la scène, accueillaient les parents ; la misère du chef-lieu entrait en se bousculant entre les battants du fond. Les familles s’installaient, les yeux fixés vers l’estrade vide ; elles attendaient et papotaient dans un brouhaha confus ponctué d’éclats de voix des retrouvailles. Seules les mères accompagnaient les enfants ; l’homme était déjà au travail. Ou pas. Le plus souvent même il n’y avait pas d’homme à la maison…

Aujourd’hui, c’était la grande migration. Pendant vingt-huit jours, un calme incertain s’insinuerait parfois entre les avant-corps des immeubles des cités d’urgence et dans les ruelles délabrées du Vieux-Mans. Les gosses partaient en colo, du moins ceux dont les dossiers avaient été retenus par « la commission »…

Les critères de sélection étaient simples : il fallait être très malheureux pour prétendre à séjourner dans l’une des colonies de la ville du Mans. Ou alors il fallait bien connaître monsieur Dubreuil !

Or justement, les Nicolet connaissaient bien Monsieur Dubreuil, qui était rédacteur et faisait en réalité fonction de sous-directeur du service des œuvres sociales de la ville, pour sa partie consacrée à la protection de l’enfance. Monsieur Dubreuil et monsieur Nicolet étaient de grands amateurs de chasse et cette passion les avait réunis. Et ce responsable parlait souvent de la colonie de vacances qu’il dirigeait à Audierne pendant deux mois tous les étés.

Quatre messieurs montaient dignement à la queue leu leu les degrés de l’escalier d’avant-scène, avec des airs très cérémonieux. Deux dames très affairées et portant des dossiers discutaient ensemble. La plus forte manqua la première marche et s’étala au pied de l’estrade. Il y eut un « Oh ! ». Le silence s’établit. La dame n’avait pas lâché ses classeurs et se releva apparemment sans dommage. Il y eut un « Ah ! » et le brouhaha reprit. Les messieurs semblaient dans l’attente. Elle fut de courte durée. « Voilà monsieur Dubreuil ! Ça va commencer. »

Effectivement, Norbert Dubreuil, s’avançant du fond de scène, avait fait son effet en franchissant le rideau… Il alla saluer d’abord le premier monsieur digne, le plus rondelet de la colonne et aussi le plus élégant ; il lui lança un « bonjour Monsieur l’adjoint ! » très alerte… « Prenez place, je vous en prie ! » Les trois premiers se posèrent successivement, dans l’ordre de leur arrivée, à la droite de monsieur Dubreuil ; celui-ci orienta du menton le quatrième, un homme d’une quarantaine d’années, très fluet « À ma gauche, Jean-Marc ! »…. Ils s’assirent à leur tour…

Pendant qu’ils s’installaient, une vingtaine de jeunes gens étaient entrés et se tenaient en deux groupes séparés au niveau du public, aux extrémités de l’avant-scène. Quelques-uns lançaient des petits signes vers la salle ; des gamins leur répondaient également par geste et ajoutaient quelquefois un « Ouais ! » ou un « Salut ! »...

Monsieur Dubreuil avait posé devant lui un grand registre noir. Bel homme, le regard droit, la quarantaine sportive, sûr de lui. Il tapota le micro, le régla, le tapota de nouveau ; rassuré, il s’adressa au public soudainement silencieux :

– Mesdames, Messieurs. Avant l’appel, je remercie pour leur présence Monsieur le Directeur du centre communal d’action sociale (le deuxième monsieur digne redressa la tête, sourit, et se pencha sur un classeur vert sans l’ouvrir) et son assistant (le troisième monsieur ne leva pas la tête ; toutefois, il ouvrit le classeur vert que son voisin venait de lui glisser...). Je vais maintenant donner la parole à Monsieur l’Adjoint chargé de l’Enfance et des Affaires scolaires, représentant Monsieur le Maire, empêché... Monsieur l’Adjoint…

Monsieur Dubreuil fit passer le micro. Le monsieur rondelet prit donc la parole. Il semblait très intimidé. Lui aussi commença par « Mesdames, Messieurs », puis « mes chers enfants »… Monsieur l’Adjoint parlait de plus en plus bas. On comprit d’abord que les jeunes manceaux, pour la première fois, ne se rendaient plus en colonie de vacances en Bretagne par le train, mais dans des autocars que la Ville du Mans avait spécialement affrétés. Ce que tout le monde savait. Ainsi le voyage durerait moins longtemps et serait moins fatigant… Bientôt, personne n’entendit plus rien… il y avait dans son discours du soleil, la mer et des moniteurs dévoués…

Quelques applaudissements venus du premier rang saluèrent l’intervention de monsieur l’adjoint et monsieur Dubreuil reprit le micro.

– Mesdames et Messieurs, je vous présente (il tendit la main vers elles) madame Gottereau, qui sera l’infirmière de la colonie d’Audierne… (La dame forte se redressa à demi, un court instant...) et mademoiselle Malène qui rejoindra Tréboul ; toutes deux sont diplômées d’État (la jolie brunette lança un sourire à la ronde, sans se lever). Je rappelle que tous les médicaments doivent être remis avec l’ordonnance correspondante. Vous les confierez aux infirmières quand les enfants seront installés. Pour Audierne, madame Gottereau se tiendra à la porte-avant de l’autocar numéro 1 et mademoiselle Malène à celle du numéro 5 pour Tréboul (…) Je vais maintenant procéder à l’appel. Je commencerai par Audierne ; j’en suis le directeur. Monsieur Lison prendra la suite pour Tréboul.

– Colonie d’Audierne. 112 enfants, 8 équipes.

« Les albatros ». « Avec Jean Yvon, dit "Pélican ", 1er moniteur. C’est à toi, Pépel… « Bencharif Messaoud, Capelle Simon, Jardi Luc, Képhir Claude » (…) 

Au pied de l’estrade, les moniteurs s’étaient tus… Le dénommé Pépel s’avança d’un pas, face au public. Les premiers adolescents se rangeaient déjà…

– J’aimerais être avec lui, souffla Corentin à sa mère. Je le connais, il est à Sainte-Croix, en Maths élem… et avec moi au Lutrin !

L’appel se poursuivait…

– « Les cormorans ». Avec Roger, dit « Héron » : « Bannier Jean, Ben Mostefa Farid » (…) 

– (…) et enfin, « les poussins ». Avec Jean-Marie, dit « Chamois » : « Aubert Jacques, Bazoge Patrick » (…) 

Monsieur Dubreuil lança les derniers noms... Les gamins avaient abandonné leurs parents et s’étaient rangés par équipe…

« Y a-t-il des enfants qui n’ont pas été appelés ? »

Madame Nicolet prit son fils par le bras et se dirigea vers les officiels. Dès qu’il les aperçut, monsieur Dubreuil se leva, descendit rapidement les quelques marches… Il leur parla très bas, presque chuchotant, sans quitter un sourire bienveillant.

– Très chère amie ! Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas oublié Corentin. Je n’ai pas pu l’inscrire à Audierne, mais il ira à Tréboul, oui c’est près de Douarnenez. J’ai dû user de toute mon influence, mais la place est retenue. D’ailleurs, il est temps et monsieur Lison, mon collègue va faire l’appel pour sa colonie.

Lucienne Nicolet masqua sa déconvenue et tenta de rassurer Corentin qui d’abord ne répondit pas. Puis il fixa sa mère et lui dit simplement avec un sourire,

– Ne t’inquiète pas, ça ira ! Tu sais, maman : je m’y attendais et je suis sûr que papa et lui étaient d’accord. 

Monsieur Dubreuil avait repris sa place auprès des officiels.

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– Colonie de Tréboul. Garçons de huit ans révolus à quinze ans non révolus. Neuf équipes, 126 enfants. D’abord les plus âgés, jusqu’aux plus jeunes.

Monsieur Lison fit un signe… Un homme se détacha des moniteurs, grimpa sur l’estrade en deux sauts et prit, très à l’aise, le micro que lui tendait monsieur Lison en le présentant, ce qui fit qu’on n’entendit rien… Ce fut donc le nouveau venu qui enchaîna :

– Merci Jean-Marc. Je suis Robert Galtier, moniteur-chef ; je seconde le directeur depuis quelques années ; il est parti surveiller la bonne installation des enfants dans les cars… Je fais l’appel. Les trois premières équipes rejoindront l’autocar numéro 5. D’abord les plus âgés, comme l’a dit tout à l’heure monsieur Lison… Tu prends en charge mon groupe, Anne.

– Équipe 1. « Jadzkowski Gabriel, Jadzkowski Raphaël »… Bon, les jumeaux, passez devant ! Vous êtes les plus vieux et vous connaissez le topo. Ne traînez pas, les gars... Je repends la liste… « Baraud Germain, Ben-Mostefa Farid, Farcy André, Gastard Rémi, Lecorre Brieuc » (…) : avancez sans moi. Anne vous attend à la sortie, et vous faites après comme d’habitude. À ce soir à Kerhuel ! C’est à toi, Charlie.

– Équipe 2 : « Bastien-Rosa Ronan, Baugé Joseph, Devilain Philippe, Dorant Pascal, Festard Didier, Fréron Jérémie, Garnaudeau Thibaud, Garnaudeau Thierry, Jadzkowski Michel, Khelifi Rachid, Monceaux Willy, Nicolet Corentin, Sorel Louis, Vagnol Guy

En passant devant l’estrade, Corentin lança dans sa direction un regard appuyé que Norbert Dubreuil évita de rencontrer. Charles qui attendait son équipe la prit en charge immédiatement. Les garçons se rangèrent par deux au rythme de l’appel. Monceaux se plaça à la gauche de Nicolet.

Ainsi, à Tréboul, les petits groupes ne portaient pas des noms d’animaux. Ce Robert qui tenait le micro lui paraissait âgé, sûrement presque 30 ans. Que signifiait « moniteur-chef » ? Il se sentit soulagé de n’être pas avec lui. Madame Nicolet était restée assise.

Charlie comptait… « 12, 13, 14… on avance, les gars ».

Corentin dévisagea les plus proches de ses compagnons. Il était presque le plus grand. Seuls son voisin et l’un de ceux qui les précédaient avaient son allure sportive, lui sembla-t-il… Comme lui, chacun avait à la main ou en bandoulière le sac de plage et portait un short, une chemisette ou un polo, des sandalettes, et l’imperméable plié sous le bras. Mais ils n’étaient pas du même monde, et Corentin sut tout de suite que les autres l’avaient compris. Ils le fixaient avec un air surpris, comme un élément étranger et curieux.

Il faisait déjà très chaud. Des employés de la ville avaient pris en charge les bagages des colons avant l’entrée des familles. Personne n’avait dérogé aux instructions : une seule valise, la tenue type, le sac de plage contenant un gilet ou un pull, un gobelet (genre verre à dents) et, surtout, « l’imper sous le bras » bien qu’il fît grand soleil !

Charles insistait. L’équipe 3 était déjà sur ses pas. La petite colonne acheva le tour de la salle et sortit par la porte du fond. L’infirmière, la jolie petite jeune dame de l’estrade, remit à chacun la pastille bleue qui devait les empêcher de vomir dans le car. Juste à côté d’elle, une femme âgée (au moins la cinquantaine) versait un peu d’eau dans le gobelet présenté précipitamment. La pilule avalée, le godet secoué retournait dans le sac de plage ; l’équipe dut aller uriner. Les pissotières de la cour de la Maison sociale étaient simplement constituées d’une haute plaque d’ardoise appuyée au mur et surmontant un caniveau peu pentu, sans séparations. Corentin prit un coin et se cacha du mieux qu’il put. Sûrement les autres l’observaient-ils tous ? Et cette crainte lui coupa toute envie.

– À ton tour, Freddy. Équipe 3 : Amadou Jean-Gilles, Béraud Jules (…) (parfois trébuchante à l’énoncé de certains noms, la voix de Robert Galtier était forte, plutôt sèche, portée quelquefois dans les aigus, et surtout sans aménité) (…) et enfin, Vertolin Félix ! 

Dernier appelé, le petit Félix s’avança tout souriant vers ce moniteur qu’il découvrait et lui tendit la main : il se prénommait Félix, comme lui ! Comme ils s’en congratulaient, les gamins de l’équipe 9 éclatèrent de rire. Cela permit sûrement à quelques-uns de ceux qui se séparaient pour la première fois de leur mère, qui partaient en colo sans copain ni frère, d’endiguer des larmes prêtes à perler au coin des yeux !

À la porte du car, un moniteur interpella…

– Hé, toi, le grand, comment t’appelles-tu ?

– Nicolet !

– Eh bien, Nicolet, grimpe, ne rêve pas !

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Les premiers entrants s’étaient installés à cinq sur la banquette du fond, les suivants, à leur tour, s’asseyaient en remontant vers l’avant par ligne de cinq, rang après rang : deux à droite, deux à gauche, le strapontin est déplié… et on avance d’un cran ! La cuisinière et une autre femme prirent place derrière le conducteur puis Charles, Frédéric, et l’infirmière et le moniteur de l’équipe 4.

Corentin se retrouva sur le siège du milieu entre deux adolescents de son groupe. Le premier, à sa gauche, baissait le nez sur son sac posé entre ses jambes et ne pipait mot. Corentin remarqua tout de suite que ses cheveux coupés trop court laissaient voir une sorte de croûte de crasse et des pellicules qui lui couvraient le crâne. Il eut un mouvement de répulsion qui le fit se resserrer sur sa droite !

– Dis, bouscule pas. Comment tu t’appelles ?

– Corentin Nicolet.

– Moi, c’est Basté. Enfin Ronan, Ronan Bastien-Rosa. Tu n’es jamais venu ? Tu sais, c’est bath ! Je viens depuis trois ans. L’an dernier, j’étais déjà avec Charlie. Avec lui, on fait tout ce qu’on veut et il nous refile des sèches. Le directeur, on ne le voit jamais. Tu le connais ?

