Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

I — Kenn’meur

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Chapitre 1

Été 1913

Beauvoir-sur-Mer (Vendée)

Jean-Marie Ferchaux avait la passion du vélo et son héros était sans conteste Lucien Petit-Breton. Quand il avait lu dans L’Ouest-Éclair du lundi 28 juillet 1913 que le champion avait abandonné au cours de l’avant-dernière étape, peu après Longwy, il eut peine à s’en remettre : le Nantais ne gagnerait pas son troisième tour de France…

Mais l’adolescent s’en était consolé : il irait fin août passer quelques jours à Bénodet chez son meilleur ami, Loïck de Rozenn. Une première fois dont il était fier, mais qu’il appréhendait quelque peu, car monsieur de Rozenn père était baron! Convaincre ses parents navait pas été trop difficile

Mareyeurs aisés, les Ferchaux géraient leur entreprise à Beauvoir-sur-Mer où ils possédaient également un commerce de vente au détail et une maison cossue… De leurs deux fils, Jean-Marie, le benjamin, était le plus attentif à l’école. Ses parents l’imaginaient déjà ministre ou évêque et ils choisirent de l’inscrire dans le collège qu’ils pensaient être pour lui le meilleur de toute la Vendée, à Saint-Laurent-sur-Sèvre… Mais pour une raison obscure, il n’y fut pas retenu. Pour son entrée en 6e, il fallait pourtant viser haut…

Leur médecin de famille, en qui ils avaient une absolue confiance, leur vanta les jésuites et le pensionnat de Vannes dont il était ancien élève… Il leur donna une liste de contemporains célèbres qui l’avaient fréquenté et cita André Savignon, qui venait d’obtenir le prix Goncourt pour son roman «Filles de la pluie»; le nom de Joseph-Jean Aubert acheva de les convaincre; en effet, dans une revue abandonnée par un touriste de passage à lHôtel des voyageurs, Jean-Joseph Ferchaux avait découvert page après page, les photographies des vingt-deux panneaux du peintre nantais représentant la vie de la Vierge Marie. Il aurait tant aimé pouvoir les admirer en couleurs sur les murs de l’église Notre-Dame-des-Champs… mais Paris était si loin! Sa vénération pour la mère de Jésus en avait été confortée! Dautant que Jean, le saint patron des Ferchaux, celui de son père, de son grand-père et de ses fils (car de tout temps les Ferchaux se prénommaient Jean) était assurément, comme l’imaginaire courant le laissait bien entendre, l’apôtre «préféré» de Marie

C’est ainsi qu’en 1911 le second fils Ferchaux entra en 6e au pensionnat du collège Saint-François-Xavier, à Vannes, d’où il sortirait célèbre. C’est ainsi en tout cas que Jean-Marie l’avait compris. Quant à Jean-Émile, son aîné, il succéderait à Jean-Joseph dans ses affaires… 

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Elven (Morbihan)  

René Nicolet faisait le compte à rebours! Ses parents avaient déjà reçu deux fois son camarade Loïck depuis leur entrée en sixième Dabord pour un goûter à Vannes, rue des Vierges, puis toute une journée chez son grand-père, à Kerjagu, le dernier dimanche de juin. René aimait beaucoup son grand-père Albert, qui était veuf, et aussi la gouvernante de la maison, Marie-Martine, qui s’était beaucoup occupée de lui jusqu’à ses dix ans.

Kerjagu, sur la commune d’Elven, n’était pas éloigné de la forteresse de Carnoët et les deux garçons s’étaient même aventuré, ce fameux 29 juin, jusqu’à l’entrée d’un souterrain dont on disait qu’il pouvait y conduire.

Pour bientôt s’offrait un grand bonheur : les Rozenn l’avaient invité à passer quelques jours à Bénodet, bien loin d’Elven. Et il aurait la compagnie de Jean-Marie, le troisième des mousquetaires, comme disait Loïck qui se prenait un peu pour D’Artagnan. Lui-même était Aramis et Jean-Marie Porthos. Aucun n’avait voulu être Athos! Loïck avait expliqué quil avait lu quelque part que le vrai mousquetaire Athos (pas celui du roman d’Alexandre Dumas,) s’appelait en réalité Armand de Sillègue d’Athos (et non Olivier de la Fère) et qu’il était mort à trente ans

Albert Nicolet, le grand-père de René, était un homme fortuné. Enfant unique d’une lignée d’enfants uniques, il exerçait à Vannes son double de comptable et d’antiquaire, héritier en tout cela de son père et de son grand-père… Il possédait également à Elven, à l’ouest du chef-lieu, un domaine forestier et agricole dont il retirait des revenus conséquents. Il avait épousé Léontine Biniou en 1877 et son bonheur fut complet quand sa femme mit au monde un garçon, au mois de juin de l’année 1878. Hélas, le matin de Noël de l’an 1880, Léontine mourut en couches et leur petite fille ne lui survécut que trois jours.

Du statut d’homme fortuné dont il jouissait, Albert Nicolet passa à celui d’homme malheureux. Son chagrin fut immense. Il décida de s’occuper au mieux de son fils Louis, mais surtout il se réfugia dans le travail. Ainsi, son aisance augmenta, et il confia à Marie-Martine Loriot, l’épouse de son régisseur, la gouvernance de son garçon.

Kerjagu était vaste. La villa cossue construite au milieu du XVIIIe siècle portait évidemment le même nom que la ferme : de père en fils, les Loriot assuraient l’exploitation et la gestion du domaine au profit de leurs argentés propriétaires, les Nicolet. La relation entre les deux familles était toujours parfaite; il fut donc naturel que Marie-Martine prît en charge Louis avec une grande affection que le garçon lui rendit bien.

Toutefois, Albert Nicolet confia avec prudence l’éducation de son fils aux pédagogues de Saint-François-Xavier. Lui-même avait assisté le 22 juin 1873 à la consécration de son collège par monseigneur Bécel, évêque de Vannes, sous le vocable du saint jésuite, premier compagnon du fondateur de l’ordre.

En 1899, Louis avait épousé Bernadette Mautun, une fort jolie femme de la bonne société vannetaise… qui lui donna un fils en septembre suivant… Le couple partagea son temps entre la rue des Vierges à Vannes et Kerjagu où l’enfant demeura. Marie-Martine Loriot poursuivit sa bienfaisante mission auprès de jeune René… Au décès de son mari, survenu brutalement, elle avait accepté la proposition d’Albert de s’installer à Kerjagu, dans la maison du garde. Elle se trouvait ainsi officiellement employée en qualité de gouvernante et de cuisinière… C’est-à-dire tout comme avant! Mais la ferme fut confiée à un couple venu du Limousin.

À la différence de son père, René n’eut pas de précepteur; il fut inscrit au petit collège Saint-François-Xavier comme demi-pensionnaire jusqu’à la fin de la classe de septième : les Nicolet s’étaient organisés et lenfant dormait plus souvent à Kerjagu que chez ses parents rue des Vierges. En septembre 1911, il entra à l’internat et fit la connaissance de Loïck et Jean-Marie que la providence lui avait affectés comme voisins de lit dans le grand dortoir des sixièmes.

Et c’est ainsi que trois écoliers de 11 ans, les élèves Nicolet, Ferchaux et de Rozenn devinrent des amis pour la vie!

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Bénodet (Finistère)

Dimanche 27 juillet 1913.

Loïck de Rozenn en avait rêvé! Cet après-midi, son père Armel et lui ont chevauché côte à côte jusqu’à la ferme de Kerbastiou, au nord de Clohars-Fouesnant. Ils y ont laissé les montures à l’attache. Le jeune fermier, qui vient d’être père, les a précédés à pied vers la parcelle escarpée et boisée voisine, connue au cadastre sous le nom de motte de Killmartain...

Marcelin Gariou a tracé le chemin, Loïck à ses basques et le baron Armel à dix pas. Ils ont longé sur quelques centaines de mètres le ruisseau de Roud-Guen... épuisé, comme tous ceux qui confluent vers l’anse de Kerandraon, par les fortes chaleurs de ce début d’été! Près du petit pont qui lenjambe, ils ont traversé, face au soleil, le chemin de Plegavern.

À leur gauche, un sentier à l’abandon pénétrait dans le sous-bois. Sur un signe, le petit groupe s’arrêta.

– On est arrivé?

Marcelin ne répondit pas, mais il invita d’un geste le jeune de Rozenn à le suivre. Ils s’engagèrent dans la montée... L’effort dura quelques minutes et la sente s’élargit à son terme. Le chemin débouchait sur une clairière envahie par les ronces et quelques arbres tourmentés…

À leur droite, le soleil éclairait les pierres d’une enceinte effondrée. Ils la contournèrent. Marcelin savait où ils allaient. Au sommet de la butte, Loïck et son guide firent halte sur place pavée entre les pierres de laquelle s’insinuaient des ajoncs desséchés et des fougères jaunissantes.

Loïck se sentait en pleine aventure. Le baron qui les avait rejoints prit le relais de son fermier :

– Nous sommes ici dans la grand-salle de l’ancien château!

– Mais il n’en reste plus rien!

Autour d’eux, seulement des herbes folles! À moins de quinze mètres, la nature avait repris ses droits.

– Sous la grand-salle, Loïck, les vestiges de Kastell-tan sont intacts. Marcelin, ouvre la voie!