– Euh, non !

– C’est lui qu’a fait l’appel, le vieux frisé qui monte dans la deudeuche avec Robert. Il est inoffensif. Mais tu verras la femme qu’il se paie. Elle est dans le troisième autocar avec les petits. C’est pas une nana, mais elle est vachement sympa… L’an dernier, Robert, le moniteur-chef, m’avait fait faire le porte-trique. Eh bien, elle m’a vu et m’a renvoyé me coucher.

– Qu’est-ce que c’est, le porte-trique ?

– Tu comprendras plus tard. Je te montrerai tous les trucs, à la colo, si tu veux. (Ronan baissa le ton…) t’as vu le mec à côté de toi. Il est crado, hein ? C’est un con. Sa mère… mais je te raconterai ça. Tiens, on part : « Au revoir Le Mans, au revoir Le Mans, au revoir ! »

Tous les gamins s’étaient mis à chanter. 

Les « Autocars Le Cœur », arrivés la veille du Finistère, quittèrent la place Stalingrad... Très doucement, ils descendirent la rue d’Arcole… D’abord les cars pour Audierne (les deux plus grands) puis les trois pour Tréboul, la Citroën de monsieur Lison (une camionnette sans âge) ; Robert Galtier était au volant et le directeur à son côté ; suivrait enfin la seconde fourgonnette, encore immobile, près de laquelle monsieur Dubreuil, avec force gestes et bons tons de voix, incitait les parents à laisser passer le convoi. Madame Dubreuil était déjà assise à l’avant de la voiture toute neuve...

Corentin connaissait bien monsieur Dubreuil, mais en le voyant ainsi mouliner, il lui trouva un air du père Duré, son professeur d’anglais, et imagina l’homme distingué en soutane faisant des effets de manches. Il sourit et son sourire rencontra le regard Lucienne Nicolet qui ne l’avait pas quitté des yeux. Elle lui fit de loin un signe d’encouragement et cela le réconforta. Ronan bavardait maintenant avec d’autres. Il ne tarissait pas ! C’était un petit gars très brun, proprement vêtu, aux cheveux légèrement bouclés. Tout de suite il plut à Corentin… Mais Ronan n’alimentant plus la conversation, il entreprit de contempler le paysage…

Le moteur du Chausson tournait en ronronnant. Corentin se sentit tout à fait comme lorsqu’il prenait seul le train : dans le compartiment, il demeurait silencieux et « ailleurs », ignorant les autres voyageurs… Il se laissait envahir par le bruit régulier des roulements sur les rails ; il imaginait un chant et tout aussitôt, « l’entendait » comme s’il se trouvait au milieu d’une chorale d’enfants. Souvent, il s’était inquiété de savoir si les passagers qu’il côtoyait étaient comme lui bercés par ces martèlements, s’ils les accaparaient pour rêver... Mais jamais il n’avait osé en discuter… Très vite, les ronrons du moteur s’associèrent aux battements feutrés des pneumatiques… Corentin oublia le monde autour de lui… Il entendit les chœurs qui chantaient dans sa tête.

 

Ronan le sortit d’un coup de coude de son assoupissement ; les cars entraient dans Rennes.

– Dis, tu rêves ! Regarde !

Corentin mit un moment à comprendre ce qui éveillait tant l’intérêt de Basté : le comportement d’un moniteur, beau garçon, qui somnolait à l’avant sur l’épaule de sa voisine.

– T’as vu ?

– Tu les connais ?

– Non, pas le mono. Mais l’infirmière, c’est « Grillon » qu’elle s’appelle. L’année dernière, elle couchait avec Charlie.

– Tu as l’air bien au courant.

– Qu’est-ce qu’on peut se marrer avec Charlie !

Corentin se détendait.

– Tu es du Mans ?

– Évidemment, sinon, je ne serais pas là. Mais je suis né à Vannes. Tu me trouves bronzé, pour un Breton ?

– Euh…

– T’affole pas. Ma mère est encore plus bronzée ! Et mon père était aussi blond que toi.

– Excuse-moi !

– De quoi ?

Et il éclata de rire à nouveau !

Les gamins s’interpellaient de toutes parts et commençaient à s’agiter, surtout les grands. Un moniteur fit asseoir tout le monde et lança un couplet. C’était une rengaine qui fut reprise en chœur, et cela dura longtemps. Corentin observait Ronan qui s’en donnait à pleins poumons. Il ne connaissait pas le chant ; toutefois, même s’il en avait retenu le refrain, il n’osa pas se joindre aux autres. Le voisin de fauteuil avait levé la tête et s’époumonait à contretemps ! Et très faux, comme s’il le faisait exprès…

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Ronan était plus petit que Corentin, mais il lui paraissait paradoxalement plus mature que lui sous ses airs fantasques : un duvet très brun formait une ombre de moustache et lui courait sur les joues. Ses yeux noisette, très mobiles, donnaient à sa physionomie une grande vivacité. Les lèvres un peu fortes, des pommettes légèrement saillantes complétaient un visage d’adolescent rieur et sûr de lui.

Leurs regards se croisèrent un instant… 

Ronan prit la mesure de ce camarade si différent, avec un prénom breton, comme le sien. Il ne trouvait à ce garçon blond aucun trait caractéristique, hormis ses yeux, presque bleu-marine, qui l’accrochaient à la dérobée. Ce regard l’impressionnait et le rendait presque mal à l’aise. Ce nouveau compagnon avait un visage très pâle qui portait quelques petits boutons d’acné ; il était large d’épaules, mais plutôt svelte, bien coiffé, les cheveux gominés séparés par une raie à gauche.

Et Ronan se remit à chanter.

Corentin réalisait que tout, dans son comportement, son maintien, son vêtement, reflétait son milieu de vie, sa « bonne éducation ». Les autres ne s’y étaient pas trompés, et à part Ronan qui apparemment ne paraissait pas s’en soucier, ils l’observaient à la dérobée, mais ne lui adressaient pas la parole.

Au contraire, son voisin était en verve... Il semblait connaître les trois quarts des colons, n’hésitait pas à plaisanter avec les moniteurs, lançait les chansons ; Corentin était satisfait que Ronan lui ait ainsi porté, depuis le début du voyage, tant d’attention.

Les cars s’engagèrent sur une route secondaire et le convoi s’arrêta en bordure d’un lac. C’était l’heure du repas de midi. Corentin se rendit compte qu’il n’avait vu passer ni le temps ni le paysage. Il était désorienté. Les deux colonies déjeunèrent en forêt de Paimpont. 

– Avant, on prenait le train et on mangeait dans le compartiment. C’était plus simple ! C’était sur les banquettes en bois, mais c’était plus pratique pour voyager. Tout le monde descendait à Tréboul et les autocars Le Cœur emmenaient les autres à Audierne !

L’équipe 2 s’était assise en cercle. À quelques pas, autour de hauts paniers d’osier, les moniteurs et les femmes de service s’affairaient. La cuisinière de Tréboul, une grande brune au visage très rouge, transpirait beaucoup : Corentin remarqua de larges auréoles sous ses bras. Comme elle était baissée, il vit un peu ses cuisses, toutes blanches et bourrelées. Il détourna le regard, gêné, et fixa le sol. Le déjeuner passa très vite : un sandwich au jambon, une portion de camembert et une orange. Au moment de boire, Corentin avait hésité, car on n’avait donné qu’un seul verre pour deux… Il avait partagé le sien avec Ronan.

Le directeur demanda des volontaires pour ramasser les papiers et les pelures dans un carton. Ronan et Corentin firent le tour des équipes de leur colo. Les enfants s’agitaient ; surtout les petits. Les grands discutaient. Certains moniteurs faisaient connaissance avec leurs gamins. D’autres, comme Charlie, étaient allés prendre un café dans un bar situé en bordure de la nationale. Quand ils revinrent, chacun conduisit son groupe en balade au bord du lac ou à l’orée de la forêt, pour 30 minutes. Corentin parvint à s’isoler et réussit enfin à uriner. Il se sentit mieux et rejoignit son équipe, et Ronan.

– Dis, Basté, on arrive à quelle heure ?

– Vers cinq heures du soir. Tu verras, la colo n’est pas mal. D’abord on goûte, et on s’installe dans les dortoirs. Après on se rassemble devant le ref’ et on va manger : omelette, nouilles, compote… Après dîner, chacun des monos prend son groupe pendant une heure environ ; comme il fait beau, on demandera à Charlie qu’il fasse faire le tour du parc. Et après cela, on nous envoie au lit. Dis-moi, où habites-tu, au Mans ?

– Avenue Léon Bollée. Mon père est expert-comptable.

– Moi, j’habite rue du Rif, dans la cité du Maroc. Ma mère est la secrétaire du proviseur du lycée de garçons… ça fait loin de chez nous !

– Et ton père ? Euh, pardon…

– Je ne l’ai pas connu ! Presque pas… Je t’expliquerai.

Corentin à cet instant pensa qu’il avait commis une bévue énorme, mais Ronan ne semblait pas s’en soucier et poursuivait :

– Je suis au lycée, en troisième, avec un an d’avance. Ça t’épate ? Et toi ?

– Euh non… plutôt... oui… moi, je suis à Sainte-Croix. Tu rentres en seconde ?

– Eh oui ! Enfin, si tout se passe comme prévu. Et toi ?

– Euh... comme toi, mais probablement pas à Sainte-Croix, car…

– Car ?

– Non, rien.

Ronan marqua un temps.

– Ainsi, tu es chez les jésuites ! C’est une boîte de fils à papa ! Je te dis ça... par entendre dire. Et puis, après tout, je m’en fous ! Quant à moi, tu vois, je vais en colo, je fais le clown, on n’est pas riche, mais pas idiot pour autant. C’est vrai qu’on n’est pas du même monde ! Veux-tu qu'on soit copains ?

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Un peu après Quimper, les autocars à destination d’Audierne quittèrent le convoi. Ceux de Tréboul arrivèrent à 17 heures. Une indication sur le portail plein : "Domaine de Kerhuel. Colonie de vacances de la Ville du Mans".

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Kerhuel

Alors, tout se passa comme l’avait dit Ronan, dans un vrai tourbillon… Toutefois, la balade avec Charlie permit aux quatre nouveaux de l’équipe de découvrir Kerhuel… Le moniteur prit même le temps d’expliquer… Un peu en arrière, Ronan complétait pour Corentin à la demande de son compagnon.

En 1932, la ville du Mans avait acquis le manoir de Kerhuel et les cinq hectares du parc qui l’entourait pour y installer sa première colonie de vacances. Aujourd’hui, la villa abritait principalement au rez-de-chaussée le logement du directeur ; à l’étage, deux chambres pour les hôtes de passage et celle dite « du maire » toujours à sa disposition lorsqu’il rendait visite à l’établissement ; le personnel de service était hébergé sous les combles. La belle maison donnait sur une terrasse pavée : en bas de la falaise, les galets et les flots…

Route des Roches blanches, Kerhuel était protégé par un haut mur de pierres. Dès l’entrée, on accédait à la grande cour sablée. En face, un bâtiment tout neuf accueillait des pièces destinées aux activités, un vaste préau, le bureau du directeur et la salle de réunion des moniteurs. Deux larges escaliers menaient aux dortoirs. Sous le premier, deux locaux où l’on rangeait les jeux et le matériel, deux w.-c. et un lavabo mural. Sous l’autre, le même agencement réservé toutefois au personnel d’encadrement. 

À droite, deux constructions parallèles entre elles… Ces bâtiments tout en longueur, en partie restaurés, dataient de la première colonie de l’avant-guerre. Donnant sur la cour, le premier abritait le grand réfectoire, les cuisines et quelques annexes ; décalé dans le parc, le second accueillait l’infirmerie, avec ses chambres (dont celle de l’assistante sanitaire), la lingerie et des rangements.

Sur le coteau descendant vers la mer, trois autres constructions se cachaient parmi les arbres : la chaufferie, dont le foyer fonctionnait à bois et à charbon ; la laverie, qui lui était accolée ; enfin, un peu plus bas, les douches dont un agrandissement était en cours d’élévation ; les travaux avaient été interrompus pendant la période d’été : les colons utiliseraient encore cette année le bâtiment ancien, mais tout serait prêt pour l’année prochaine !

Tout autour, le parc de pins maritimes aux cimes torturées modulait les pouvoirs de l’océan qui fouettait et roulait en contrebas des galets difformes. 

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Le palier donnait sur le dortoir des grands : quarante-deux lits métalliques tout neufs, des matelas-paillasses recouverts d’une alèse… Les lits étaient faits et entre les draps Corentin reconnut sans peine l’odeur du DDT, cette poudre qui couvrait aussi l’oreiller, comme cela avait été le cas les années passées à la colo du père Dorval… Quinze le long de chacun des murs blancs, douze au milieu ; autant de tables de nuit en bois, comportant un tiroir glissant sur un casier sans porte. Juste à son entrée, la chambre du moniteur-chef, la plus vaste ; au fond, deux autres ; chacune disposait de son judas de surveillance, une fenêtre intérieure vitrée s’ouvrait dans la cloison ; un large passage permettait l’accès direct aux w.-c. et aux lavabos collectifs, ainsi qu’à une petite salle d’eau pour les moniteurs.

Il devait être 10 heures du soir. Corentin ne dormait pas. La veilleuse ne le gênait pas : l’habitude de l’internat. Mais il avait décidé de « penser ». Parfois, il se couchait tôt pour ce seul plaisir… « ce soir, je vais penser ! » Et c’étaient alors des minutes ou des heures de veille pendant lesquelles il dirigeait son rêve…

Cette habitude était très ancienne. Quand il était tout petit, pendant la guerre, Corentin et ses parents se précipitaient dans l’abri, au moment des bombardements anglais. Le souvenir de cet endroit était celui d’un couloir circulaire, sombre, humide. Les gens s’y bousculaient ; assise contre une paroi, Lucienne serrait son garçon contre elle ; René Nicolet demeurait debout. L’alerte passée, l’enfant retournait au lit.

Et c’est un peu plus tard que les cauchemars ont commencé. En songe, Corentin se voyait pénétrant dans l’abri, mais un abri différent ; il en devinait le fond obscur d’où s’enfonçaient d’autres couloirs cintrés s’enchevêtrant ; une eau glauque lui montait à la ceinture. Le boyau était presque désert ; toujours, un individu très grand, courbé sous la voûte, passait près de lui en courant et lui lançait un regard terrifiant. De rares personnes, seulement des hommes, se croisaient dans le labyrinthe en geignant sourdement ; et ce chœur triste et douloureux allait en s’amplifiant jusqu’à ce que leurs lamentations se fissent assez fortes pour le réveiller, transpirant. Chaque nuit, le géant revenait l’épouvanter…

Et cela avait duré longtemps. Pour ne pas s’endormir, par crainte de cette frayeur nocturne, Corentin s’était efforcé de « penser ». Ainsi, il construisait des rêves merveilleux où il était un prince, un ange ou un héros. En grandissant, l’habitude s’était fortifiée, et sans pénétrer toujours dans le fantastique, il savait qu’au creux de son lit il y aurait ce moment de bonheur secret qui le conduirait tranquillement au sommeil…

Ce soir, il ne dormirait pas tôt. Sa mère ? Il lui sembla étrange d’arriver au bout de sa journée sans avoir pensé à elle. Il se reprocha de ne pas l’avoir assez embrassée quand ils s’étaient séparés. Ses parents allaient probablement divorcer, c’était inéluctable… L’année avait été si difficile ! Mais il était en colonie. À la vérité, ce soir, cela lui semblait moins triste que ce qu’il avait imaginé : il avait bien discuté avec Ronan et leur moniteur, Charlie, avait l’air bien gentil ; mais il ne s’était vraiment trouvé avec lui qu’au moment du coucher.

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Ronan… Corentin regarda son camarade qui dormait déjà ; il ne parvenait pas vraiment à saisir le sentiment qu’il éprouvait pour son compagnon, mais il sentit qu’il était très profond. C’était tout de même un événement extraordinaire. Basté ! Celui que tout le monde connaissait, qui parlait si facilement, qui semblait savoir tant de choses à la colo, Ronan lui avait demandé « Veux-tu qu’on soit copains ? »

Au collège, Corentin n’avait pas de copains. Certes, il y avait bien Gildas, mais il n’était pas vraiment un copain. Et il était quelquefois très bizarre. Et ses parents, pharmaciens, qui venaient de déménager d’Ernée à Quimper ! Il aurait dû l’interroger à ce sujet… Quant à… « copain » ! Copain. C’était un mot formidable. À la maison, les Nicolet parlaient de « bon camarade ». Pas de « copain ».

Ronan était là, à moins d’un mètre de lui. Il dormait les bras sur le drap, la veste de pyjama déboutonnée, la bouche légèrement entrouverte. Corentin s’approcha un peu et perçut le souffle de son camarade, puis il se recoucha lui aussi sur le dos, et regarda le plafond. Audierne lui avait été refusé, bien qu’il y fût inscrit… L’attitude mielleuse de monsieur Dubreuil ne l’avait pas surpris, il l’avait dit à sa mère ! Ce changement de dernière minute, c’était sûrement son père qui l’avait souhaité… Et pourtant, ce soir, Corentin se sentait heureux. Il songea qu’il n’avait pas fait sa prière. Il récita en pensée un « Pater » et deux « Ave » à l’intention de sa maman et de tante Yvonne, puis il s’endormit.

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Quatre jours inordinaires

*

Samedi 17 juillet 1954

Robert, le moniteur-chef, traversa le dortoir en frappant dans ses mains.

– Bonjour, les gars.

– Bonjour, chef !

– Pas chef ! Appelez-moi Robert. Habillez-vous, mais laissez de côté vos vêtements de voyage. Après la toilette, nous irons déjeuner. Dès que vous serez prêts, rendez-vous en haut de l’escalier et attendez là. Vous descendrez en ordre… allez, debout !

Le moniteur parcourut les travées, tirant les draps des hésitants. En quelques instants, le dortoir s’anima. Les plus courageux se précipitèrent torse nu vers les lavabos. Ronan et Corentin s’étaient assis, chacun sur le bord de son matelas, face à face.

– Salut, Corentin !

Basté se leva, s’étira en tous sens, débraillé, les cheveux en bataille. Il ôta la veste de son pyjama, l’expédia d’un geste las sur son polochon et passa son maillot de corps ; il fit descendre sa culotte qu’il laissa au sol et entreprit de chercher son slip tombé de l’autre côté du lit. Corentin l’observait, interloqué. Il osa un regard vers Robert, qui justement arrivait vers eux.

– Basté, habille-toi ! Toi aussi, Nicolet ! Vous allez nous mettre en retard.

Et ce fut tout. Corentin ne savait que penser. Il était encore gêné d’avoir vu ainsi son camarade nu, alors que le moniteur n’avait pas paru s’en soucier. Au pensionnat, pareille exhibition aurait sûrement valu à son auteur au moins un « ei » en conduite (cette appréciation sous forme de voyelles entraînait au collège une retenue). Il se rendit au lavabo en pyjama, décida une toilette de chat, se brossa les dents rapidement, mais se coiffa consciencieusement. Il vint s’habiller à son tour ; il prit bien soin de rabattre le devant de sa chemise entre ses cuisses avant d’enfiler son slip en restant pratiquement assis sur le rebord du lit ainsi qu’il l’avait toujours fait et vu faire à l’internat. Il songeait à l’audace de son camarade, mais n’osa pas lui en parler.

Son sexe était pour Corentin un souci et quelque part encore un mystère. Lorsque les poils avaient commencé à pousser, il en avait conclu qu’il devenait un homme ; mais pas plus alors qu’aujourd’hui il ne réalisait vraiment ce que toute cette transformation signifiait. Au collège, il n’en disait rien aux autres par crainte de paraître ignorant ; il prenait le plus souvent des airs très affranchis quand ceux-là racontaient des histoires à voix basse, avec un vocabulaire qui lui manquait ; mais il comprenait aussi qu’ils se moquaient de sa naïveté : leurs allusions à demi-mot et leurs « demi-sourires entendus » le mortifiaient.

– T’as peur de montrer ton cul ?

L’apostrophe ramena Corentin à la réalité. Il rougit en se maudissant et entreprit de se chausser, sans répondre. En un instant, l’image qu’il s’était faite de Basté s’évanouit. Sa réflexion, lancée à haute voix, tous les autres l’avaient entendue ! Ils ne pourraient jamais être copains. Corentin en ressentit tant de peine que les larmes lui montèrent aux paupières, mais il les effaça d’un revers de manche ! Et, se redressant, il osa tranquillement un coup d’œil à la ronde ; il reconnut aussitôt ces mines misérables qui l’avaient tant impressionné à la Maison sociale. Mais il ne se risqua pas à rencontrer le regard de Basté.

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N’ayant plus à qui parler Corentin s’intéressa à ce qui l’entourait. La veille, tout occupé à construire une amitié toute neuve, il n’avait eu d’yeux et d’ouïe que pour Basté.

Le grand réfectoire renvoya Corentin aux souvenirs tenaces de la cantine de sa première école : le mauvais ragoût à la viande coriace du lundi, la tranche de foie verdâtre du mercredi ; les tables de bois rangées le long des murs, la travée centrale où circulait le chariot porte-plat, les mêmes bancs, les mêmes tristes murs aux couleurs indéfinissables ; les relents de salpêtre humide et de moisissures, et jusqu’aux odeurs de friture ! Et on n’entrait pourtant à cet instant que pour le petit-déjeuner !

Près de chaque bol, une tartine beurrée. Deux moniteurs servaient le café au lait ; un autre distribuait des tranches de pain sec aux colons qui les réclamaient du geste et de la voix :

– Du rab, chef !

Corentin entamait sa première tartine ; imperceptiblement d’abord, puis plus intensément une angoisse sourde, envahissante, commença à lui marteler les tempes et la poitrine. Il se sentait de plus en plus étranger à tous ces jeunes qui s’agitaient autour de lui… Pourtant, de son côté, aux tables des grands, l’humeur était joyeuse. Des bandes s’étaient formées. Les plus hâbleurs avaient chacun, déjà, conquis sa cour… De Corentin, personne ne se souciait.

Aussitôt après le petit-déjeuner eut lieu le premier rassemblement. Robert avait sonné quelques appels de trompe et les 126 colons s’étaient rangés par équipe face au préau. De nouveau, Basté se trouva à côté du copain de la veille.

– Hé, Nicolet, qu’est-ce que tu as ? T’as l’air complètement paumé ! Tu sais, tu t’habitueras. Ici, ça n’est sûrement pas aussi chic que chez toi, mais c’est bien.

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« Cric ! » Le moniteur-chef avait lancé ce cri, sec. La réponse retentit à l’instant, hurlée par une centaine de voix : « Crac ! » Les nouveaux en restèrent étourdis un moment… mais ils avaient compris le principe et le silence s’établit. Le directeur vint donner les consignes pour la journée. Et Charlie prit en main son groupe.

L’équipe 2 suivit son moniteur. Charlie était un jeune homme d’une vingtaine d’années, au teint très mat, aux cheveux noirs. Corentin le trouva très beau. Vêtu simplement d’un short blanc, d’un polo vert sombre, chaussé d’espadrilles, il avait tout de l’étudiant sportif, élégant et déterminé.

Après avoir ordonné leurs lits, les garçons se rendirent à la lingerie où ils déposèrent le contenu de leurs valises. Celles-ci furent entassées vides au fond de la pièce. Après quoi on se dirigea vers l’infirmerie.

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Corentin voyait enfin clairement ses camarades d’équipe... Il connaissait Louis Sorel, qui était son second voisin de dortoir, un solide blond aux pommettes colorées, cheveux coupés en brosse, avec dans le regard un air très doux ; Pascal Dorant, un gringalet rouquin qui ne portait pas ses 13 ans et qui semblait s’entendre bien avec Philippe Devilain, coquelet bavard, qui, durant le voyage, n’avait cessé de conter ses mille exploits et que Basté avait interrompu à plusieurs reprises :

– Ferme-la, Philtoche, tu nous les casses…

Philtoche avait obtempéré, mais était reparti de plus belle après quelques instants. Corentin avait aussi repéré Guy Vagnol, dit Guignol, qui était d’une maigreur et d’une pâleur atterrantes, et Joseph Baugé, son voisin d’autocar si sale, qui n’avait guère levé les yeux. Des autres, il n’avait guère retenu que les prénoms et encore, il les confondait !

Suivant une organisation et un horaire préétablis, Charlie conduisit son équipe jusqu’à l’infirmerie. Il y régnait les senteurs mêlées d’éther, de savon et d’un bouquet de fleurs coupées. Le moniteur ordonna aux garçons de se déshabiller. Corentin attendit un peu de voir ce que faisaient les camarades avant de se retrouver, comme eux, en slip. L’image de Ronan tout nu devant lui le matin lui revint en mémoire. Il en ressentit un trouble curieux et se trouva stupide. « On est tous pareils ! »…

Les adolescents passaient de la bascule à la toise. L’infirmière notait les mensurations sur une fiche rose, puis inspectait les têtes. Joseph Baugé et un autre garçon de l’équipe furent immédiatement isolés parce qu’ils avaient des poux… Au cours de la visite, plus de 20 colons furent découverts porteurs de parasites. Corentin en fut surpris et dégoûté. Pour lui, les poux étaient la marque de la crasse et de la misère…

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Sa maison, sa mère, sa chambre, le collège, tout se confondait en sa tête et se heurtait à un désordre de pensées et d’images ! L’odeur du réfectoire, le « porte-trique », les apartés de Charlie et de l’infirmière, la crasse de Baugé, l’estime perdue de Basté !

Les formalités du premier matin s’étant achevées vers 11 heures pour son équipe, Charlie proposa à ses colons de faire le tour du parc ; la bande commençait à se disperser quand le moniteur regroupa son monde.

– Les gars, on va s’asseoir sous les pins et si vous le voulez, nous allons faire connaissance. Certains d’entre vous étaient déjà ici l’année dernière ; pour les autres, je me présente, Charles Lambert ; vous m’appellerez Charlie ! J’ai vingt ans et je suis, comme vous, manceau. Je suis venu à Tréboul dans l’intention de passer avec vous de bonnes vacances, et si vous y mettez tous du vôtre, tout ira bien. Voilà pour moi. Quant à vous… Voyons… Bastien-Rosa, Devilain, Dorant, Festard, Jadzkowski, Khelifi, Monceaux, Sorel, je connais. Et Baugé, où est-il ? Ah oui, je sais ! Euh... Guy Vagnol, c’est toi ?

– Oui, chef !

– Dis donc, tu as quelques kilos à prendre ! Et toi… ton nom ?

– Corentin !

– Thierry et Thibaud… Lequel est lequel ?

– Devine, Charlie, moi, c’est...

– Thierry !

– Tout faux !

– Les Garnaudeau, ne jouez pas à cela avec moi, où je vous colle des étiquettes sur le front les jumeaux !

Ils firent ensemble la même grimace et affectèrent un air penaud ; toute l’équipe éclata de rire…

– Nicolet, c’est donc toi, Corentin… et Fréron ?