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Armel de Rozenn s’adossa au mur ensoleillé. Loïck aida le fermier à remettre en place la solive et les pans de bois qui masqueraient à nouveau la partie haute du cintre sous lequel ils s’étaient engagé une petite heure auparavant…

Marcelin rangea soigneusement les deux lampes à carbure qui avaient éclairé leur passage dans la fraîcheur et les ténèbres des salles basses du château! Loïck, à cinq pas devant lui, se frottait les yeux, encore ébahi Le baron rompit le silence,

– Nous sommes descendus tout à l’heure à huit mètres environ sous l’ancien donjon. C’est là que le 16 août 1726 le seigneur Trudbert de Rozenn, qui avait pris notre ancêtre Fabian sous son autorité bienveillante et donné son nom, lui expliqua qu’il était bien son parrain, mais pas son père. Les terres et le château qu’il occupait, en vérité, ne lui appartenaient pas. Il avait testé pour les rendre, le moment venu, à celui qui en était le vrai seigneur et maître, un baron originaire d’Écosse. 

– Père, j’ai compris! C’était lui, c’était Fabian!

– Pas si vite, Monsieur mon fils

– Père, pensez-vous que…

Armel de Rozenn ne laissa pas son fils poser sa question et lui dit simplement en souriant, mais fermement,

– Ce sera tout pour aujourd’hui.

Désappointé, Loïck n’insista pas.

Le baron, d’un signe, invita Marcelin à l’accompagner sur quelques pas.

– Marcelin… Nous recevrons prochainement à Kenn’meur deux amis de Loïck pour de courtes vacances. Je les autoriserai à venir ensemble jusqu’ici, car j’imagine que mon garçon voudra leur en faire la surprise! Sûrement par jeu, un peu comme aujourdhui et pour le goût de laventure! Tu mas entendu tout à lheure évoquer notre ancêtre Fabian de Rozenn et aussi le seigneur de Killmartain, son parrain. Tout ce que je sais à leur sujet n’est ni précis ni très clair, mais je communiquerai ce que j’en connais à mon garçon. Je te demande simplement de ne souffler mot de tout ceci à personne, afin que l’imagination ne prenne pas le pas sur la réalité. T’y engages-tu?

– Certes, Monsieur, vous pouvez me faire confiance… Je me souviens de mes équipées quand j’avais son âge! Le jeune Monsieur ne va pas manquer de surprendre ses amis Et pour notre petite Louise, Monsieur le baron?

– Ma femme et moi y avons réfléchi. Nous sommes très sensibles à l’amitié que vous témoignez à Loïck. Nous l’informerons, et il décidera seul. Je ne doute pas un instant de ce que sera sa réponse. Maintenant, si tu veux bien, sors mon Brownie de ta sacoche. Tu nous prendras tous les deux en photo auprès de la tourelle la plus haute… J’en ferai tout à l’heure une autre devant Kerbastiou. Rejoignons mon garçon!

Leur aparté lui parut long. Loïck avait compris que les deux hommes s’entretenaient à son propos et qu’il serait inutile de les questionner. Toutefois, il se sentit très fier de poser au côté de son père.

Jamais il n’oublierait ce jour-là!

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Au retour, tandis que les chevaux marchaient sur le chemin de Bodinio, Armel de Rozenn, qui ne ménageait pas ses effets, offrit un nouveau bonheur à son fils :

– Nous discuterons ce soir de cette belle journée, mon garçon. Ta maman et moi souhaitons accueillir à Kenn’meur pendant quelques jours à la fin du mois d’août les deux bons camarades de collège dont tu parles si souvent, Ferchaux et Nicolet. Nous en avons déjà convenu avec leurs parents. Ce sera en quelque sorte notre cadeau pour ton anniversaire, le 24 août prochain!

– Oh, père, je vous remercie. Vous ne pouviez pas m’accorder un plus grand bonheur. Et maman…

Le baron l’interrompit :

– Loïck, la tradition familiale a voulu depuis des années que les enfants de notre condition s’adressent avec simplicité, mais aussi avec déférence à leurs parents. Et lorsqu’ils deviennent adolescents, comme toi aujourd’hui, à 13 ans, les parents ne considèrent plus les enfants qu’ils étaient, mais le jeune homme ou la jeune fille qu’ils sont alors et qui doivent tenir leur rang!

Les chevaux trottaient côte à côte. Le garçon se tourna vers son père; son regard interrogeait Le baron lui sourit.

– Que penses-tu de cette tradition? Quen pensez-vous, Monsieur de Rozenn?

– Ce que j’en pense, père? Ce que jen pense? Je vois je vois que vous souriez. Alors je vais oser vous répondre que je pense comme vous : la tradition, je crois que vous avez décidé qu’elle était… oui, je connais ce mot, qu’elle était obsolète.

– Vraiment? Un petit galop, M. de Rozenn?

– C’est parti, papa! Et rattrape-moi si tu le peux.

Les chevaux dessellés retournèrent à Ti-ki-chase, la longère proche de Kergoavec et qui portait mal son nom Maison du chien de chasse»). Armel et son fils s’engagèrent côte à côte entre les ifs de la grande allée de Kenn’meur; l’adolescent (et son père le comprit) n’osait pas reprendre la conversation interrompue par le galop sur le thème de la tradition.

– Tu ne t’es pas trompé, Loïck, rassure-toi! Tu nous appelles maman et père ou papa; et tu nous vouvoies naturellement, parce que nous t’avons appris à faire ainsi. Mais je sais bien qu’entre ta maman et toi le vouvoiement n’a plus cours depuis bien longtemps. Et je constate que tout autour de nous le tutoiement n’empêche pas le respect, comme par ailleurs, hélas, le vouvoiement ne restreint pas les écarts de langage… Je te connais bien et je t’aime mon garçon… Tu as su franchir le pas… Je t’y accompagne d’autant plus volontiers que je l’ai voulu… Mais je me demande si, de nous deux, je ne serai pas le plus maladroit : le poids de la tradition, sans doute… Tes amis vont résider quelques jours à Kenn’meur et nous souhaitons que tout se passe dans la simplicité.

Sur le perron, Héloïse les attendait avec un sourire qui n’était pas celui d’une baronne…

– Alors, les hommes, auriez-vous percé le secret du vieux château?

– Pas encore, ma très chère, mais ce soir, avec mon nouveau complice, nous y travaillerons.

Ensemble, le fils et le père éclatèrent de rire.

– Montez vous changer, nous nous retrouverons au boudoir. Deborah servira le souper à huit heures.

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On accédait directement à la bibliothèque, qui faisait également office de bureau, par la vaste entrée de Kenn’meur ou plus simplement depuis le grand salon, les deux pièces étant contiguës.

Le meuble le plus important, une bibliothèque à sept portes, occupait tout un mur. Elle était vitrée en partie haute, avec des panneaux en noyer en partie basse. Les livres les plus précieux ou les plus anciens s’y trouvaient fort esthétiquement répartis, mais ils ne constituaient pas, c’est du moins ce que Loïck en savait, l’ensemble des ouvrages le plus souvent compulsés.

À droite, près de la porte renvoyant sur l’entrée, une seconde bibliothèque de style anglais acquise récemment par Héloïse de Rozenn dans une vente à Fouesnant. En face, entre les deux fenêtres donnant sur le parc, le bureau reposait sur quatre pieds tournés; son cylindre découvrait un intérieur en bois clair garni de petits tiroirs en partie couverts de cuir fauve.

Un fauteuil crapaud, une banquette biplace et une élégante chiffonnière complétaient cet ameublement. Sur les murs, surtout des portraits de famille et trois tableaux de maîtres bretons…

Armel de Rozenn avait préparé sur la table circulaire, au centre de la pièce, un épais registre toilé de couleur violette. Il invita Loïck à s’asseoir près de lui.

– Tu étais encore petit quand mes parents sont décédés dans cet accident qui nous a tous tant bouleversés… Portant, je sais que tu les portes toujours dans ton cœur. Lorsque j’avais 13 ans, mon arrière-grand-père Marzin de Rozenn m’a raconté l’histoire de notre famille, telle qu’il la tenait de son propre grand-père, Louis-Tudy. Il faut rappeler que mon grand-père, Louis-Jean de Rozenn, est mort à la suite d’une chute de cheval en 1853, c’est-à-dire peu de temps après la venue au monde Charles, ton grand-père...

– Euh! Excusez-moi, père, mais je my perds Je veux dire, excuse-moi. Vous navez pas une liste écrite que tu pourrais me montrer?

– Tu vois ce gros cahier? Il contient en copie tous les éléments que jai rassemblés à propos de la lignée des Rozenn. Je suis allé consulter les documents en mairie, à Bénodet et à Clohars, où j’ai recensé et recopié les actes de naissance, de mariage et de décès qui s’y trouvent depuis le siècle dernier. Pour les archives antérieures, j’ai pu avoir le concours du recteur de Bénodet et de celui de Clohars-Fouesnant. J’ai dû me rendre aussi à Pleuven et à Quimper. Et quelques-uns des successeurs des notaires de nos ancêtres m’ont également aidé… Et si j’ai fait tout cela, c’était dans l’intention de t’en parler cette année justement, à la veille de tes 13 ans. Tu verras que depuis 1726, vrai ou faux, un père ou un grand-père a toujours convoqué le nouvel héritier de la lignée, l’aîné, au moment de ses 13 ans! Et pour moi, ce fut même mon arrière-grand-père Marzin! Il me reçut à l’endroit même où nous nous trouvons! Ouvre le registre et prends le document inséré entre les deux premières pages. Cest ton arbre généalogique, Loïck. Jy travaille depuis des mois!  

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La nuit tombait. Loïck embrassa ses parents et monta se coucher. La lampe pigeon éclaira bientôt la chambre du Coq, celle-là même qu’avait occupée Armel adolescent. Et le «jeune homme» ouvrit le cahier violet Un peu plus tard, Héloïse de Rozenn et le baron comprirent, à la lueur qui glissait sous sa porte, que leur fils ne dormait pas. Ils se gardèrent d’intervenir.