– Il est resté avec l’infirmière ! Et Basté poursuivit, à peine plus bas, « un concurrent, Charlie ! »

Quelques anciens sourirent de la hardiesse de Ronan, mais le moniteur ne relèvera pas l’allusion. Il continua :

– Profitons de ce que nous sommes réunis : j’aimerais que nous ayons de bonnes relations pendant la colo. Je suis responsable de vous ; avec les autres monos, je m’efforcerai de vous rendre le séjour agréable ; en revanche, vous devrez accepter les règles du jeu : vous participez à fond aux activités, vous respectez les horaires, vous ne faites pas de chahut. Vous n’êtes plus les gamins. Nous pouvons être copains. Ça signifie que je dois pouvoir avoir confiance en vous. Et d’ailleurs, je commence, tiens, qui veut une cigarette ?

Charlie sortit un paquet de gitanes qu’il fit passer à la ronde. Les adolescents se servirent, à l’exception de trois d’entre eux.

– Ne parlez pas trop de ça aux autres. Le directeur n’aimerait pas vous voir fumer : il a trop peur des incendies. Alors, planquez vos mégots tout à l’heure.

Ronan semblait très à l’aise. Corentin s’étonna d’avoir accepté : silencieusement, il aspirait de petites bouffées qu’il rejetait aussitôt ; il se sentit très maladroit.

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La sieste avait débuté à 13 h 30. Robert, le moniteur-chef, en assurait la surveillance. Il avait interdit tout bavardage et tout déplacement. Il confisqua sans raison son illustré à un garçon pourtant bien calme et se rendit dans sa chambre pour le lire.

Totoche, un solide gaillard, commença à faire le pitre sur son lit, mais sans bruit. Puis il entreprit de bousculer un camarade, mais réussit au-delà de toute espérance : le pauvre gamin s’écroula dans la ruelle.

– Espèce de con !

Robert intervint précipitamment :

– Qui a crié ?

Il obtint un silence impeccable, mais pas un colon ne broncha.

– J’ai demandé qui a crié ! Je ne le dirai pas une fois de plus !

Les garçons, pour la plupart, fixaient des yeux quelque objet sur leur lit. Certains même feignaient de dormir…

Robert était un petit homme de 28 ans, assez replet et déjà un peu chauve. Il était moniteur-chef depuis plusieurs années à Tréboul, chaque été.

Ronan souffla à Nicolet :

– Tu vas voir le cirque…

En effet, le moniteur s’avança. Il fit le tour des travées puis, sa voix grondante s’élevant jusqu’à l’aigu, se mit à hurler sans aucune retenue.

– Levez-vous, tous ! Et plus vite que cela ! Chacun au pied de son lit. Inutile de vous habiller ! Ah ! Vous avez l’air malins, comme ça, tous en slip ! Non, mais regardez-moi ces hommes ! Vous voulez jouer au petit soldat avec moi, mais ça ne prendra pas. Depuis hier, j’ai essayé d’être tendre, mais c’est chaque année la même chose, le même tabac, il n’y a rien à faire. Tous des voyous, voilà ce que vous êtes. Je vous ai prévenus : à la sieste, pas un mot. Vous avez décidé de jouer au plus fin et vous avez perdu… Qui a crié tout à l’heure ? Je veux qu’il se dénonce, sinon je prolonge la sieste. Toi…

Robert se précipita vers un blondinet pâlot qui parut terrorisé…

– Toi, tu sais qui c’est, n’est-ce pas ?

Le pauvre garçon ouvrit des yeux démesurés et rencontra le regard très significatif de plusieurs camarades.

– Euh… non, chef !

– Comment non ? C’est bien de ton coin que venait le bruit. Menteur ! À genoux ! J’ai dit : à genoux au pied de ton lit, là. Les mains sur la tête… Voilà qui n’est pas neuf, ces messieurs ne veulent pas moucharder. Pourtant, ce serait rendre service aux innocents. Après tout, j’aurais tort de me fatiguer pour vous. Vous avez cherché la guerre, vous l’aurez. En attendant, sieste jusqu’à quatre heures.

Le moniteur-chef avait perdu sa première bataille et cette défaite lui restait sur le cœur. Il s’allongea sur le lit du puni qui demeura à genoux jusqu’à 16 heures. Au moment où il se releva, le jeunot réapparut, livide…

Vers 15 heures, monsieur Lison était pourtant venu aux nouvelles, mais il n’avait rien changé à la situation. Et ce fut donc bien en retard que les grands partirent reconnaître les alentours.

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Charlie emmena ses colons sur la plage, toute proche. La découverte de Douarnenez, annoncée par le directeur, en fut ainsi très simplifiée… Les adolescents et le moniteur se détendirent durant une heure face à la mer. Quelques-uns se battirent au sable, Dorant alla tremper les pieds dans l’écume montante. Charlie prit un bain de soleil. À six heures du soir, l’équipe retrouva à Kerhuel Baugé et Fréron, la tête enturbannée d’un torchon blanc et sentant fort la « Marie Rose », qui n’avaient pas eu l’autorisation de les suivre. Temps libre jusqu’à l’heure du dîner. Corentin s’efforça de renouer avec Basté.

Ronan était assis sur un muret et, curieusement, restait seul. Corentin l’approcha par le côté ; il remarqua que le polo rouge de son camarade était un peu trop petit pour lui, que sa culotte était reprisée, et s’étonna de ne pas en éprouver de gêne. Depuis 24 heures, il était plongé dans un monde bien nouveau pour lui ; il s’initiait à côtoyer la misère…

D’habitude, la fréquentation des gens modestes ne l’embarrassait pas... Il se savait à l’abri d’eux, tout simplement. Il maudit son trousseau trop neuf, ses habits trop beaux ; ce soir, la vie, le comportement, la famille de Ronan lui importaient peu : Corentin voyait en lui quelqu’un de cher, de proche et fraternel : l’image d’un autre lui-même, celle du garçon qu’il rêvait parfois d’être. Il sentait à nouveau battre ses tempes. Il s’assit à côté de Basté, regarda comme lui la mer à travers les arbres et murmura « Tu sais, Ronan, je m’ennuie pas mal ici… »

Son voisin mit un temps à répondre. Il était un habitué de la colonie, mais ce mois-ci, il ne la retrouvait pas telle qu’il la connaissait. Charlie lui paraissait moins brillant, Robert plus lâche ; et ce camarade qui parlait si peu et semblait si timide par moment, si prétentieux à d’autres…

– Bof ! C’est vrai aujourd’hui. Mais patiente ! Il y a les grands jeux, les veillées…

– Tu m’avais dit que Charlie était sympa. Il a plutôt l’air de se foutre de nous.

– Oui. Il veut s’attirer nos bonnes grâces ; il nous offre des sèches pour qu’on lui fiche la paix. Tu verras qu’il fera le mur souvent, le soir : il ne pense qu’aux filles. À moins qu’il se paie encore l’infirmière… Il faut que je te raconte. L’année dernière… mais non…

– Quoi ? Continue !

– Non, rien.

– T’as pas confiance.

– Tu sais, Nicolet, on ne se connaît pas. Et puis je sens bien qu’on n’est pas du même monde. D’habitude, ça ne me fait rien. J’ai les copains de toutes sortes, mais plutôt les gars de mon quartier. Avenue Léon Bollée, tu m’as dit que t’habitais là, ce n’est pas mon monde que tu fréquentes... T’as des habits trop beaux, tu me regardes en coin quand je dis merde. Qu’est-ce que tu as, t’en fais une tête ? J’ai pas voulu te vexer ! Tu sais, quand je quitte le lycée, en centre-ville, je suis dans ton monde… Je prends mon trolley place de la Rép, jusqu’à la gare, puis l’autobus Gare-Maroc. Et alors je me sens aussi à l’aise dans mon quartier que dans le tien !

Corentin aurait peut-être pu se lever, répliquer, hausser les épaules, mais rien ne se passa. Ronan poursuivait, l’air un peu ennuyé :

– Fais pas cette gueule-là. Oh ! Dis donc, t’es pas marrant. Tu sais, c’est vrai à la fin ! Depuis ce matin, tu ne me parles plus. Hier, j’ai voulu qu’on soit copains. On a causé, et tout... Et puis plus rien… Oh, regarde ! Un lapin ! Dis, t’as vu ?

– Euh, non…

– Si, je te dis ! Le matin, ils sortent des terriers et on en voit quelquefois tout près des bâtiments. C’est Fétol, le concierge, qui les tire à la carabine… allons, viens. Ça commence à cailler... on va aller faire un tour dans le parc.

– Ce n’est pas permis.

– Qu’est-ce que ça fout ? On n’est plus de cent dans la cour, maintenant que toutes les équipes sont rentrées. Tu parles ! Ils ne s’en apercevront pas, de notre absence. Du moment qu’on est revenu avant le rassemblement de sept heures…

Ronan s’était levé et empruntait déjà l’étroit sentier descendant vers la grève. Son camarade se résigna à le suivre. Ils marchaient côte à côte en silence ; Corentin cassa une branchette et entreprit de la peler ; Ronan avançait, les mains dans les poches, expédiant parfois du pied un caillou vers les bords du chemin.

Le parc était très grand. La partie située entre les bâtiments et le mur tourné vers la mer était entretenue par le gardien, qui cumulait les fonctions de factotum et de jardinier. Sous les pins très vieux et parmi quelques arbres d’essences plus rares plantés en des temps reculés, des buissons de toutes sortes se développaient en harmonie. Amélanchiers, pruniers du Japon, buddleias, forsythias, lauriers-roses et surtout des rhododendrons poussaient dans un désordre calculé, conservant au sentier ses détours mystérieux. La Grande Allée, parallèle à la mer, était coupée par un escalier rustique ensablé, bordé de pierres et de rondins, qui conduisait de la cour aux galets. Il permettait d’accéder en passant au bâtiment des douches. Vers le sud, et bien au-delà de la colonie, le parc s’étendait soudain largement. Les châtaigniers supplantaient les lauriers ; les ronces, les fougères et, en cercles étroits, les ajoncs garnissaient le sous-bois. Seules deux allées restaient entretenues.

Les deux garçons abordaient cet endroit. Ronan fit signe qu’on était arrivé.

– C’est là qu’on vient pour les grands jeux. Tu verras, c’est broussailleux et touffu. Si le jeu est bien, c’est formide. Et si on s’emmerde il y a où se planquer !

Il s’interrompit un moment ; Corentin ne se sentait pas très tranquille. Il regrettait de s’être éloigné et craignait qu’un moniteur les surprît. Il s’apprêtait à le dire, mais Ronan poursuivit :

– C’est aussi là que viennent les monos quand ils veulent rencontrer une fille.

– Tu as l’air d’en savoir bien long. Tu es sûr de ce que tu racontes ?

– Sûr et certain. Pour Charlie du moins.

Corentin sentit au ton de son compagnon que celui-ci avait envie d’ajouter quelque chose ; pourtant Ronan se tut. Il n’insista pas. Il n’aimait pas trop aborder ces sujets-là : au collège, ses camarades ne parlaient que de ça, des filles, des surprises-parties, et décrivaient des scènes qui lui répugnaient. Il écoutait ces conversations, très mal à l’aise, n’osant quitter les autres ni intervenir, de peur de paraître nigaud. Certaines expressions lui échappaient, mais à qui demander des éclaircissements ? Il n’avait ni frère ni copain.

Les adolescents reprirent le chemin de Kerhuel d’un pas pressé. Ils ne rencontrèrent personne et furent à l’heure au rassemblement.

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Après dîner, la colonie tout entière avait participé à une veillée de jeux. Tout le monde s’y était amusé. Au dortoir, Corentin se dit que, finalement, tout n’allait pas si mal. Ronan et lui avaient insensiblement rapproché leurs lits pour pouvoir parler. Ils se regardèrent un instant, sourirent d’un air entendu ; et Basté souffla : « Bonne nuit, mon vieux ! ».

Corentin pensa que demain il aurait beaucoup de choses à écrire à sa mère… Il murmura à son tour : « Bonne nuit ! Fais de beaux rêves ! »

Observant son voisin qui déjà dormait presque, il eut un battement de cœur plus rapide, un seul ; et il comprit que cela lui indiquait sûrement que Ronan devenait son copain.

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Dimanche 18 juillet 1954

Au moment de l’inscription, les familles devaient préciser si leur enfant « devait ou non se rendre à l’office du dimanche » et, pour les plus de douze ans, s’ils avaient la liberté du choix. Rares étaient les mentions « non ». Une sorte de crainte, celle que leur rejeton ne soit pas accepté, sans doute en lien avec l’orientation politique du conseil municipal et les convictions supposées fort chrétiennes du maire, Jean-Yves Chapalain (RPF)…

Ce premier dimanche, sans tenir compte vraiment des avis figurant sur les fiches, les animateurs avaient séparé les enfants les plus jeunes en deux groupes : « ceux qui allaient à la messe habituellement » d’un côté et « ceux qui voulaient “faire” des ateliers » de l’autre. Les « grands » qui souhaitaient les accompagner furent invités à rejoindre leurs rangs. Seuls six d’entre eux se signalèrent : les frères Jadzkowski que tous les anciens appelaient « les Archanges », Lecorre, Bastien-Rosa et Nicolet. Ces trois derniers furent aussitôt « canonisés » par Félix, moniteur sympathique et plein d’humour : auprès des « Archanges », les « Saints Bretons ». Les Saints Bretons et les Archanges ! Tout ceci sans malice ni méchanceté. Cela fit bien rire tout le monde et chacun s’en accommoda.

Les aînés s’accordèrent avec les trois responsables désignés pour accompagner le groupe pendant l’office : ils aideraient à encadrer les jeunes brebis, une soixantaine de gamins. Presque deux kilomètres à parcourir en rangs par deux jusqu’à l’église Saint-Joseph : une demi-heure de marche et un peu plus au retour… car ça monte.