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Le cahier violet était un grand registre ligné dont les 96 pages avaient été numérotées consciencieusement par Armel de Rozenn lorsqu’il l’avait ouvert à l’âge de 13 ans en 1889. 

Les deux premières pages étaient vierges. La troisième portait le titre : «Le grand cahier de mes 13 ans, par Armel Louis Tudy de Rozenn».

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Lundi 28 juillet 1913.

Son père l’y avait autorisé. Loïck passa la plus grande partie de la journée à préparer la découverte de Kastell-tan qu’il proposerait à ses amis…

Il recopia d’abord avec une grande attention les premiers paragraphes du cahier ouvert par le baron Armel en 1889.

Mercredi 26 juin 1889.

Ce dimanche, mon arrière-grand-père, le baron Marzin, ma grand-mère Yvonne, mon père Charles Rozenn, ma mère Clara di Steffani, ma sœur Clara-Marie et mon petit frère Louis-Jean se sont rassemblés à l’occasion de mes 13 ans.

Mon bisaïeul m’a fait un compliment, puis il s’est tourné vers mon père et lui a demandé de bien vouloir honorer le «serment de Killmartain». Et il a ajouté :

– Charles, tu n’as pas connu ton père Louis-Jean. Mais il l’a prononcé avec beaucoup de sérieux ici, à Kenn’meur, en 1836; et toi, en 1862. Souviens-toi de notre chevauchée jusquau vieux château!»

Père a promis de me faire découvrir les ruines du vieux château de la famille avant mes 15 ans.

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Dimanche 14 juillet 1889.

Ce matin, le recteur en personne a accueilli la famille aux portes de l’église pour féliciter le baron Marzin à l’occasion de ses 90 ans.

Il est venu ensuite à Kenn’meur, a béni la table et a participé à la grande réception donnée en l’honneur de mon arrière-grand-père.

Après le repas, Père a fait monter jusqu’à la chambre du Coq les invités qui souhaitaient voir comment était aménagée la pièce où je me suis installé le lendemain de mes 13 ans.

Mon arrière-grand-père est lui-même monté et nous sommes allés tous les deux jusqu’à chacune des fenêtres. Il a pointé son doigt vers une villa de Sainte-Marine, sur la rive droite de l’Odet. Et il m’a dit que dans cette maison il y avait une belle jeune fille et qu’ils se faisaient des signes depuis leurs fenêtres. C’était il y a bien longtemps, quand il avait 20 ans. Cette jeune fille s’appelait Jeanne Nicol, mon arrière-grand-mère. Et il a dit en montrant le ciel : «Elle est là-haut!»

Et il a serré très fort mes épaules. Après, le recteur a béni ma chambre. 

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La première partie du «grand cahier» tenu par Armel Louis Tudy de Rozenn s’achevait sur ce paragraphe!

Loïck avait relu ces quelques lignes en souriant à la pensée de la réflexion que lui avait faite son père, la veille, à la bibliothèque, en lui remettant le document :

– Et c’est en le redécouvrant, Loïck, après tant d’années, que j’ai eu envie de tenir pour toi la promesse que mon père, Charles, n’avait pas pu honorer…

Les recherches de son père avaient abouti en partie, puisque le premier document faisant mention d’un de Rozenn figurait bien au registre de la paroisse de Bénodet, anciennement Perguet.

Loïck s’attacha alors à résumer au mieux l’essentiel de ce qu’il en comprenait… Satisfait, il recopia son texte dans l’intention de le présenter à son père… L’adolescent se sentit fier par avance de pouvoir témoigner ainsi de cette aisance littéraire qui lui valait au collège, bien souvent, les compliments de ses maîtres! Et il sappliqua particulièrement à la concordance des temps.

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Domaine de Kenn’meur. Lundi 11 août 1913

Les fêtes organisées cet été par la station balnéaire ont attiré beaucoup de monde et le bac à vapeur qui relie Sainte-Marine à Bénodet fait des va-et-vient incessants.

Ses deux amis arriveront à Kenn’meur dans quelques jours! En taxi, depuis Quimper où le baron sera allé les attendre à la descente du train! Loïck a sollicité son père pour qu’il accepte de retourner avec eux trois à la motte de Killmartain, après les régates de modèles qui doivent se dérouler sur la plage de Bénodet le dimanche 24 août.

– Non, mon garçon! Mais je tautorise bien sûr à ty rendre le mardi avec eux. Vous vous irez à bicyclette, car je sais que ton ami Ferchaux ne monte pas. J’ai rencontré hier Marcelin à Kerbastiou. Vous pourrez pique-niquer dans la prairie derrière la ferme. Ensuite, le fermier vous accompagnera. Mais nous en reparlerons…

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Vendredi 24 août

Toute la famille a assisté à la grand-messe, les hommes à droite, les femmes à gauche. Les de Rozenn ont leur place réservée au deuxième rang, mais comme souvent, ils se sont installés en retrait… De quelques bancs seulement…

Quelques instants avant le déjeuner d’anniversaire, Loïck a dû répondre aux compliments que venait de lui adresser son père; il sen acquitta avec une grande aisance et beaucoup de simplicité; il en fut applaudi. Et Armel de Rozenn remit à son fils le registre violet…

– Désormais, il t’appartient de le compléter et d’en prendre soin!

Dans la soirée, Héloïse accompagna les adolescents à la plage… Ils assistèrent aux dernières régates de modèles. Celles-ci avaient passionné les amateurs, très nombreux, et surtout les jeunes garçons. Ces «modèles» en réalité sont un peu des jouets; mais ils sont construits dans les règles de lart par les mêmes chantiers que ceux qui structurent les voiliers La remise des prix honora particulièrement M. de Laubrière qui obtint cinq prix; la coupe de Cornouaille revint à M. de Turgy; enfin, la Société des régates de l’Odet passa le flambeau la Société des régates de Loctudy-Bénodet, détentrice de la coupe de France des modèles pour l’organisation des épreuves en 1914!

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Kerbastiou. Mardi 26 août

Il faisait un temps magnifique.

Quelques jours plus tôt, les fermiers n’avaient pas été surpris de voir arriver, seul et très à l’aise sur sa monture, le jeune cavalier de Kenn’meur. Loïck était si fier et si heureux d’avoir été choisi pour être le parrain de la petite Louise! Il lavait bercée et portée un instant. Le baptême aurait lieu le dimanche 7 septembre 1913 en l’église de Clohars-Fouesnant

Ce mardi, Maryvonne et Marcelin ont accueilli avec bonheur les adolescents sur leurs bicyclettes! Ils leur ont offert la fraîcheur de leur cuisine. La jeune femme avait dressé le couvert pour cinq et prévu le déjeuner du couple… très largement. Les garçons ont déballé les pique-niques et tout a été partagé dans la bonne humeur sur la grande table en châtaignier. Et les adolescents ont pu profiter, sans le voir, de la bonne odeur du far aux pruneaux qui leur serait servi au goûter!

Loïck présenta fièrement sa filleule à ses amis et chacun put même un moment la prendre dans ses bras!

Un peu avant deux heures, passé le petit pont du chemin de Plegavern, Loïck et ses deux compagnons se pressaient sur le sentier montant vers Kastell-tan… Marcelin suivait à vingt pas. Il avait rappelé les instructions du baron dont Loïck avait eu connaissance...

– Je vous accompagnerai jusqu’à la motte, mais nous ne rentrerons pas dans la partie souterraine du château, car ce serait trop dangereux.

Ils y étaient.

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Marcelin, sur un signe de Loïck et en connivence, redescendit vers le ruisseau. Il les attendrait au pont.

Les trois garçons étaient seuls là-haut sous le soleil, parmi les herbes folles, entre des vestiges de hauts murs, ceux de la grand-salle de Killmartain... Et aujourd’hui ces ruines, prétendument celles de Kastell-tan! Leurs pierres, peut-être, gardaient le souvenir des fêtes ou des drames accomplis en ce lieu!

Loïck fit asseoir ses compagnons côte à côte. Il se posa devant eux sur un moellon et, soudain devenu grave, le jeune de Rozenn leur parla de Fabian le Premier. Nicolet et Ferchaux se sentirent tout enfant en entendant leur camarade. Cela dura quelques minutes. Et dans une envolée emphatique, sans doute dûment préparée, Loïck leur asséna ces quelques mots :

– Et ce serment, aucun de Rozenn ne l’a trahi. Dieu a permis qu’il fût perpétué. Pourtant la famille s’est amoindrie. Les branches cadettes sont éteintes. Un jour mon père partira. Et ce sera à moi et à moi seul de poursuivre la quête.

Il s’arrêta un instant, et sur un ton plus simple, mais avec beaucoup d’émotion, il ajouta :

– Le 31 juillet dernier, avant même mes 13 ans, mon père m’a confié le secret des Rozenn. Il m’a invité à le partager avec des compagnons que je désignerais. C’est pour ça que vous m’accompagnez ici, aujourd’hui, à Killmartain.

– Que veux-tu dire exactement, Loïck?

– L’histoire dit bien que les Rozenn sont les seigneurs de ce lieu! Mais nous nen avons pas la preuve! Et cette preuve, depuis près deux cents ans, nous la cherchons! Par amitié ou par curiosité, des compagnons ont consacré du temps à nous aider à prouver qui nous sommes! Mon père, ainsi, a désigné deux bons camarades, peu après ses 13 ans. Mais lannée suivante sa jeune sœur et son petit frère sont morts

– Oh! Un accident?

– Non. Une maladie. Le croup. Mon père aussi a été malade, mais l’aîné a résisté… Pour lui, 1890 fut «lannée du malheur» et sa «quête» comme il dit quand il en parle, est restée sans suite. À dire vrai, je ne suis pas tout à fait certain quil y croie vraiment, à ce que lui avait raconté son arrière-grand-père Marzin à propos de ses origines. Maman non plus n’est pas très convaincue.