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Lundi 19 juillet 1954

Chaque matin, les moniteurs descendaient librement dans le grand réfectoire pour y prendre le petit-déjeuner. L’important était que chacun soit prêt à entamer son service à 7 h 45, afin de se préparer à réveiller les enfants. Généralement, ils se retrouvaient avant 7 h 30, discutaient un peu du programme de la journée mis au point la veille au soir autour du traditionnel « cinquième repas » et remontaient dans les dortoirs pour relayer les moniteurs qui avaient assuré la surveillance de nuit ; ils en profitaient pour apporter à leurs camarades de congé (trois journées dans la session, de 19 heures la veille à la même heure le jour en question) le petit-déjeuner qu’ils prendraient dans leur chambre s’ils l’avaient souhaité… cela n’allait pas quelquefois sans une farce ou un lit en cathédrale !

Les moniteurs prenaient leur repos seul ou par groupe de deux. Cette organisation impliquait qu’il y aurait, au cours de la session, de nombreuses journées pendant lesquelles l’équipe d’animation ne serait pas au complet. Ces jours-là, le tiers ou les deux tiers de l’effectif des colons devaient pratiquer ses activités « intra muros »… Et quelques-unes des équipes n’allaient pas à la plage…

Ce lundi, jour du courrier, aucun n’était de repos. 

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Installés aux tables du réfectoire, les garçons rédigeaient leur courrier aux parents. Les enveloppes timbrées avaient été préparées par les familles… Celles de Corentin portaient simplement le nom de madame Nicolet… La lettre aux familles était obligatoire, une fois par semaine… Avec les plus petits, les moniteurs ne chômaient pas : beaucoup ne savaient pas encore bien écrire ou manquaient d’idées. Les enfants devaient remettre les enveloppes non cachetées, car le directeur y glisserait une circulaire.

– C’est la censure, avait précisé Basté à l’intention des nouveaux… On a tout intérêt à dire que tout va bien.

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    Ma chère maman,

Nous sommes bien arrivés et le voyage s’est bien déroulé. J’espère que tu as fait toi aussi bon voyage, qu'à Elven tout va bien aussi, que tu passes un bon séjour avec tante Yvonne et que les jumeaux sont toujours aussi coquins !

La colonie n’est pas très belle, mais il y a un parc très étendu où je suis déjà allé en promenade avec mon moniteur qui s’appelle Charlie. Nous sommes 42 dans le dortoir des grands et je fais partie de l’équipe 2.

Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas fait beaucoup d’activités, mais les camarades me disent que cela va changer.

Si tu te sens trop triste, ne m’écris pas. Tous les soirs, je prie pour toi. J’écrirai aussi à papa la prochaine fois. Je ne sais même pas où il sera.

Essaie de te renseigner pour savoir si je pourrais te rejoindre directement plutôt que de rentrer d’abord au Mans. Cela ne servirait à rien que papa m’accueille juste pour me mettre au train de Vannes. 

Je t’embrasse très fort. Embrasse toute la famille pour moi.

Corentin.

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 Corentin relut sa lettre ; il en contrôla l’orthographe avec soin. Il se rendit compte qu’elle était vide, qu’il ne confiait rien à sa mère. Il n’avait pas parlé de Ronan. Pourtant, en écrivant, il avait plus pensé à lui qu’à sa missive. Ils étaient assis face à face.

– T’as fini ?

– Oui, et toi ?

– Chef ! On peut sortir ? Voilà nos lettres.

Charlie acquiesça d’un signe, prit les enveloppes et en retira les feuillets dont il entreprit la lecture. Corentin osa maugréer.

– Je n’aime pas qu’on lise mon courrier…

Le moniteur fit la sourde oreille ; le garçon n’insista pas. 

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Ronan l’entraîna à l’extérieur. Ils se rendirent dans le parc. Les grands circulaient par petits groupes sous la surveillance de Robert qui les suivait d’un œil distrait, assis sur le muret en haut de l’escalier. Bien qu’ils n’eussent pas dû dépasser les limites de la partie entretenue, les deux amis s’engagèrent dans le taillis. Au détour d’un chemin, ils entendirent des rires étouffés.

– Tiens ! Et y en a qui ne se cachent pas loin. On y va ?

Ils retrouvèrent bientôt trois adolescents de la première équipe qui fumaient derrière un bosquet de rhododendrons.

– Vous en voulez une ? C’est Farcy qui paie.

– Oh, merde ! T’aurais pu te taire ! Je n’en ai presque plus.

– Ne t’inquiète pas, on en redemandera Charlie.

Les deux jeunes acceptèrent la cigarette et s’assirent. Corentin n’avait pas fumé souvent. Il était en cinquième quand il avait osé pour la première fois : il s’était caché derrière le gymnase du collège avec un camarade ; tout en lisant un album de Tintin, ils avaient fumé alors qu’ils auraient dû se trouver en salle d’étude… Évidemment, ils s’étaient fait prendre, avaient écopé d’un « ei » en conduite... Pour Corentin, c’était le premier de sa scolarité. Il n’était pas allé en « colle » cependant, mais il avait dû couper un coin de l’un de ses « témoignages or » (récompenses accordées aux bons élèves). À la maison, son père avait plutôt souri l’incident et Corentin en avait été très soulagé. Il n’avait fumé qu’une fois avec permission, le jour de ses treize ans. Et quelques autres fois…

Depuis qu’il avait réalisé que ses parents ne s’entendaient plus, il ne pensait plus aux « repas de fête » ni à la cigarette, même à l’internat... Corentin laissa la cigarette se consumer entre ses doigts, car la fumée le faisait tousser.

Farcy retira de sous son postérieur « Voluptueuse espionne », un « roman noir dessiné » qu’il y avait caché un moment plus tôt. Ses deux acolytes reprirent avec lui la lecture interrompue. Ronan, de deux sauts de fesses, s’approcha.

– On peut voir ?

– Laisse tomber, t’es trop jeune ! 

– T’es tout con ! J’ai à peine un an de moins que toi. Fais voir.

Les précautions oratoires n’étaient que de pure forme ; Corentin rejoignit les autres... C’était un illustré de petite qualité : entre les péripéties policières et les séquences de jalousie, les amants s’ébattaient dans les endroits les plus invraisemblables ; les images suggéraient bien les scènes, mais elles ne montraient, en fait d’anatomie, que les seins de l’héroïne…

Les compères se délectaient des vignettes... Corentin ressentit la gêne du matin précédent l’atteindre une nouvelle fois dans son intimité, de cette façon qu’il détestait tant. Il esquiva un geste pour masquer son embarras, mais un grand s’en aperçut.

– Ça te fait bander mon salaud ! Tu voudrais bien être à sa place.

Corentin rougit de honte et de colère. Jamais personne ne lui avait parlé si crûment. Il balbutia plus qu’il ne cria, mais il y mit toute sa fureur :

– Vous êtes des dégueulasses. Vous avez besoin de vous cacher pour lire vos ordures et fumer en douce.

– T’avise pas de moucharder, face de carême !

– Vous avez fini ? Et Ronan poursuivit : vous allez le laisser tranquille ! C’est vrai que c’est dégueulasse. Viens, Nicky, on se tire. D’ailleurs, il est sûrement midi bientôt.

Ils remontèrent rapidement, sans mot dire, juste à temps pour être à l’heure au rassemblement.

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Robert, descendu par la Grande Allée, chopa les trois aînés à fumer sous les arbres et confisqua le paquet.

– Quelle surprise ! Farcy, Baraud… et toi, Rémi ? Tu m’étonnes ! D’où viennent ces cigarettes ? Vous êtes malades ! Vous pouvez mettre le feu au parc et vous savez qu’il est interdit de fumer.

– On ne recommencera pas, chef !

– Ça va, Farcy ! Tous les trois, une heure de punition, au coucher.

– Pas le porte-trique, chef ! J’ai mal aux genoux.

– Tais-toi ou je double et je préviens le directeur.

– Moi, je ne fumais pas…

– Pour toi, je verrai, Rémi.

Au moment du repas, la nouvelle se répandit très vite. Aux regards qu’ils leur lancèrent, Ronan et Corentin comprirent que les aînés étaient persuadés qu’ils avaient « mouchardé ». Ronan leur fit signe que non. En allant chercher de l’eau, Germain Baraud leur glissa qu’ils étaient attendus derrière les waters extérieurs, juste avant sieste.

Ils se virent à quatre, en l’absence de Rémi. Les explications y furent vives, mais l’affaire s’arrêta là : Ronan était un ancien que les deux autres connaissaient bien. Pourtant, Corentin comprit que ces deux-là n’allaient plus les oublier. Dès qu’ils furent seuls, il fit part à Ronan de son inquiétude.

– Ils ne m’ont pas cru. Je ne leur ai rien fait. J’aurais dû leur casser la gueule dans les bois ce matin.

– Ils ne t’auraient pas laissé faire. Farcy est un drôle de type, mais il sait se battre. J’ai bien l’impression, comme toi, que la guerre va commencer. C’était la même chose l’an dernier, déjà entre les deux premières équipes. Il y a eu parfois de sacrées castagnes.

Naturellement, ils s’engagèrent vers le parc. Frédéric les rappela.

– Hep, vous deux ! Venez donc me voir ! Où allez-vous ?

– On ne fait rien de mal. On discute en attendant la sieste. Tu sais, Freddy, ce n’est pas marrant. On reste au moins une heure à se faire suer après le repas et vous ne distribuez même pas les jeux.

– Rassure-toi, ce sera fait demain… On a dû vérifier tous les inventaires. Comment appelles-tu, toi ?

– Corentin Nicolet.

– Salut, Corentin ! Vous connaissiez tous les deux ?

– Non.

– Ah ! Et vos impressions de début de session ? Je vois à vos têtes que vous ne trouvez pas ça folichon.

Ce moniteur lui était sympathique. Corentin entreprit de lui dire ce qu’il en pensait.

– À vrai dire, chef, vous savez...

– Appelle-moi Freddy et tutoie-moi.

– Tu sais, chef... euh... Freddy, j’ai déjà fait deux colos à Quiberon, c’était bath. Je croyais qu’on s’amuserait au moins autant ici. Il y a bien eu la veillée, hier, mais ça va faire deux jours qu’on est là et on n’est pas allé se baigner.

– Vous irez cet après-midi.

– Tant mieux. Mais on ne pourrait pas choisir un peu avec vous, les monos, ce qu’on voudrait faire ?

Ronan renchérit :

– Sûr ! C’est vous qui décidez et on n’a qu’à suivre. Pour les ateliers par exemple, si c’est comme l’an passé, on va s’emmerder.

– Basté ! Parle autrement, veux-tu ?

– Oh, Freddy, ça m’a échappé.

– Je veux bien te croire ou faire semblant. Allez, en sieste. Aujourd’hui, c’est moi qui vous surveille.

Freddy demeura dans le dortoir à écrire son courrier. Il autorisait d’un signe les déplacements, mais n’admit pas un bruit.

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Plage des Sables blancs. Vers 16 heures eut lieu le premier bain. Corentin ne s’étonna pas d’être obligé de rester dans le périmètre de sécurité : c’était ainsi à Quiberon. Il était bon nageur ; cependant, il ne pratiquait que la brasse qu’il avait apprise seul. La baignade dura très peu de temps, peut-être cinq minutes. Après quoi il fallut se changer et ce n’est pas commode de quitter son maillot de bain discrètement...

Après la distribution du goûter, des tartines sèches et un bâtonnet de chocolat, chaque moniteur reprit son équipe. Celle de Charlie longea la plage des Sables blancs jusqu’à son extrémité et après quelques enjambées sur les rochers et le franchissement d’un sentier bordé de lauriers et de tamaris, elle revint vers Kerhuel par la route.

– Pas trop vite, les gars.

Les colons marchaient en désordre sur la droite de la chaussée. Les Garnaudeau étaient les premiers, suivis d’un petit groupe qui chantait avec eux « dans un amphithéâtre, dans un amphithéâtre, y avait un macchabée » ; les gamins y allaient de bon cœur et Charles Lambert laissait faire. Une dizaine de mètres derrière eux, Louis Sorel et Pascal Dorant discutaient...

– Chez moi, j’ai un cochon d’Inde. Il s’appelle Torlagoule !

– Torlagoule ? En voilà un drôle de nom…

Pascal éclata d’un rire plein de fraîcheur, sonore, heureux.

Plus loin, Monceaux, le grand Bill, frappait à coups de pied réguliers sur son sac de plage qu’il laissait pendre devant lui. Philtoche suivait, agaçant Charlie avec ses bavardages.

– Et tu sais, j’ai appris en cinq leçons ! Même que le maître-nageur a dit à ma mère que j’étais très doué, et que je devrais m’entraîner pour la compétition.

– Ne bluffe pas, Devilain ! Tu ne t’es pas regardé.

– Si, Charlie, je t’assure ! Tu m’as bien vu à l’eau tout à l’heure. N’y a que Nicolet, Basté et moi, à savoir nager dans l’équipe ! Je suis sûr de les battre.

– Fous-moi la paix !

Dépité, Philtoche accéléra le pas et rejoignit le grand Bill qui fut un meilleur auditeur. Corentin et Ronan suivaient maintenant à vingt mètres.

– Je me suis demandé pourquoi tu m’as appelé Nicky ce matin.

– Tu sais, je n’aime pas dire les prénoms. C’est les filles qui font ça. Les filles, ça s’embrasse, ça fait des manières…

Joignant le geste à la parole, Ronan avançait ondulant des hanches et, d’une voix pointue :

– Cheftaine ! La Nicole n’arrête pas de me traiter ! Et Christine m’a tiré les cheveux…

Corentin, d’une bourrade, l’incita à poursuivre son explication.