– Mais, alors?

– Mais moi, j’en suis sûr : la réponse est quelque part.

– Oh oui, coupa René, tout cela ressemble à ce qu’on a imaginé à propos de la forteresse de Carnoët…. Tu sais, Loïck, quand je t’ai emmené au printemps dernier, depuis Kerjagu, et que nous avons atteint les souterrains…

– Dis plutôt que c’est moi qui les ai trouvés!

– Oui. Enfin, moi je te crois.

– Et toi, Jean-Marie?

– Cette question! Alors, tu en doutes?

– Bon. Nous serons trois. Mon père m’a conseillé de vous laisser du temps pour vous engager. Il m’a promis que lorsque nous serons un peu plus âgés, en classe de seconde par exemple, si nous ne nous entendons toujours bien, il nous en dirait davantage à tous les trois. Et surtout, il reviendrait avec nous à Killmartain, jusqu’au fond des souterrains… Et on enquêterait… Et peut-être que…

– On serait des limiers, s’enquit René?

– Des limiers? Ce sont des chiens!

– Oui et non, Jean-Marie! On dit ça aussi pour les bons policiers. Mon père ma donné à lire un volume tout récent. Je vous le montrerai tout à lheure en rentrant à Kenn’meur. On serait les limiers de la brigade de fer!

– La brigade de fer?

– Bon! Vous connaissez bien «Je sais tout»? Mon père le reçoit de Paris tous les mois… C’est passionnant. Il y a des romans, des feuilletons illustrés et plein d’informations qui viennent du monde entier! Des découvertes enfin tout!

– Oui, j’en ai vu un chez mon grand-père, à Kerjagu.

– Eh bien, j’ai lu dans "Je sais tout" plusieurs histoires des Aventures d’Arsène Lupin! Des nouvelles! Des petits romans, si vous préférez.

– Je sais ce que c’est, des nouvelles! Arsène Lupin? Ah, oui! le gentleman-cambrioleur.

– Justement. C’est lui. Le livre regroupe toutes ses aventures! Et le policier qui le poursuit a des limiers très forts

– Et l’auteur, je sais, coupe Jean-Marie qui s’y connaissait… C’est Gaston Leblanc. Il écrit des romans policiers!

Loïck éclata de rire… René osa…

–… ce n’est pas Leblanc, c’est Leroux. Gaston Leroux. 

– Tu mélanges tout, Nicolet, et toi Ferchaux, ce n’est pas mieux! Cest Maurice Leblanc.

– Ah, bien, Monsieur le baron!

Les garçons s’étaient levés depuis un moment et avaient quelque peu oublié l’objet initial de leur conversation. Ils commençaient à redescendre vers le ruisseau du bas. Loïck de Rozenn reprit le cours du jeu…

– Les amis de mon… trisaïeul… non euh… oui, c’est ça… trisaïeul! sappelaient entre eux les trois preux, car ils étaient très braves, paraît-il.

– On a du courage et on a du flair! On sera les preux-limiers, Loïck!

Jean-Marie venait de rattraper sa bévue à propos du créateur d’Arsène Lupin, et sa proposition fut acceptée d’emblée!

Plus bas, Marcelin les attendait.

À Kerbastiou, Maryvonne Gariou les régala de son far aux pruneaux.

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Et plus tard…

Le 7 septembre 1913, Loïck porta, avec la sœur de cadette de Marcelin, la petite Louise sur les fonts baptismaux.

Le 28, les trois «amis pour la vie» entrèrent ensemble en troisième au collège Saint-François-Xavier.

Ils ne se retrouvèrent pas à Kenn’meur l’année suivante pour fêter les 14 ans de Loïck…

La mobilisation générale fut décrétée en 1914 au début du mois d’août. La Grande Guerre commençait.

En octobre 1915, seul Loïck fit sa rentrée à Saint-François-Xavier.

Il obtient le 4 juillet 1918 à son «baccalauréat d’enseignement secondaire» (option philosophie)

Armel de Rozenn brava la guerre et en revint.

Le baron et son épouse Héloïse eurent la fierté de féliciter leur fils Loïck, promu sous-lieutenant à sa sortie de l’École d’application de la cavalerie. C’était à Saumur, aux premiers jours de l’été 1921.

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Ainsi, le beau projet des retrouvailles deux ans plus tard s’était dissipé dans la guerre. Après le départ de ses camarades, et peu avant son retour au collège, Loïck de Rozenn s’était résolu à ouvrir une nouvelle page de l’ancien cahier violet de son père Armel. D’abord, il n’avait pas osé. Le texte qu’il avait imaginé était resté à l’état de brouillon sur les pages d’un gros carnet noir margé.

Bien sûr, il s’était servi de ses notes pour surprendre ses deux camarades lors de son intervention entre les herbes folles de la grand-salle de Kastell-tan. Et il se sentait encore fier de l’effet produit.

Il avait fait si chaud que Loïck, ce soir-là, avait laissé ouverte la fenêtre de sa chambre donnant sur le parc. Le jour s’était levé et le ciel assombri. Un éclair violent illumina la chambre du coq et le garçon se réveilla en sursaut sous un roulement de tonnerre qui le sortit du lit. Loïck en un instant referma sa fenêtre. Alors, la pluie s’abattit. Elle dura peu, quelques minutes peut-être. Et elle cessa soudain, comme elle était venue.

Il était tout juste six heures du matin. Le garçon mit le nez au carreau et vit en bas son père, sorti sur la terrasse. Il passa dans le cabinet de toilette contigu, versa un peu de l’eau du broc dans sa cuvette, s’aspergea à deux mains le visage. De retour dans sa chambre, il ôta sa chemise de nuit, s’habilla rapidement et descendit rejoindre son père.

– Déjà debout, fils? Quel orage! Et déjà ce ciel bleu! Elle n’est pas belle, notre Bretagne? Ah, Loïck, resteras-tu, comme moi, si attaché à notre terre?

– Oh, sûrement, si! Regardez, père… euh… regarde, papa… déjà les herbes se redressent gorgées d’une nouvelle fraîcheur…

– Ce matin, j’accueille un poète à la porte de ma maison! Rentrons, veux-tu, je sais que déjà Deborah nous attend…. As-tu ouvert une page nouvelle sur le cahier violet? Comme je te l’ai rappelé en te le remettant la semaine passée, il t’appartient, maintenant. Ni ta maman ni moi ne l’ouvrirons jamais sans ta permission. Et peut-être que dans 20 ans ou davantage il appartiendra à l’un de tes enfants de remplir d’autres pages. De ce cahier ou bien des suivants!

Loïck et son père prirent leur petit-déjeuner à la cuisine ou Héloïse de Rozenn les rejoignit. Le garçon se sentit heureux. Vers neuf heures, il rejoignit sa chambre, ouvrit largement la fenêtre, s’installa à son bureau, et choisit la plume sergent major conviendrait pour le titre de la nouvelle page à écrire. Il hésita un moment, tourna trois feuilles vierges et décida de commencer à la page 13.  

Chapitre premier. De Killmartain à Kenn’meur.

«Le vieux château sur la butte de Killmartain appartenait autrefois aux seigneurs de Plegavern. Ils possédaient également les fermes de Nervouêt, de Kerbastiou, ainsi que Kergoavec et Ti-ki-chase, et toutes les terres et les bois d’alentour qui sont aujourd’hui notre domaine.»

Loïck arrêta sa copie, relut le paragraphe et n’en fut pas satisfait. Il pensa qu’il devrait interroger à nouveau son père avant de poursuivre la rédaction de ce journal qui devait être «historial».

Il reboucha l’encrier, rangea son plumier et rejoignit à Ti-ki-chase Pierre-Yves Canivet, le fils aîné des fermiers de Kergoavec, qui s’occupait des chevaux du baron.

Dimanche soir prochain, son père le déposerait au collège de Vannes. Il ne rentrerait à Kenn’meur qu’à la Toussaint. Et il accompagnerait son père à la chasse!

Dans la soirée, il soupa en tête à tête avec Deborah. Ses parents avaient répondu à l’invitation du docteur Paul Legarrec qui inaugurait son nouveau cabinet, rue de l’Église à Bénodet. Une réception sans doute à la fois amicale et protocolaire, entre adultes. Loïck rencontrait parfois Germain, le second des fils Legarrec qui avait son âge. Loïck pensa qu’il pourrait s’en faire un bon camarade, bien que le garçon fût élève au lycée La Tour d’Auvergne à Quimper. Mais leurs parents ne se connaissaient sans doute pas encore assez.

Après dîner, il prit le chemin de Kerneost et descendit jusqu’à la mer… Il ne rencontra en chemin que deux jeunes femmes en promenade qu’il salua poliment et qui répondirent à son «bonsoir». Il s’arrêta à quelques mètres du bord de la falaise, s’assit sur une pierre et se laissa envelopper avec un grand bonheur par la brise tiède et légère qui semblait tout droit venue de l’horizon orangé où le soleil allait bientôt s’éteindre, juste après avoir abandonné son reflet sur la mer, derrière les pins noirs de la pointe de Combrit… S’effacèrent alors les derniers reflets cuivrés des clapots de l’Odet… Loïck remonta vers Kenn’meur par la corniche, et termina sa promenade «à droite trois fois», comme il le recommandait souvent à des amis qui le précédaient : route du Poulquer, chemin de Kerneost, allée de Kenn’meur… En passant le portail, il vit dans l’ombre que Deborah l’attendait sur le perron…

– Nous avions convenu que vous seriez de retour avant dix heures, Loïck… Votre maman se serait inquiétée…

– Mais elle n’en saura rien, Deborah, n’est-ce pas? Et puis, c’est un tout petit retard. Et le soleil s’est perdu à Sainte-Marine… C’était beau.