– Aussi, tu vois, j’ai pensé Nicolet, Nic : Nicky... Comme moi Bastien-Rosa : Basté. Tiens, tu connais déjà le grand Bill et Philtoche. Dorant l’an dernier on l’appelait Poil de carotte, mais ça le vexe. Festard, c’est Mimile, je ne sais pas pourquoi. On lui demandera. Vagnol, Guignol ! Et Sorel, c’est Robic parce qu’il parle toujours de son vélo !

– Et les autres ?

– Pas de surnom. Ah, si ! Baugé qui est resté à l’infirmerie pour ses poux. On l’appelle La Crasse ou Ducon.

– C’est vache. Ce n’est peut-être pas sa faute s’il en a !

– Les poux, les poux ! Ça, moi aussi, j’en ai eu. Mais la crasse, ça se lave. Et puis c’est un mouchard et un froussard. Je le connais bien : sa mère fait la putain dans la rue, même qu’un soir elle a voulu embarquer Momo, mon cousin, qui a 16 ans !

– Il te ressemble ?

– Non, pas vraiment ! Et il n’est pas vraiment mon cousin. C’est un copain. Quand on va quelque part, si je n’ai pas été invité, il me présente « C’est mon cousin ». Et on passe ! On joue quelquefois au foot ensemble le jeudi, au stade du Maroc… Tu sais, ma famille, c’est ma mère ! Bien sûr, j’ai eu un père. Il était britannique, en formation militaire et étudiait le français. Il a trouvé ma mère très belle, il lui a fait un môme et le môme, c’est moi. Il est mort le 21 mai 1940, au cours de la bataille d’Amiens. Il faisait partie de la 51e division écossaise du général Fortune, maman dit toujours en anglais 51st Highland Division

Corentin ne sut pas vraiment comment enchaîner...

– Je ne te demandais rien, vraiment…

– Si, on est copains... Mais pour revenir à mon père, je ne me souviens pas de lui, et pour cause… D’ailleurs, maman et moi n’en parlons presque jamais…

Un coup de klaxon interrompit les confidences. Une 204 grise les frôla. Charlie fit arrêter tout le monde.

– En rangs par deux ! Et tenez-vous tranquilles, on arrive !

En maugréant, les adolescents obéirent. Charlie lança un chant connu... « Hé garçon, prends la barre, vire au vent et largue les ris... »

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La colonie s’organisait. Les petits étaient déjà rentrés. Certains mômes ne lâchaient plus leur moniteur ! L’équipe 3 ne quittait pas Freddy d’une semelle... L’équipe 1, très disciplinée, arriva la dernière ; Robert expédia les trois punis du matin sous la fenêtre du bureau du directeur. Monsieur Lison n’y prêta d’ailleurs aucune attention.

Robert entra dans le dortoir. Tout le monde était au lit ; Corentin se dit qu’il devait être 9 h 30 du soir…

– Farcy et Baraud, debout et suivez-moi. Gastard, je te fais grâce.

Les deux punis semblaient savoir ce qui les attendait. Ils enfilèrent simplement leurs espadrilles. Robert le précéda dans l’escalier. Ronan sortit de ses draps, et mit le nez à la fenêtre, la tête sous le rideau…

– Nicky !

– Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Viens, regarde !

– Non. On va se faire piquer.

– T’inquiète pas, viens au carreau. Ils vont descendre.

Effectivement, les complices les virent s’avancer... Sous la pleine lune, deux formes blanches se détachaient sur le sable de la cour. Suivait le petit homme rondelet, des bâtons à la main. Il les dirigea jusqu’au muret de pierres sèches sur lequel il les fit monter, l’un derrière l’autre... Robert tendit les manches à balai : chacun en prit deux… Baraud s’agenouilla sur le premier, plaça le second sur sa tête ; son bourreau le contraignit à poser ses mains en appui sur les extrémités du bâton pour le maintenir. Farcy l’imita aussitôt, apparemment sans broncher.

– T’as vu ! C’est ça, le porte-trique.

– C’est un salaud, un nazi, un dégueulasse. Il n’a pas le droit.

– Ferme-la, Nicky, il revient ! On se couche !

Le sadique rentrait dans sa chambre. Les gamins faisaient mine de dormir, mais sûrement bouillonnaient en ces têtes d’enfants des idées de vengeance, mêlées à la peur et à la honte d’être lâche et de ne pas protester.

Corentin s’était enfoncé sous ses couvertures et les larmes lui montaient aux yeux. Il pria pour ses camarades punis ; il maudit Robert et la colonie tout entière. Il en était là dans ses pensées quand le bruit d’une galopade dans l’escalier le fit sortir de sous son drap. Toutes les têtes s’étaient tournées vers la porte ; dans l’entrebâillement parut Freddy. Derrière lui, Félix, le moniteur des plus petits, le bouscula et vint vers Robert qu’il entraîna à l’extérieur du dortoir.

Les garçons s’étaient redressés, qui sur un coude, qui sur son séant. Ils entendirent une discussion confuse, dont quelques phrases, plus sèches, éclataient sans qu’ils pussent en pénétrer sans sens. Au bout de quelques minutes, les deux punis réintégrèrent leurs lits. Félix vint assurer la surveillance tout un moment. Avant même son départ, tout le monde, lui sembla-t-il, dormait.

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Mardi 20 juillet 1954

Dans la matinée qui suivit, Robert resta un long moment dans sa chambre, puis il réunit son équipe sous le préau.

– Les gars, j’en suis désolé, croyez-le bien, mais je dois partir. Le décès d’un parent proche me rappelle au Mans. Des affaires à régler, vraiment, je suis désolé...

À ce moment, le directeur sonna le rassemblement ; les colons se rangèrent rapidement en bon ordre ; le brouhaha ne fut bientôt plus qu’un murmure. Monsieur Lison lança : « Cric ! »

La réponse des gamins fut sèche, mais plus sourde que d’habitude.

– Les enfants, je n’ai pas encore eu beaucoup l’occasion de vous parler. Ce matin, nous allons mettre en route les ateliers. Je suis bien sûr que vous aurez à cœur de réaliser de jolies choses et je vous fais confiance… Les trois premières équipes, vous resterez là. Et ce fut tout. Les petits et les moyens quittèrent le rassemblement. Freddy et Charlie, quant à eux, suivirent monsieur Lison jusqu’à son bureau. Ils y demeurèrent un long moment.

Les rangs des grands s’étaient à peine disloqués ; les adolescents discutaient entre eux de la situation dans un calme apparent, sans éclat de voix, dans l’attente. Ronan, les mains dans les poches, dessinait des ronds dans le sable avec la pointe de sa sandalette.

– Basté ! Tu ne crois pas qu’il soit renvoyé ?

– Qui, Robert ? Sûr que si. T’as qu’à demander Farcy et Baraud ! Ils ont commencé à raconter ce matin. Hé, Farcy, dis ce que tu as entendu !

– Écoutez, les gars…

Les rangs se séparèrent. Le cercle se forma autour des trois aînés qui s’apprêtaient à tenir conférence, avec des mines à la fois mystérieuses et ennuyées.

– C’est Félix, le mono des petits, qui est la cause de tout. On faisait porte-trique sur le muret quand il est arrivé. « Qu’est-ce que vous faites là ? » « “Rien chef”, qu’on répond : c’est Robert qui nous a punis ». À ce moment-là, il y avait Germain qui chialait parce qu’il avait envie de vomir à force d’avoir les bras en l’air et les genoux sur le manche à balai. « Lâchez ces bouts de bois tout de suite, et allez vous ranger sous la fenêtre du bureau du directeur ! » Puis Félix est allé frapper à la porte de Freddy qui l’a rejoint aussitôt. Ils ont aussi cherché Charlie, qui était à l’infirmerie et avait l’air très embêté en arrivant. Freddy pestait : « C’est du sadisme, c’est dégueulasse ». Ils ont discuté à côté de nous ; Germain chialait toujours ; et quand Félix nous a fait monter, on s’est couché. Le mono est bien resté une heure à attendre qu’on pionce tous, mais moi, je n’ai pas fermé l’œil. Aussitôt qu’il a quitté le dort’, je me suis levé. Et, planqué derrière la salle des monos, je les ai entendus discuter. Freddy surtout en avait après Robert. Au bout d’un moment, le dirlo est entré, avec sa femme. Robert a expliqué qu’il nous avait pris à fumer. Et même que c’était en voyant revenir Basté et son copain qu’il a eu l’idée d’aller faire un tour, et que ses punitions n’avaient jamais tué personne. Mais Freddy et les autres ont dit qu’ils ne resteraient pas une journée de plus sous le même toit que Robert. Alors, ça a recommencé à crier. Robert gueulait que lui aussi il pourrait dire des choses, puis le directeur s’est mis à parler tout bas et à la fin, Robert a balancé « dans ces conditions, je préfère partir. Vous en ferez ce que vous voudrez, mais je sais ce que je dis, la graine de voyou, ça se mate. Jean-Marc, je démissionne, débrouille-toi, je prendrai demain le car de 10 h 30 ». Ils ont commencé à bouger, et j’ai filé au dort’ en vitesse. Voilà, les gars. Donc, il fout le camp à cause de Félix… et de Freddy. Et nous, on n’a plus de mono !

– Dis, ça n’est pas nos oignons. Si tu n’avais pas fait le con, ça ne serait pas arrivé.

– Ta gueule ! Et après tout, ma vie privée ne te regarde pas.

– Ta vie privée ! Hé, ça va, bêcheur !

– Bêcheur toi-même ! On ne va pas s’engueuler. C’est pas ma faute : si Robert n’avait pas eu l’idée d’entrer dans le bois, on n’aurait pas été piqués. Donc tout ça, c’est la faute à ceux qu’il a vus revenir d’abord, Basté et toi, là !

Tous les yeux convergèrent aussitôt vers les deux amis, attendant la réplique. Ceux-ci, interloqués, se regardèrent un moment. Ronan, le premier, réagit :

– T’es gonflé ! Ce n’est pas notre faute si t’es trop con pour ne pas te faire prendre.

– Ferme-la ! Et toi, face de rat, t’as rien à dire ?

Corentin avait toujours évité de se battre. Quand un conflit naissait au collège, il s’en tirait le plus souvent par une pirouette. Mais ce matin, il ne prit pas le temps de penser et fonça sur Farcy, en moulinant des bras et les poings fermés. Tout de suite, il l’atteignit au visage. Nicolet ne voyait rien, ne sentait rien. Il frappait, frappait… Son adversaire réagit et les deux adolescents roulèrent sur le sol. Autour d’eux, le cercle se resserra.

– Pé, les gars, v’là le dirlo !

En un éclair, les aînés se rangèrent. La colère de Corentin était passée et il ne souffrait de rien. Farcy, au contraire, se tenait la tête.

Le directeur leur donna du départ de Robert la même version que celui-ci. Il avait décidé que Freddy, le plus ancien des moniteurs, serait désormais celui des aînés, que Charlie prendrait en charge l’équipe 3 à sa place. Quant à l’équipe 2, elle était confiée à Grillon, l’infirmière, en attendant l’arrivée prochaine d’un certain Jean-Ba.

En guise d’atelier, les grands firent ensemble une longue balade, sous l’autorité imprévue de monsieur Lison qui les accompagna, avec Charlie et Freddy. Et ils eurent la surprise d’entendre :

– Appelez-moi Jean-Marc. Et laissez tomber le « monsieur ». Mais pas de tutoiement, les gars.

Ils ne rentrèrent à la colo que vers treize heures. Exceptionnellement, la cuisinière avait mis en place un second service pour le déjeuner. 

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Copains

*

Mercredi 21 juillet 1954,

« Grillon » était une jolie fille. Ainsi en décida Corentin et son propre jugement le surprit. D’habitude, il voyait les filles, mais ne les regardait pas. Aucune ne lui avait jamais inspiré d’amitié. Anne Malène était effectivement une jeune femme ravissante. Très brune, un visage très mat au profil net et fin, elle avait des yeux sombres bordés de longs cils. Des pommettes légèrement saillantes, une bouche petite, mais régulière aux lèvres minces, au bord desquelles s’accrochaient deux fossettes qui se creusaient délicieusement à chacun de ses sourires, enfin un menton parfait sur un cou élancé… Elle avait une beauté naturelle, sans apprêt ; elle ne se fardait pas, soignait seulement ses sourcils ; et sa figure n’était qu’une part d’une personne physiquement très privilégiée.

L’équipe 2 fut ravie du changement.

– Les garçons, vous me suivez !

– D’ac, cheftaine ! C’est chouette de vous avoir.

– Appelle-moi Grillon. Et vous ?

– Moi, c’est Philippe et lui, c’est Pascal ; on est copains. Lui, devant c’est Baugé.

– Je sais. Finalement, je crois bien que je vous ai tous repérés. Comment s’appelle votre équipe ?

– L’équipe 2. On n’a pas de nom.

– Eh bien, baptisons-la !

– Oh oui ! (C’était Corentin.) Comme à Audierne !

– Tu es allé à Audierne ?

– Non… j’ai fait deux colos avant celle-ci, mais pas avec la Ville... Mes parents sont amis avec monsieur Dubreuil et, comme il dirige Audierne, il nous a souvent raconté comment ça se passe. Les équipes ont leur nom et les moniteurs ont des surnoms. Et puis, là-bas, on se baigne dès le premier jour…

– Oui, c’est mieux qu’ici, renchérit Guignol. J’y suis allé. Les ateliers par exemple, ce n’est pas comme ici où on ne lâche pas son mono. À Audierne, les colons choisissent l’activité qui leur plaît.

– Bon, bon, bon. Laissons Audierne. Tiens, si nous rentrions directement dans le parc par le portillon du gardien ? On s’assiéra sous les châtaigniers et je vous raconterai une histoire qui s’est passée tout près d’ici...

– On n’est pas des mômes, lança Philtoche.

– Pour moi, c’est d’accord... Mais l’histoire doit nous intéresser !

– Sûr !

Sous les ombrages, Grillon leur parla de la ville d’Ys.

– Cette cité, bâtie au 5e siècle, se dressait à Plomarc’h, près de Douarnenez.

– La ville d’Ys a vraiment existé ?

– L’île Tristan serait la partie émergée de la légendaire ville d’Ys ! Elle était défendue des assauts de la mer par une haute muraille, fermée par une porte secrète dont seul le roi Gradlon possédait la clé. La fille du roi, pour accueillir son amant, contre le gré de son père, lui déroba la clé dans le dessein de livrer la cité à son fiancé…

Une discussion animée commença…

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L’équipe prenait conscience de son entité. Elle devint celle des Renards. Ronan avait proposé les pieds nickelés, mais Grillon n’avait pas voulu… Après cela, on réfléchit à ce que pourrait être leur atelier...

– La pêche, suggéra Rachid !

Un projet tout différent vit le jour. Les Renards résolurent d’écrire ensemble le scénario d’une histoire policière, de la monter en jeu dramatique et d’enregistrer leurs voix au magnétophone.

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La matinée passa vite. La sieste fut surveillée par Charlie : autant dire qu’elle ne le fut pas. Charlie disparut pendant plus d’une demi-heure. Le directeur et sa femme, partis en voiture, n’étaient pas au rez-de-chaussée pour entendre : ce fut un superbe chahut !

À vrai dire, cela avait commencé par de simples conversations à mi-voix. Chez les Renards, on échangeait ses impressions.

– Elle est rudement chouette, Grillon. Ça me change de Charlie ! Pas vrai, Ronan ?

– Oh, tu sais, Nicky, tout beau, tout nouveau… et puis ça ne peut durer que deux ou trois jours et si ça se trouve, le nouveau moniteur ne voudra même pas que l’on continue la pièce. Mais je ne regrette pas Charlie, il n’est pas emmerdant, mais avec lui on s’ennuie...

Les déplacements commencèrent. Dans un angle du dortoir, quatre copains entamaient une belote avec un jeu crasseux. Farcy et Baraud vinrent s’asseoir sur le lit de Ronan.

– Les gamins, il faut qu’on discute.

– Oh, ça va ! T’as pas trente ans ! On sait que t’as du poil aux pattes, mais tu n’as guère qu’un an de plus que nous.

– Ferme là, Basté. Robert est parti et c’est à cause de vous. C’est ça qu’on est venu vous dire. Nous, ça nous arrangeait d’avoir Robert : c’était une peau de vache, c’est vrai, mais ça ne change rien à l’affaire.

– Je ne vois pas en quoi c’est notre faute. C’est plutôt que tu n’as pas digéré la bagarre de ce matin.

– Ne la ramène pas, Nicolet. Et puis après tout, si ! Je peux te le dire, face de rat : on en a marre de la gueule, de tes fringues et de tes airs de fils à papa...

Ce fut Ronan qui réagit cette fois.

– Foutez-lui la paix. Qu’est-ce qu’il vous a fait ? Et dégage de mon lit !

Comme le ton montait, certains se levèrent pour venir voir. Il ne se passa rien. Corentin baissa la tête et devint tout blanc. Son cœur battait à lui faire mal. Farcy et Baraud rejoignirent leur travée et rassemblèrent une demi-douzaine de camarades autour d’eux. Gabriel et Raphaël, les jumeaux Jadzkowski, garçons fort calmes qui intervenaient rarement, bondirent et s’avancèrent ensemble... 

– Les mecs, attention. Vous dépassez les bornes, Farcy et Baraud ; si on cause, vous risquez bien de faire comme Robert et de rejoindre Le Mans plus vite que vous ne l’imaginez… Bande de vicieux.

Farcy blêmit. Baraud rougit. Raphaël regagna son lit. Son jumeau avait parlé fort. Le silence s’était fait, d’un seul coup. Gabriel Jadzkowski ajouta :

– Chacun sur son pieu, les gars ! La récréation est finie.

Baraud marmonna.

– Qu’est-ce qu’il sait, ce con ?

– Tais-toi, Germain, lui souffla Farcy.

Un peu plus loin, Corentin interrogeait Ronan du regard.

– Je ne sais pas tout, Nicky. Tantôt, après le bain, on remontera goûter à la colo… Ce mercredi, c’est les douches pour les grands…

Charlie, de retour, s’étonna :

– Vous êtes bien calmes ! Il reste une petite demi-heure… Je suggère de prendre au mot l’idée de Grillon. Mais discutez sans vous exciter !

Les nouveaux colons de Charlie voulurent être les Léopards. Quant aux plus âgés, après avoir trouvé ridicules les alias des autres, ils s’accordèrent à devenir les Lions. Dans la soirée, toutes les équipes avaient leur nom !

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Les aînés quittèrent en effet la plage des Sables-Blancs les premiers ; à 17 heures, ils étaient sous la douche, avec Freddy. Les Renards arrivaient à leur tour : Willy et Rachid portaient à deux une petite malle d’osier sans couvercle qui contenait les quatorze paquets de préparés par la lingère : la nouvelle serviette de bain de chacun enveloppait en rouleau ses effets propres. À la sortie des Lions, Brieuc Lecorre bouscula volontairement Corentin et Ronan pour les alerter et leur souffla :

– Rendez-vous derrière le vieux puits après la douche. Mais gaffe !

Freddy confia ses garçons à Grillon et fit entrer la seconde équipe. Le « 1er moniteur », comme l’appelait maintenant Jean-Marc Lison, était torse nu sur son short de bain noir à large ceinture, sandalettes plastiques aux pieds.

– Pour ceux qui ne savent pas, c’est très simple : vous prenez votre linge de rechange et vous le posez sur le banc face aux douches ; le linge sale dans le grand panier. J’espère que tout le monde a son shampooing et son savon ! Gardez votre serviette de toilette et votre gant de la semaine ; une cabine pour deux ; maintenant, tous à poil ! et les serviettes sur le crochet à l’entrée de la cabine ; attention, j’y vais !

Les douches de Kerhuel n’avaient rien à voir avec celles du collège de Corentin ; à Sainte-Croix, des cabines fermées et un petit banc pour poser ses affaires. Ici, pas de rideau, une cabine pour deux, les pommes qui giclent toutes ensemble… Trop chaud… Trop froid. L’eau s’arrête. Shampooing, on rigole, on frotte le dos du copain. L’eau revient. Savon. « Lavez-vous à fond sans oublier la quéquette ! », on rigole ; rinçage, l’eau est chaude et douce… « Attention, les gars, je coupe… Dix, neuf, huit, sept, six… Essuyez-vous bien avant d’enfiler le slip propre… Le gant et la serviette de la semaine dans le panier. Les jumeaux, vous remonterez le panier du linge sale à la laverie, d’accord ? »

Et tout cela, en moins de vingt minutes. Freddy avait savonné le dos des deux ou trois qui l’avaient appelé ; il n’avait pas cessé ses allers-retours dans l’allée, entre les reprises et les arrêts de la commande de la colonne d’eau ; il avait donné quelques conseils à l’un ou à l’autre et rincé le visage de Pascal qui s’était mis du savon plein les yeux…

D’abord effaré, Nicolet avait suivi le mouvement... Basté lui avait soufflé en entrant dans la cabine « tu vois, même nos zoziaux, ils ne se ressemblent pas ! » Et ça l’avait fait rire, lui, Corentin ! Puis les copains s’étaient tourné le dos et lavés, sans gêne, presque naturellement ; Ronan avait fait passer son gant de toilette par dessus son épaule en le tendant à Corentin : « frotte-moi le dos » ; Corentin s’était retourné, avait obtempéré ; puis, à son tour, il avait tendu son gant.

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À peine étaient-ils sortis que déjà les Léopards entraient derrière Charlie dans une belle pagaille… Grillon rassembla les Renards

– Montrez-moi vos pieds… Bon… ça va, les gars. Il y a quelques ongles à couper… Jérémie, Joseph, je vous aide, si vous voulez ! Vous brillez comme des sous neufs, tous les deux.

Baugé leva les yeux vers l’infirmière en rougissant et lui tendit un pied, avec un grand sourire… Corentin et quelques autres, restés tout proches, n’en revenaient pas. Ronan regrettait de l’avoir surnommé Ducon.

– C’est vrai qu’t’es un beau p’tit mec, Jojo, lui lança-t-il ! Les filles n’ont qu’à bien se tenir !

Les frères Garnaudeau emportèrent le panier de linge sale à la laverie. Freddy rendossa l’élégant polo blanc qu’il avait laissé sur une pierre avant d’entrer dans les douches…

– Restez dans les limites, les gars, pas au fond du parc. Et à l’heure au rassemblement…

Déjà, Ronan entraînait Corentin vers le bois.

– On y va, Nicky ? Bon sang, Freddy va faire concurrence à Charlie ! T’as vu comme Grillon le regarde !

– T’es pas bien, Ronan !

Silence... Au bout d’un moment, Basté lança à son camarade, après un clin d’œil :

– T’en a vu, des zoziaux à la douche ! Et le tien est resté sage ! Et quand bien même ! Le mien, il lui arrive de dresser son cou quand je pense aux filles ou quand j’entends couiner les ressorts du lit des voisins à deux heures du matin ; je n’en fais pas toute une affaire. Je pense à autre chose et ça passe…

Corentin ne rétorqua rien. Son cœur s’était affolé un instant, puis calmé aussitôt. Il n’avait pas su quoi répondre, mais ces mots-là, il le comprit, c’étaient ceux d’un copain.

Le Carrefour des deux allées… Les garçons s’arrêtèrent un instant. D’une bourrade amicale, Ronan fit trébucher son copain…

– Le premier au vieux puits !

Et ils sprintèrent dans les fougères sur une centaine de mètres.

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         Seul Brieuc Lecorre les attendait.

– Qui vient d’autre ?

– Rémi.

– Farcy et Baraud ?

– Surtout pas !

– Mais qu’est-ce qui fait qu’ils nous laissent tranquilles ?

– Laisse… C’est sans rapport.

Rémi Gastard les rejoignit d’un bond.

– On va derrière l’ancien lavoir. J’ai dû inventer. Farcy et Baraud ne voulaient pas me lâcher. Suivez-moi.

L’ancien lavoir avait encore son toit… Le vieux puits, l’ancien lavoir, les quatre complices étaient carrément en zone interdite.

– On n’a pas beaucoup de temps. La cabane de Fétol… Je lui ai piqué sa clé au tableau. Il est à Quimper et je suis sûr qu’il ne viendra pas tirer les garennes ce soir. Bon. J’ai dit hier matin aux Archanges que c’était grave… Et puis Lecorre m’a montré la photo. Voilà. J’ai honte et j’ai peur. N’y a que vous qui pouvez m’aider.

Brieuc l’interrompit.

– Calme-toi, Rémi… Tu ne risques sûrement rien. Mais voilà, les gars, je commence… Ou plutôt, non, c’est toi, Rémi, qui commence. Il faut qu’on dise les choses dans l’ordre… On rentre dans la cabane. Donne la clé, Gastard.

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Ce secteur du parc, c’était le domaine de Fétol. Le jardinier et sa femme étaient logés dans la maison du gardien : en remontant la route des Roches blanches à partir de la plage, on arrivait à Kerhuel. Immédiatement, un portillon en fer forgé, un poteau, puis un portail ouvert sur l’allée privative qui conduisait à la villa. C’est à cet endroit que se situait la maison des Fétol.

Au droit de la villa, une large allée redescendait vers les bâtiments de la colo et passait par-derrière, parallèlement à la rue et à la baie ; elle s’enfonçait ensuite vers l’ouest dans la partie du parc laissée en usage aux gardiens. Jean Fétol y laissait se développer la nature sauvage… Lapins, renards, chasse… Nombreuses sources suintantes qui se rassemblaient en filets pour alimenter la pièce d’eau où se reflétait la villa…

Brieuc ouvrit la cabane ; des outils, une malle fermée, une table carrée et trois chaises… Ronan dressa une caisse vide et s’y posa.

– Raconte, Rémi…

– Voilà. C’était le soir de l’arrivée, juste avant le dîner, quand on a monté nos valises dans le dort’. On s’est précipité vers les lits bleus avec Farcy et Baraud pour être ensemble, côté cour, et on a un peu bousculé Robert. Il a gueulé un coup, je me suis excusé et il n’a pas insisté. Il a posé machinalement sa valise et une sacoche en toile sur le premier lit, nous a rassemblés et a distribué les places à sa manière. Du coup, on a eu la chance de se retrouver, les cinq plus âgés côte à côte, et pas directement sous le judas de la chambre de Robert. Il a repris sa valise, est entré dans sa chambre… La sacoche était restée sur le lit. Un classeur dépassait du sac, à moitié sorti, à la limite du mur. J’ai repoussé le classeur à l’intérieur de la sacoche et j’ai frappé à la porte du chef pour la lui rendre. Il l’a prise, et a fait « Ah, merci » et l’a mise dans son placard au moment où je refermais sa porte. Puis j’ai pris dans ma valise de quoi me changer et l’ai repoussée sous mon lit, comme les copains…

Gastard poursuivit son récit, avec courtes pauses pour reprendre souffle…

– Au moment du coucher, il s’était accroupi pour prendre son pyjama dans la valise… Un portefeuille était coincé contre le pied du lit…

– Je l’ai tiré. À ce moment, Farcy l’a vu aussi, me l’a arraché des mains et l’a mis sous son polochon. « Ça peut toujours servir, qu’il le dit. C’est le portefeuille du chef… » Dans la nuit, je me suis réveillé. Farcy avait réveillé Béraud et il lui a dit : « Viens, on va pisser ». Ils sont restés un moment. En revenant, Baraud a jeté le portefeuille sous mon lit et m’a dit : « Des vieux papiers, c’est tout… On te racontera. T’auras qu’à faire semblant de le trouver » ; c’est ce que j’ai fait… J’ai toqué à sa porte. « Chef, j’ai trouvé ça à côté de la valise, ça a dû tomber de vos affaires hier soir ». Il a fait comme la veille : le portefeuille, en haut du placard. Pas de merci.