– Montez vous reposer, Loïck.

Le garçon claqua une bise sur la joue de la jeune femme qui lui souriait, prit la lampe qu’elle avait préparée et rejoignit la chambre du Coq. Sur son bureau, le cahier violet, le carnet noir… C’est à cet instant qu’il décida de remettre à plus tard ses travaux d’écriture.

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Chapitre 2

Les Rozenn-Aiglefort

1922.

Charles d’Aiglefort était de vieille souche bretonne, même si la branche de l’arbre qui lui donnait son nom était poitevine au XVIIe siècle. Il commandait le 3e escadron du 3e régiment de spahis en garnison à Batna où il résidait avec sa famille. Un soir de juin, il dut annoncer à l’un de ses officiers le décès de ses parents, noyés en mer. Ils voyageaient à bord du paquebot SS Egypt dont le naufrage au large d’Ouessant le 22 mai 1922 avait fait 86 morts. Charles d’Aiglefort s’acquitta de sa mission en militaire, mais l’homme fut bouleversé par la douleur du sous-lieutenant : Loïck de Rozenn n’avait alors que 22 ans. Les corps de ses parents avaient toutefois été rapatriés.

Madame Louise d’Aiglefort (née Le Sueur) accueillit plusieurs fois le jeune officier pour qu’il puisse partager son chagrin sous un toit bienveillant; il y rencontra Thierry et Anne-Lucie, la cadette et le benjamin des Aiglefort, âgés respectivement de 18 et 16 ans. Loïck semblait avoir surmonté l’épreuve bien qu’il se retrouvât absolument sans aucune famille proche. Ce fut donc tout naturellement que madame d’Aiglefort lui recommanda de se présenter un dimanche à Plomelin, au manoir de Kerfaouen. Pendant les quelques jours de la permission qui venait de lui être octroyée, il pourrait ainsi faire la connaissance de l’aînée des enfants, Isabelle.

Loïck ne put embarquer pour Marseille que douze jours après l’annonce du naufrage. Entre temps, en son absence, mais avec son accord télégraphié, les obsèques avaient été organisées et conduites par les parents d’Héloïse, très affectés. L’officier atteignit Kenn’meur le 9 juin...

Il se recueillit au cimetière de Bénodet à la veille d’un office religieux qui fut célébré en la mémoire de ses parents en l’église Saint-Thomas-Becket, en présence des parents d’Isabelle et de leurs proches. Le baron Loïck était seul, dernier représentant de sa lignée.

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Isabelle d’Aiglefort venait d’avoir 19 ans. Fille aînée de Charles, elle achevait ses études secondaires à Quimper et résidait à Plomelin, au manoir de Kerfaouen, où vivait également la sœur de son père qui n’était pas mariée. Le domaine des Aiglefort s’étendait sur plusieurs hectares sur la rive droite de l’Odet. 

Loïck les y rencontra, bien entendu. Et c’est aussi tout naturellement qu’il invita Isabelle et sa tante à visiter Kenn’meur, après qu’il eût réglé ses affaires et confié la gestion de son domaine au fermier de Kergoavec Pierre-Yves Canivet. Quand Loïck repartit pour l’Algérie, les jeunes gens promirent de s’écrire…

Le mariage fut célébré à Plomelin le samedi 9 mai 1925 et les époux s’établirent à Kenn’meur. Le couple convint qu’Isabelle de Rozenn ne suivrait pas Loïck en garnison tant qu’il serait hors de France. Isabelle avait interrompu ses études. Mais elle aimait voyager, courir les musées et surtout s’installer derrière son chevalet. Sa valise ne la quittait pas.

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Yann naquit à Kenn’meur le 11 février 1926. Le docteur Paul Legarrec avait pratiqué son dernier accouchement… Il laissait son cabinet de la rue de l’Église à son fils Germain, qui devint tout naturellement à son tour le thérapeute des Rozenn…

Loïck embrassa son bébé pour la première fois le 21 mars.

Son bonheur transpirait! Le jeune père blottit l’enfant contre lui, prit la main d’Isabelle et se rendit avec eux dans la chambre du Coq, celle qu’il occupait adolescent. Sur la cheminée, il saisit un cadre qu’il porta au regard d’Isabelle.

– Mon amour, tu connais cette photo. Tu me vois tout petit, dans les bras de mon père…

– Loïck! Je la connais bien, cette image, tu ressembles tant à ton père. Mais il en est une autre que je préfère encore : celle où tu es plus grand, à 13 ou 14 ans, auprès de lui devant un tas de ruines.

– Un tas de ruines! Sais-tu, Isabelle, que ce sont celles de Kastell-tan, là où mon ancêtre Fabian a vécu il y a un peu plus deux cents ans? Cest du moins ce que ma raconté mon père ce jour-là, à son propos. Je men souviens très bien. C’était ici, à Kenn’meur, quelques semaines avant mes treize ans!

– Les ruines de la motte? Celles qui dominent la ferme de Kerbastiou? Tu mas promis tant de fois de m’y emmener!

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Anne-Lucie d’Aiglefort avait devancé sa sœur d’un an, presque jour pour jour, et épousé à Plomelin un jeune officier ami de Loïck, Louis de Soyers…

En fin d’après-midi, la cadette d’Isabelle vint en voisine depuis Fouesnant pour saluer son beau-frère et admirer une nouvelle fois son neveu. Isabelle en fut ravie et proposa d’organiser à Kenn’meur le dimanche suivant une petite réception. Anne-Lucie et son mari pourraient ainsi présenter à Loïck leur premier né Gilbert qui n’avait guère que trois semaines de plus que Yann! Si le temps le permettait, Loïck irait faire découvrir son domaine à Louis et surtout à Anne-Lucie qui en mourait d’envie. Isabelle et Gwladys, la cuisinière nouvellement engagée, s’occuperaient des bébés!

Finalement ce jour-là, les deux beaux-frères décidèrent d’une promenade à cheval sous une petite bruine et abandonnèrent ces dames à Kenn’meur. Ils trottèrent jusqu’à Kerbastiou. Louise qui allait sur ses treize ans fut heureuse d’embrasser son parrain.

Les relations que le baron et son épouse entretenaient avec leurs exploitants étaient simples, naturelles et confiantes. Vouvoiement de mise, certes, sauf entre Loïck et Marcelin… Louise et ses cadets, Mahé et Juhel, tutoyaient les Rozenn et réciproquement. Maryvonne était plus réservée, comme l’étaient également les fermiers de Nervouêt et de Kergoavec.

Loïck entraîna son beau-frère jusqu’aux ruines de Kastell-tan, dont Louis de Soyers ne connut que la grand-salle, sous une pluie qui devenait insistante. En soirée, le jeune baron rapporta quelques-uns des propos de son père un peu moins de 13 ans plus tôt. Ses invités l’écoutèrent poliment.

Loïck s’était bien gardé d’évoquer le «serment de Killmartain». Il n’avait d’ailleurs jamais trouvé un indice qui pût justifier sa «quête»; quant aux «preux-limiers» qu’il avait sollicités cet été-là, ils avaient probablement considéré tout cela comme un jeu.

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Et pourtant…

«Les ruines de la motte? Celles qui dominent la ferme de Kerbastiou? Tu mas promis tant de fois de my emmener!»

Ces quelques mots qu’Isabelle lui avait lancés le soir même de son arrivée à Kenn’meur l’avaient alerté… Tant de moments effacés lui étaient alors revenus en mémoire que le jeune père avait ressenti le remords d’une promesse oubliée… Yann était né! Un garçon, l’héritier attendu des Rozenn.

Loïck se revit chevauchant au côté de son père, en cet inoubliable dimanche de juillet 1913. À Kerbastiou, Marcelin les attendait : sur la butte de Killmartain, les vestiges de Kastell-tan! Et à la lumière de la lampe au carbure qu’il portait sur le front, la découverte de la pièce que le baron Armel avait appelée «salle du serment»… Et quelques jours plus tard l’enthousiasme de Nicolet et Ferchaux… Enfin cet autre soir, à la nuit tombante, quand il avait décidé après sa promenade jusqu’à la pointe Saint-Gilles, de remettre à demain ses travaux d’écriture sur le cahier violet…

Du cagibi sombre dont la porte basse ouvrait sur la chambre du Coq, le jeune père sortit sans effort la petite malle où se serraient les trésors de son enfance, ses livres d’étudiant, des cahiers, des livrets… et surtout le fameux cahier violet de son père, l’épais carnet noir de ses brouillons et le «dossier de ses ancêtres».

Alors il s’enferma tout un jour et reprit ses notes. Il relut d’abord le titre et le paragraphe qui constituaient son unique contribution au cahier de son père…

Chapitre premier. De Killmartain à Kenn’meur.

«Le vieux château sur la butte de Killmartain appartenait autrefois aux seigneurs de Plegavern. Ils possédaient également les fermes de Nervouêt, de Kerbastiou, ainsi que Kergoavec et Ti-ki-chase, et toutes les terres et les bois d’alentour qui sont aujourd’hui notre domaine.» 

Son père lui avait «raconté» ce qu’il tenait lui-même de son arrière-grand-père Matthias! Mais si peu de traces écrites. Les recherches d’Armel avaient comblé des vides et fixé des noms et des dates…

Reprenant le fil du récit que l’adolescent de 13 ans avait imaginé «historial», Loïck mit au propre les paragraphes à suivre… avec les mots et le style de l’homme de 26 ans!

Il permettrait ainsi à son fils de connaître l’histoire véritable de sa famille. À treize ans, il se sentait poète. À vingt-six, pour son fils, il serait chroniqueur…

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La plume de son superbe stylo orné de filigranes dorés, un Sheaffer, délivrait en douceur l’encre anthracite dont l’odeur mièvre s’atténuait trop vite! Le nouvel "écrivain" regretta le temps déjà lointain du porte-plume trempé dans cette encre violette dont la senteur âcre et forte lui donnait des frissons…

«En 1673, Quennegan de Trudbert mourut tragiquement le soir de Noël 1673, dans des circonstances mystérieuses. Son épouse Enora attendait un enfant et le 27 juin 1674, dans l’une des ailes du vieux château, vint au monde Caradec de Trudbert.»

«La veuve de Quennegan éleva du mieux qu’elle put son fils unique. Elle fut aidée en cela par les fermiers de Kerbastiou : la famille d’Ambroise d’Ourné, bien qu’elle fût de lignée modeste, était liée par un cousinage lointain aux Trudbert; l’homme avait voyagé, fréquenté l’école des frères et appris les armes.»

«Caradec grandit dans les conditions qui convenaient à son rang, souvent en la compagnie de Rostan, seul enfant des époux d’Ourné, qui avait à peine deux ans de plus que lui.»

«En février 1694 Enora fut emportée dans un épuisement total par une phtisie sournoise.»

«En mai 1709 (il avait alors 35 ans), Caradec de Trudbert, dernier représentant de sa lignée, entreprit de voyager. Il fit naturellement de Rostan d’Ourné son homme de confiance; il lui céda une partie de son mobilier et l’autorisa à occuper l’une des ailes du château. Il partit pour l’étranger dans une intention qu’il ne dévoila pas.»

«Rostan fit du mieux qu’il put pour assurer une bonne gestion du domaine. Hélas, le château de Plegavern ne put bénéficier de l’entretien qu’il méritait, d’autant moins que le notaire de Caradec de Trudbert, qui recevait périodiquement des nouvelles du voyageur, ne disposait nonobstant pas des subsides qui eussent pu convenir à ce soin». 

«Après 8 ans d’absence, le sire de Plegavern revint au pays avec un garçonnet. Ils furent accueillis par Rostan, toujours vieux garçon. L’homme avait repris la ferme de son père décédé et engagé un jeune couple qui l’aidait à en assurer la tenue.»

«Caradec lui confia l’enfant; la nurse demeura quelques semaines à Kerbastiou avant de repartir à Vannes où elle avait sa famille. À Nervouêt, l’épouse de Jacut Lescop prit le relais… et se chargea du bambin qui avait l’âge de son benjamin, Perig.»

«À son retour, le voyageur s’était présenté comme n’étant plus seulement seigneur de Plegavern, mais également de Killmartain ce que nul n’attesta ni ne contesta, identifiant ainsi enfin la motte sur laquelle les murs du vieux château poursuivaient leur déclin; fort étrangement, l’indépendance de son domaine par rapport aux riches coseigneuries du pays de Fouesnant semblait naturelle depuis toujours. Ses fermiers d’abord, ses voisins ensuite, eurent tôt fait de comprendre qu’il rentrait sur ses terres pour y passer le reste de ses jours; ses coffres et ses équipages suffirent à faire connaître qu’il était dans l’aisance.»

«Quant au jeune garçon, il fut présenté au recteur de Perguet. Le prêtre accepta le document attestant que Caradec était le parrain et le tuteur de Fabian Kenneth Marzin; il procéda toutefois à une nouvelle cérémonie de baptême “sous condition”, s’assurant ainsi que le jeune écossais faisait son entrée dans la seule véritable assemblée qui convînt, l’église catholique, apostolique et romaine… À la date du 9 juin 1715, le registre paroissial fait état de “Fabian Kenneth Marzin mab skosat de Rozenn aotrou eus Killmartain”. Parrain Caradec de Trudbert, 41 ans, marraine Mathilde Lescop, 10 ans. En marge est signalé : né en Argyll (écosse) le 27 septembre 1713.»

«Moins d’un mois après le retour de Caradec en son château, un incendie eut raison de la toiture qui s’écroula sur la grand-salle, emportant les murs. Trudbert abandonna Plegavern et s’installa à Kergoavec; le jeune couple de Kerbastiou fut engagé à son service. Rostan d’Ourné prit ses quartiers avec Fabian à Ti-ki-chase, robuste longère toute proche des bois dépendante de Kergoavec.»

«Dans le même temps, les fermiers de Kergoavec emménagèrent à Kerbastiou : Caradec leur avait fait part, peu après son retour, de cette intention; il avait en effet pour projet la construction d’un manoir digne de son rang qui serait adossé à la ferme. L’incendie précipita les changements, mais ne sembla pas affecter outre mesure le maître du domaine.»

«Jusqu’à ses 13 ans, Fabian, bien qu’il fût officiellement confié à Rostan, passait plus de ses jours à Nervouêt en compagnie des enfants Lescop qu’à Ti-ki-chase. « 

«À partir de 1726, Fabian Kenneth Murray de Rozenn demeura chez son parrain à Kergoavec. Caradec de Trudbert avait fait en sorte que son filleul bénéficiât de l’éducation que tout jeune noble breton eut reçue, en ces temps, de son père… La même année, il fit déblayer et abattre les hauts vestiges de Kastell-tan dont les pierres les plus nobles furent transportées aux abords de Ti-ki-chase.»

«Le jour des 13 ans de Fabian, Caradec, Rostan et l’adolescent chevauchèrent ensemble jusqu’à Nervouêt où Jacut Lescop et le benjamin de ses fils, Perig, les attendaient. De là, ils atteignirent la motte de Killmartain et s’engagèrent dans les salles basses du vieux château, sous la grand-salle…»

«Le soir même, à Kergoavec, Caradec convia à souper le recteur de Perguet, son notaire, quelques amis notables ou voisins et leurs épouses ainsi que Rostan d’Ourné.»

«Après la réception, ils ne manquèrent pas de féliciter Fabian. L’adolescent leur présenta avec fierté à l’étage ses nouveaux quartiers sobrement meublés et convenant parfaitement au “jeune homme” qui s’y installait.»

«Les invités se retirèrent. Monsieur de Trudbert retint toutefois le notaire, le pasteur et Rostan d’Ourné et précéda ses hôtes dans la pièce voisine où Fabian, dûment convoqué, déjà les attendait. Et c’est ainsi que le soir de ses treize ans le garçon entendit la lecture faite par le notaire du document par lequel son parrain testait en sa faveur. Deux codicilles y furent introduits., après avoir été présentés et paraphés par les quatre adultes présents, à l’exception de Fabian qui n’en aurait à connaître que “le moment venu”…»

«En 1738, Rostan d’Ourné se retira à Combrit, Fabian prit son indépendance : son parrain anticipa et lui fit donation de Ti-ki-chase et du grand bois auquel la maison s’adossait… “Nous l’appellerons ‘Kenn’meur’. Et tu entreprendras la construction du manoir des Rozenn. Je t’y aiderai.”»

«Le 21 juin 1738, le mariage de Fabian avec Justine de Killiou fut béni à Perguet et retentit dans la contrée. La haute noblesse locale eut la courtoisie d’y assister.»

«En août 1741, le sire de Plegavern et de Killmartain décéda.»

«Le baron Fabian Kenneth Murray de Rozenn prit possession de Kergoavec et de l’ensemble du domaine. Mais ce fut son fils Louis-Tudy qui fit élever un manoir adossé à Kergoavec auquel il donne le nom de “Kenn’meur”. Il s’y installa avec son fils Yvinec en 1780.»

Kenn’meur, jeudi 25 mars 1926.

 Fin du chapitre premier.

Le jeune baron Loïck relut plume de son stylo, un superbe Sheaffer orné de filigranes dorés, délivrait en douceur l’encre anthracite dont l’odeur mièvre s’atténuait trop vite! Il regretta le temps déjà lointain du porte-plume trempé dans cette encre violette dont la senteur âcre et forte lui donnait des frissons…

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Les Soyers prirent congé.

– À très bientôt à Clohars-Carnoët!

Ils se retrouveraient en effet moins de trois semaines plus tard au mariage de Thierry d’Aiglefort... qui épouserait dans une certaine intimité, mais en plein bonheur, la jeune et jolie Émeline de Clerk... dont le bébé aurait sans doute, quand il (ou elle) viendrait en mai, à très peu près, en grandissant, l’âge de ses cousins!

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1928

Bien souvent, Loïck avait en ses pensées le visage doux de sa mère et celui, martial et clair, de son père auquel il ressemblait tant. Et bien souvent également lui revenait le souvenir de cette montée, depuis le petit pont sur le chemin de Plegavern, jusqu’aux ruines de Kastell-tan; il navait pu résister à lenvie de sen ouvrir plus librement, plus précisément cette fois, à Isabelle

Yann avait soufflé sa deuxième bougie… Il dormait. Gwladys avait débarrassé les reliefs du dîner. Loïck et Isabelle achevaient de jouer à quatre mains la Moldau sur le piano du salon.

Le baron parla de sa découverte de Killmartain, du séjour de ses camarades à Kenn’meur en août 1913... Il confia même à Isabelle les noms de ses deux preux-limiers : il avait retrouvé Jean-Marie Ferchaux, l’un des deux amis de collège engagés dans sa quête… Ce dernier s’était marié en Vendée où il enseignait, comme son épouse, à l’école primaire supérieure de Challans. Il était comme lui chasseur… Mais il n’avait pas donné suite au serment de ses treize ans! Puis il lui confia les documents et les cahiers qu’il tenait de son père et en particulier le cahier violet…

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26 août 1928

Isabelle enfin visita Killmartain! Et Loïck de Rozenn parcourut à nouveau les salles enterrées du château détruit! Les lampes n’étaient plus à carbure! Il navait pas oublié le Brownie de son père, un Kodak 2A, celui-là même avec lequel Marcelin les avait pris en photo quand il avait découvert les ruines de Kastell-tan!