– Et alors ?

– Lundi, quand on est partis tous les trois dans le parc, c’était pour parler de ça ; Charlie nous avait donné un paquet de sèches à condition qu’on lui foute la paix à la sieste pendant toute la colo. On s’est planqué ici… C’est là que Farcy a sorti son illustré. À l’intérieur, un papier « C’est les titres qu’on a copiés dans les chiottes cette nuit. Qu’est-ce que t’en penses ? » À ce moment, Basté et toi, vous êtes arrivés ; Farcy a planqué le bouquin sous son cul. La feuille s’est envolée ; bon, vous connaissez la suite.

Aussitôt, Brieuc enchaîna :

– Hier, au moment où on remontait de la plage, il y avait Baraud et Farcy qui traînaient derrière. J’étais juste devant eux ; et j’ai vu Robert dans une Dyna X Panhard grise garée devant le Grand Hôtel des Sables blancs ; sûr que c’était lui ! Il a appelé Farcy et lui a donné une enveloppe qu’il a cachée dans son short ; Freddy n’a rien vu.

– Qu’est-ce qu’il vous voulait ?

– J’en savais rien, mais j’en ai parlé à Rémi pour qu’il leur en cause. Continue, Gastard...

– Oui. Farcy m’a dit que Robert voulait retrouver quelque chose qui manquait dans le portefeuille que tu lui avais rendu. Il s’en était rendu compte en faisant ses bagages. Mais Farcy n’a pas parlé de l’enveloppe. Continue, Lecorre…

– Oui. Juste avant les douches, j’ai foncé dans le dort’ et j’ai piqué l’enveloppe à Farcy. Freddy l’avait envoyé chercher la corbeille de linge des Lions avec Farid. Je l’avais vu la cacher sous son matelas. Donne la feuille, Gastard !

Rémi sortit de son short une page de carnet pliée :

– C’est la feuille que j’ai récupérée à l’endroit où Robert nous a piqués à fumer !

– Et moi, j’ai ça !

Brieuc posa l’enveloppe à côté du papier, puis une photo retournée avec un nom et une date : « les 4 JF, 8 janvier 1939 »…

– Ce sont six hommes en tenue de chasse qui posent devant une grande maison… Devant eux, trois adolescents avec des sacoches et des bâtons et un petit garçon ! La photo était coincée entre la toile et la paillasse, juste sur le bord du montant, sûrement tombée du portefeuille…

Ronan ouvrit l’enveloppe et compta 4 billets de 100 francs. Intrigué, Corentin avait tiré la photo vers lui ; il la retourna. Que comprit-il ? À la surprise de ses compagnons, il prit les choses en main et les trois autres obéirent sans chercher à comprendre !

– Les gars, on se casse, tous, et vite. Rémi, tu fermes la cabane. Cours au dort’ et remets l’enveloppe à sa place. Ronan, le papier, la photo, tu les planques. Démerde-toi. Tout ça, c’est pas clair. Faut qu’on soit à l’heure à la trompe.

Il sortit sa montre qu’il avait refusé de donner à Charlie au moment des valises.

– C’est dans dix minutes. Et pas un mot. Rencard demain ici, je vous dirai quand.

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Ils furent à l’heure au rassemblement. Jean-Marc présenta Jean-Baptiste Laucourt qui prit aussitôt en charge les Renards. Un grand jeune homme, très athlétique…, très souriant. Ronan enfonça du coude la côte de Corentin. 

– Laucourt, c’est un nom de chez nous !

– De chez vous ?

– De Martinique ! Il ressemble à ma mère !

C’est alors que Corentin Nicolet se souvint de la phrase de Basté dans l’autocar : « Tu me trouves bronzé, pour un Breton ? T’affole pas. Ma mère est encore plus bronzée ! Et mon père était aussi blond que toi. »

Une nouvelle fois, tout se bousculait dans sa tête !

Ronan voulait en savoir davantage…

– Tu viens d’où, Jean-Baptiste ?

– De Paris où je suis étudiant. Mon oncle est mon correspondant au Mans… Appelez-moi Jean-Ba !

– D’accord, mais tu es d’où ? 

– Ah, je vois ! (Jean-Ba précisa, plus directement, à Ronan... « de Fort-de-France… Près des jardins de Balata ».)

– Ben, dis donc !

Corentin se sentait dépassé…

– Tu m’expliqueras ?

Basté promit. Il répondit à Jean-Ba qu’il était né à Vannes, mais que sa mère était de Morne-Pichevin à Fodfrans, comme lui !

Jean-Ba sourit et entreprit de faire plus largement connaissance avec ses Renards. Enfin, avec la permission exceptionnelle de Jean-Marc (eh oui !), les trois équipes de grands sortirent ensemble pour une balade jusqu’à la plage dont ils ne revinrent qu’à la tombée du jour !

En cours de route, Corentin, que la question travaillait depuis un moment, revint à la charge…

– Dis-moi, Basté, comment as-tu deviné tout à l’heure, pour Jean-Ba ?

– Parce que j’ai compris que nous sommes du même pays, Laucourt, c’est un nom très courant en Martinique ! Tu n’avais pas compris que je venais de là-bas ?

– Euh, non ! Tu m’as dit que tu étais né à Vannes, et je t’ai cru.

– Tu m’appelles Basté, mais mon nom entier, Bastien-Rosa, il ne t’a rien inspiré ?

– Eh bien, je peux te dire, Nicky, que Jean-Ba a pigé tout de suite !

– Bastien et Rosa, tu ne vois pas le rapport ?

– Ah, si ! Ce sont deux prénoms ?… Euh… Mais tu ne m’en as jamais parlé !

– Et alors ?

– Je ne sais pas. Je réalise seulement ce soir que ta maman est originaire de la Martinique. Alors tu vois ! Avec tout ce que tu m’avais dit, je pensais qu’elle venait d’Afrique. Ou même d’Afrique du Nord. Ou même d’Espagne. Tu m’as dit simplement qu’elle était plus bronzée que toi ! Alors je n’ai pas insisté.

– Tout ça n’a pas d’importance ! Ça signifie simplement que le premier ancêtre de maman à porter ce nom était un esclave affranchi par son maître… Mon aïeul s’appelait sûrement Bastien, et on a peut-être ajouté le prénom de sa mère ou de sa nourrice… Il y a un peu plus de deux cents ans… C’est mon prof d’histoire qui m’a parlé pour la première fois de Victor Schœlcher, ça ne te dit rien ?

– Euh, non…

– Tu m’étonnes ! Je pensais qu’à Sainte-Croix on avait pu parler de toutes ces choses… non, Nicky, je ne me moque pas de toi. N’aie crainte ! Les races et les couleurs de peau, toi comme moi, je crois, on s’en fout ! Mais ce n’est pas pareil pour tout le monde. Quant aux religions, j’ai compris que nous avions ce point en commun tous les deux… On est chrétien. Mais, tiens, regarde, Félix, le mono des petits, il est dans mon lycée en terminale, je crois. On a parlé un peu tous les deux en remontant après la messe dimanche. Il m’a dit qu’il n’était pas croyant, mais qu’il comprenait que je le sois. Il m’a dit aussi qu’il était aux Éclaireurs de France du Mans… Ce sont des scouts laïcs.

– Il y a aussi des scouts dans mon collège. Des Scouts de France. J’aurais bien aimé en faire partie, mais mon père n’a jamais voulu.

– Bah ! Laissons cela. Dis, Nicolet, on avance ! Regarde, on est à derrière les autres.

Les deux copains accélèrent le pas, et soudain, juste derrière eux, une voix :

– C’est vrai, les Renards, vous êtes les derniers ! Allez, filez.

– Oh ! Jean-Ba, tu nous écoutais ?

– Pas du tout, les gars, mais je vous entendais !

– Depuis le début ?

– Presque ! Mais je n’ai pas voulu vous interrompre…

S’étant avancé davantage, le nouveau moniteur prit franchement une épaule de chacun des garçons, se pencha un peu et leur dit simplement :

– Ce n’était pas de l’indiscrétion. Et j’en ai pris autant pour moi. J’espère que vous resterez copains : il en faudrait plus, dès comme vous ! Allez, ouste, on rattrape.

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Ce mercredi soir, la réunion de travail de l’équipe d’animation n’avait pu commencer que vers 23 heures après le coucher des grands. Cette réunion, en temps ordinaire, durait une petite heure ; après quoi on se détendait et on partageait un en-cas que l’équipe de cuisine laissait à disposition : quelques denrées des repas précédents qui n’avaient pas été consommées auxquelles Thérèse ne manquait jamais d’ajouter des ramequins de compote ou de fromage blanc.

Monsieur Lison prit à son compte la conduite de la réunion et le fit avec une bienveillance et une autorité qui furent pour toute l’équipe une surprise. Depuis le début de la session, le directeur, comme les années précédentes, semblait éteint, dominé par le moniteur-chef qui en réalité dirigeait la colo. 48 heures les moniteurs découvraient un homme totalement nouveau, quelqu’un que même les anciens ne reconnaissaient pas.

Le directeur donna à toute l’équipe les grandes lignes d’une organisation nouvelle dont il affinerait avec eux les détails. La seule décision qu’il ait déjà arrêtée était celle de modifier le tableau des jours de repos restant à prendre par les animateurs (deux pour chacun).

Il avait décidé que les jeunes gens seraient trois à chaque fois de congé ensemble. Il restait à choisir les six journées qui seraient réservées à cela et pendant lesquelles toute la colonie resterait à Kerhuel en toute sécurité. Si un après-midi restait réservé pour la plage, Monsieur Lison indiqua qu’il participerait lui-même à l’accompagnement des enfants ainsi que son épouse et l’infirmière.

Ainsi, sur les 17 journées restantes, il y en aurait au moins 10 pendant lesquelles tous les moniteurs et lui-même seraient disponibles pour un encadrement des enfants mieux assumé.

La réunion dura longtemps. Et la vie de la colo en fut transformée.

Et Jean-Marc Lison, que son épouse avait rejoint, partagea avec son équipe le cinquième repas !

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Jeudi 22 juillet 1954

Ce vendredi, à leur réveil, les grands eurent la surprise de trouver debout et dispos leurs trois moniteurs… les Léopards furent les premiers prêts et Charlie descendit avec eux. Suivirent les Lions, sans que Farcy ni Baraud se soient fait remarquer ; Gastard jeta en passant un coup d’œil inquiet à Corentin ; les Renards ne furent pas les derniers au réfectoire et le service commença même un peu plus tôt que d’habitude. « Cric ! »

– Crac !

Il était juste 10 heures ; les gamins habitués au cérémonial attendaient l’intervention du directeur. Jean-Marc Lison sortit de son bureau dans une tenue simple et sportive qu’ils ne lui connaissaient pas : pantalon de beige, polo beige à rayures vertes à manches trois quarts et col marin, sandalettes aux pieds, sans socquettes…

Les moniteurs ne le tutoyaient pas, mais Charlie osa une boutade qui aurait pu rester confidentielle…

– Vous êtes chouette, patron ! À quand la chemise hawaïenne ?

Les plus grands entendirent et Jean-Marc s’en amusa :

– Pourquoi pas ?

Le rassemblement fut bref. Le directeur indiqua simplement que pour cette matinée les grands feraient le point sur leurs activités à organiser pendant les 15 jours qu’il leur restait à passer ensemble. Quant aux groupes des petits et des moyens, ils se répartiraient dans les ateliers.

Sur un signe, Freddy entraîna derrière lui les plus grands.

– Les garçons ! Surprise ! On a décidé cela à la réunion hier soir : nous passons la journée à l’île Tristan. Vous l’avez vu de loin déjà depuis la plage ou depuis le port. On remonte s’équiper au dortoir rapidement, Jean-Ba, tu t’occupes de prendre les techniques avec six grands sacs à dos, Ronan, tu lui montres où ils sont rangés. Thérèse a préparé les pique-niques. Ils vous attendent à la cuisine ! Charlie, on se retrouve tous en bas de Kerhuel, au portillon de la plage.

Il fallut une petite demi-heure pour atteindre, un peu avant le port, le passage par lequel on pouvait rejoindre l’île Tristan à marée basse. Ce jour-là, il fallait atteindre l’île au plus tard à 10 heures et la quitter au plus tard également à 18 heures.

Au portillon de la plage, les adolescents se rangèrent par équipe comme d’habitude. La route des roches blanches n’est pas très large. Les colons savent qu’ils doivent marcher à gauche et laisser entre les groupes une bonne quinzaine de mètres…

– Charlie, tu prends la tête avec les Léopards et six ou huit des Renards. Jean-Ba, tu les suis avec le reste du groupe. Moi, je fais le serre-file ! Ronan et Corentin saisirent l’aubaine en rejoignant immédiatement l’arrière de leur équipe… puis la queue du groupe, juste devant Freddy. Baraud et Farcy qui n’aimait pas trop être sous l’œil d’un moniteur se rangèrent au milieu. Naturellement, Gastard et Lecorre se glissèrent à l’arrière…

– Qui prend les sacs à dos ?

Le temps était superbe. Il ferait chaud. Il ne pleuvrait pas. Les garçons avaient tous une casquette ou un bob sur la tête et quelques-uns même des lunettes de soleil sur le nez.

Il fallut un peu moins d’une heure pour rejoindre la cale du guet à Douarnenez et le gué qui accédait à l’île Tristan.

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(Suite du chapitre réservée jusqu’à l’édition)