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Septembre.

Jean-Marie Ferchaux fut convié à Kenn’meur… pour la deuxième fois. Et Isabelle fit la connaissance de Judith… Les jumeaux Ferchaux, de l’âge de Yann, avaient été confiés pendant quelques jours à leurs grands-parents de Beauvoir-sur-Mer…

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Au fil des saisons de chasse qui suivirent, les Rozenn et les Ferchaux se reçurent à tour de rôle sur une période quelques jours. Loïck invitait Jean-Marie sur ses terres, et son ami à Saint-Urbain, village proche de Beauvoir-sur-Mer, sur celles de Philibert Frappier et de son fils Jean-Gilles qui chassaient avec eux. Bien souvent les deux hommes évoquaient René, qui avait quitté le pensionnat avant ses quinze ans…

Il arrivait que l’un se rendît chez l’autre avec son épouse, mais jamais Yann ne vint à Challans où les Ferchaux enseignaient. Jean-Marc et Jean-Luc ne rencontrèrent pas davantage le jeune de Rozenn à Kenn’meur… Le plus souvent, Yann passait ces quelques jours auprès de ses grands-parents au manoir de Kerfaouen, à Plomelin, ou bien avec son cousin Gilbert de Soyers à Fouesnant.

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1937.

Parce que son grand-père Charles avait fréquenté le collège Saint-François-Xavier jusqu’à l’âge de seize ans… parce que son père, Armel, y était entré en pension dès la classe de sixième et jusqu’à la fin de ses études secondaires… il parut naturel à Loïck, en 1937, que son fils, Yann, fût inscrit à son tour au collège de Vannes, d’autant que les jésuites y étaient de retour.

Loïck de Rozenn avait quitté la cavalerie. Chef de bataillon au 137e Régiment d’infanterie stationné à Quimper, il passait fréquemment à Bénodet et participait activement à l’éducation de son garçon.

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1938.

Quelques jours avant Noël, Jean-Marie Ferchaux se rendit à Kenn’meur pour une partie de chasse. La précédente datait de plus d’un an, et comme cela arrive quelquefois aux bons amis, ils ne s’étaient ni vus ni même écrit pendant ces quelques mois.

Jean-Marie avait prévenu l’avant-veille, par téléphone, qu’il viendrait seul. Cela contraria quelque peu madame de Rozenn qui n’avait pas souvent rencontré Judith, mais avec laquelle elle savait pouvoir partager beaucoup. L’épouse de Jean-Marie était professeur de français et très ouverte à tous les arts. Elle aimait la peinture et appréciait les toiles et les croquis d’Isabelle; elle était musicienne également. Toutefois, Jean-Marie annonçait être porteur deux bonnes nouvelles, ce qui apaisa Isabelle.

Les de Rozenn se trouvaient déjà sur le perron au moment où Jean-Marie Ferchaux descendit de voiture. Gwladys n’eut pas à intervenir! À la fois gouvernante et cuisinière, elle prêtait à ce moment une attention particulière au dîner qui suivrait.

Isabelle accueillit très simplement son hôte en l’embrassant. Loïck et Jean-Marie échangèrent l’accolade virile dont la tradition remontait à leur temps juvénile. Et monsieur Ferchaux effleura le front de Yann avant de lui serrer la main que le garçon n’osait présenter. L’adolescent sourit à l’homme qui lui souffla gentiment :

– Dieu, ce que tu as grandi! Compliments!

Et d’enchaîner…

– Eh oui, mes bons amis! Deux nouvelles importantes : la première, Judith aurait voulu vous en faire beaucoup plus tôt la surprise, par une invitation : depuis juillet dernier, nous résidons à Vannes! Ma femme et moi sommes affectés au collège enfin, pas dans les petites classes, mais à l’école primaire supérieure Dans lancien collège Saint-Yves! Jespère, Loïck, que tu ne nous déconsidères pas pour autant!

– L’enseignement public a toute mon estime, crois-le bien! Jen suis très heureux pour vous Tu vois comme lhistoire tourne Le parlement de Bretagne avait chassé les jésuites qui avaient dû abandonner Saint-Yves Les pères sont revenus en force et ont créé Saint-François-Xavier qui la supplanté!

– Pas si sûr! Leffectif de notre école est en pleine croissance. Et cela a permis justement que nous soyons nommés à Vannes…

– Ainsi vous avez renoncé à la bonne ville de Challans… J’imagine que vous êtes satisfaits de respirer à nouveau l’air de la mer!

– En effet. Nous pourrons sans doute nous voir plus souvent! Quant à lautre nouvelle, Loïck, elle va tintéresser tout autant : jai retrouvé René!

– Ce n’est pas possible!

– Mais si, justement.

– Il n’a jamais quitté Vannes : il est aujourd’hui comptable associé à son père Louis, rue des Vierges. Leur cabinet a une excellente réputation. Tu te souviens peut-être que son grand-père Albert était comptable, mais aussi marchand de biens et antiquaire?

– Pas vraiment, mais je me rappelle très bien avoir passé une journée avec René dans la belle propriété que son grand-père habitait à Elven près de la forteresse de Carnoët. Et alors, qu’est donc devenu son grand-père?

– Il est décédé subitement en 1921 au retour d’une partie de chasse à ce que m’a dit René. Ses parents ont pris possession du domaine, Kerjagu.

– Ah oui, Kerjagu, je me souviens maintenant.

– Et ils ont abandonné le commerce des antiquités. Monsieur Nicolet père a fait prévaloir progressivement ses compétences de comptable. Et il a associé rapidement son fils de René à ses affaires. Leur cabinet est reconnu sur la place de Vannes. Il est accessible par la rue des Vierges et se situe sous leur bel appartement qui donne sur les jardins des remparts dominant la Marle… Mais ils passent toutefois leurs fins de semaine à Elven!

– Et René, dans tout ça?

– Eh bien, René Nicolet a marché à grands pas sur ceux de son père. Il a même été l’un des tout premiers titulaires du brevet d’expert-comptable en 1927… et cela, sans concourir, «son expérience ayant été considérée comme équivalente par une commission de pairs», à ce quil ma dit! Il nest pas marié! Être vieux garçon, ça a ses inconvénients, mais aussi ses avantages!

– Vraiment?

– Oh, René est un homme qui aime bien la fête et qui s’est présenté comme un célibataire endurci… «Pour un temps, a-t-il précisé!»

– Diable! Il vit toujours chez ses parents?

– Il est moins souvent à Kerjagu qu’à Vannes; Louis et Bernadette lui ont laissé lappartement. Quant à moi, jai eu le bonheur de connaître le manoir. Avant la rentrée, ma famille a été invitée à Kerjagu…

– C’est fou… J’y suis allé une fois! Javais à peine 13 ans!

– Oui… Nous en avions parlé au moment de ton anniversaire!

– Tu te rappelles cela? C’était il y a plus de vingt-cinq ans!

– Eh bien, oui! Ces journées-là, je les ai toujours en tête. N’avons-nous jamais revisité cet endroit?

– J’ai demandé à Marcelin Gariou, tu le sais bien, d’en interdire l’accès. C’est aussi la garantie de protéger les salles basses de Kastell-tan… Et ces trois hectares sont une réserve de gibier! Tiens, à propos des Gariou… La petite Louise, ma filleule que tu as tenue dans tes bras en «ces journées-là», comme tu dis. Eh bien, Louise est mariée, avec un patron marin pêcheur de Loctudy. Ils ont deux filles, 3 et 5 ans… Tu n’as rencontré ses frères qu’il y a deux ans, je crois. Mahé est en école d’agriculture et Juhel en troisième année à l’école normale d’instituteurs de Quimper… Il sera maître d’école à la prochaine rentrée! Bon… Mais, pardonne-moi, René, dans tout ça?

– J’y arrivais… Les Nicolet nous ont reçus à déjeuner. Je suis venu seulement en compagnie des jumeaux. Judith gardait Jean-Matthieu qui était souffrant. Le domaine est vaste et superbement entretenu, comme tu l’as connu, sans doute. Le manoir, la maison du garde, le pavillon de chasse, la ferme… Louis et son épouse sont absolument charmants. Et nous nous sommes revus à la Toussaint! Nous avons évoqué le passé au collège et bien sûr notre fameuse équipée à Kastell-tan… Ce fut un moment exceptionnel pour les gamins que nous étions! Rappelle-toi, Loïck, René avait quitté linternat tout au début de la guerre, et

– Qu’était-il devenu?

– Ses parents avaient préféré qu’il achève ses études secondaires au Mans sous la houlette des jésuites de Notre-Dame-de-Sainte-Croix. Ils l’ont envoyé chez ses grands-parents maternels qui possèdent une petite propriété dans la campagne mancelle, tout près du chef-lieu. Après son baccalauréat, il est revenu à Vannes!

– Bien! Et de trois!

– Bacheliers? Non, deux…

– On n’en a peut-être jamais parlé… Je suis retourné à Beauvoir dès le début de la guerre. J’ai eu mon brevet, puis je suis entré à l’école normale de garçons de La Roche-sur-Yon, j’ai passé mon brevet supérieur et obtenu le certificat de fin d’études normales… C’était juste avant la réforme de 1920. Et d’abord été le maître d’une classe de fin d’études et puis j’ai enseigné dès 1922 au cours complémentaire de Challans. C’est un peu un miracle que Judith et moi ayons pu changer de département et surtout d’académie… Comment dire? Enfin je vous expliquerai plus tard.

– Oui…

– Pour en revenir à René, eh bien, on est comptable de père en fils chez les Nicolet! Daprès ce que jai compris de nos conversations, notre ami a bien envie douvrir un cabinet en nom propre, et il ma parlé du Mans et d’une maison de maître à l’abandon, au nord de la ville...

– Eh bien, nous aurons peut-être l’occasion d’en discuter avec lui!

– Cela nous ferait plaisir…

– Justement… À la Toussaint, donc, nous sommes arrivés le samedi soir en famille, pour repartir le lundi 31 dans la matinée. La partie de chasse s’est déroulée tout le dimanche. Jean-Marc et Jean-Luc ont joué les rabatteurs. Monsieur et Madame Nicolet recevaient ces jours-là également une voisine et ses trois filles, deux jeunes femmes d’une vingtaine d’années et une adolescente dont les jumeaux ont beaucoup apprécié la compagnie.

– Les connaissiez-vous?

– Pas du tout, chère Isabelle! Jai rencontré aussi à Kerjagu deux étudiants écossais hébergés régulièrement chez les Nicolet. L’un d’entre eux a d’ailleurs une sœur qui, si j’ai bien compris, réside à Sainte-Marine. Je crois même qu’il l’a rejointe pour Noël, mais je sais qu’il rentrera en début d’année à Elven… Et, justement (je me répète!), jai lagréable devoir de vous transmettre de la part des Nicolet une invitation à Kerjagu pour une partie de chasse, le jour de la clôture, le dimanche 8 janvier! Et Judith et moi vous accueillerons avec votre jeune homme dès le samedi soir à la maison

Et, s’adressant à Yann qui les écoutait sans mot dire,

– Les jumeaux ont hâte de te connaître!

Les de Rozenn, qui avaient compris depuis un moment où Jean-Marie Ferchaux voulait en venir, affectèrent néanmoins une surprise de bon aloi...

Gwladys parut à la porte… Isabelle acquiesça d’un signe,

– Passons à table, cher ami!

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Chapitre 3

Dernière partie de chasse

Janvier 1939.

Le samedi 7 janvier, Loïck et Isabelle de Rozenn arrivèrent à Vannes en fin d’après-midi; ils se rendirent dabord au pensionnat pour y prendre Yann qui les attendait, impatient. Un peu moins d’une heure après, la bonne des Ferchaux les introduisit au salon.

Leurs amis occupaient une belle et grande maison qu’ils avaient louée rue du Moulin, non loin du collège. Quelques instants plus tard, Judith présenta Jean-Matthieu, quatre ans, qu’ils ne connaissaient pas encore. Yann sympathisa facilement avec les jumeaux Jean-Luc et Jean-Marc, âgés comme lui de 13 ans.

Il était convenu que les Nicolet recevraient leurs hôtes pour un petit-déjeuner copieux à sept heures le lendemain matin à Elven.

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Les grilles du manoir de Kerjagu étaient ouvertes… La Panhard et la Hotchkiss passèrent rapidement la maison du garde. À trente mètres, Bernadette et Louis attendaient leurs derniers invités.

Madame Nicolet mit tout le monde très à l’aise en les accueillant avec beaucoup de simplicité.

– Nous rejoindrons mon mari au pavillon du garde... Madame la Baronne, si vous le permettez, appelez-moi Bernadette… Voici ma très chère Oanez Lebarz, de Kermartin, le domaine voisin du nôtre! Nos époux avaient institué en tradition la réunion de leurs amis proches pour la clôture de la chasse. Le décès prématuré dYves-Roger a interrompu le cycle, mais Oanez et moi sommes heureuses de vous recevoir pour le reprendre!

– Merci pour cet accueil, Madame, et à vous également, Madame Lebarz… Mon mari et moi vous savons gré de nous le rendre si agréable. Je vous prie de m’appeler Isabelle…

– Ah! Voici René, notre fils, qui profite de la vie et de son célibat Naurons-nous jamais un petit-fils?

René, bel homme, regard droit et rieur, salua les dames, prit la main que lui tendit chacun des jumeaux et caressa le crâne de Jean-Matthieu; il aborda avec un franc sourire ses anciens preux-limiers. S’ensuivirent des accolades vigoureuses.

S’adressant à Loïck :

– Mon père est impatient te revoir… La dernière fois, c’était en août 1913, près de la gare de Quimper! Il nous avait accompagnés, Jean-Marie et moi, refusant de nous laisser voyager seuls depuis Vannes! Il nous a confiés à ton père qui avait loué un taxi à notre intention! Jai été désolé dapprendre que tes parents étaient décédés dans un naufrage Jean-Marie men a informé très récemment, quand nous nous sommes retrouvés

Bernadette Nicolet avait laissé parler son fils… Elle reprit :

– Je vous présente mes autres invités... Nous avons accueilli dès hier Monsieur Hervé Guillou, de Vannes également, commerçant en centre-ville (l’homme salua timidement, sans s’avancer). Et voici Kenneth McNicol, étudiant écossais que nous hébergeons à Kerjagu pour une année et qui nous vient du comté d’Argyll…

Le jeune homme s’avança avec beaucoup d’aisance, serra les mains et s’autorisa à compléter les informations que venait de délivrer Madame Nicolet.

– En effet, j’ai achevé ma scolarité secondaire en Écosse. Je me suis engagé dans une formation complémentaire qui me permettra d’acquérir une connaissance approfondie de votre langue et surtout un meilleur accent… ajouta-t-il en souriant, bien que son français fût déjà presque parfait. Mon camarade Tomas… Ah! Le voici!

Le nouveau venu descendait de l’étage, en tenue de ville… L’étudiant, très blond, élancé, l’allure sportive, salua à la ronde avec la même décontraction que son compatriote, tandis que Kenneth poursuivait…

– Tomas Baluachraig et moi sommes pour une année pensionnaires des jésuites de Saint-François-Xavier… Nous espérons intégrer dès l’an prochain le collège militaire royal de Sandhurst (Royal Military College) qui forme les officiers britanniques

– Mes compliments, Messieurs! interrompit Loïck de Rozenn, tout en l’invitant à enchaîner...

– Nous sommes passionnément chasseurs et particulièrement heureux de résider ici, à Kerjagu, chez des hôtes bienveillants. Je n’aurais pour rien voulu manquer la clôture de la saison ce dimanche. J’ai passé Noël avec ma sœur aînée Donella à Sainte-Marine et m’y trouvais encore hier, Monsieur le baron! Son amour pour notre si belle langue française ne la pas empêchée de se marier en Écosse, mais avec un officier de marine, Armand Borec, dont le patronyme convient à un breton, mais qui est né en Auvergne ! Quant à Tomas…

– Kenneth!

– Sorry! Mais je ne trahirai rien, car jai entendu tout à lheure que ce n’était un secret pour personne! Tu oses nous abandonner ce dimanche pour rejoindre une jolie demoiselle originaire des Antilles, hébergée chez son oncle, receveur à la poste! Or le tonton, cela se dit, je crois? Oui Mesdames, oui, Messieurs, le tonton et sa femme ont invité ce midi Tomas pour le déjeuner… Et j’imagine que la jolie demoiselle rêve des Highlands!

Tomas sourit, rougit légèrement… et dans un français parfaitement maîtrisé, lui lança…

– Oh! Mesdames, Messieurs, Kenneth est un ami très cher… Même quand il s’autorise à trahir des confidences sans mon consentement, je lui pardonne. Mais je participerai tout à l’heure à la collation avant de prendre la route de Vannes… avec la moto que nous partageons depuis notre arrivée en Bretagne… et sur laquelle nous sommes partis de Lochgilphead… Or c’est ma moto! Et sil me taquine trop, je len prive!

Sa répartie amusa et Madame Nicolet précéda ses hôtes jusqu’au pavillon de chasse, à deux cents pas à l’ouest de la villa… Louis s’avança vers le groupe avec un sourire qui n’était pas feint... Il flatta les dames sans flagornerie, embrassa Judith et le petit Jean-Matthieu. Il pressa avec élégance la main que madame de Rozenn lui tendait, félicita les trois adolescents pour leur équipement, s’adressa d’une phrase à Yann :

– Mes compliments, jeune homme!

Avant d’ajouter :

– Je me rappelle parfaitement votre père à votre âge, même si je l’ai peu rencontré. Je vous revois en ses traits…

– Merci, Monsieur.

– Mes compliments à vous également, Monsieur de Rozenn…

– Monsieur…

– Appelez-moi Louis, si vous y consentez. À peine une génération nous sépare et je vous mets à l’aise, comme l’a proposé, j’imagine, Bernadette en vous accueillant. Je me souviens de ce taxi, près de la gare de Quimper, en août 1913! Je ne connaissais que vous, Loïck… Quand j’ai salué le baron Armel, j’étais sans doute moins à l’aise qu’aujourd’hui. Mais les temps ont changé! Et ce goûter, rue des Vierges, quelques semaines auparavant. Et ici même, où mon père vous a reçu La vie passe si vite. Cela fera bientôt dix-huit ans qu’il nous a quittés… Pardonnez-moi Loïck, j’ignorais jusqu’à ces jours derniers que vos parents figuraient au nombre les victimes du paquebot SS Egypt… Dieu sait pourtant si la presse s’est fait l’écho de ce naufrage!

À cet instant, une foule de souvenirs sombres envahit la tête de Loïck… Il se ressaisit. Oanez Lebarz présenta ses filles qui s’étaient rendues directement au pavillon sans passer par Kerjagu. Yvonne et Lucienne étaient deux jeunes femmes ravissantes, comme l’était leur benjamine Geneviève… Une collation copieuse fut dispensée. Loïck, Jean-Marie et René bavardaient sans faux-semblants, très heureux de se retrouver.

Le petit Jean-Matthieu accaparait l’attention de toutes ces dames, la conversation de Jean-Marc amusait beaucoup Yann tandis que son frère Jean-Luc, demeuré un peu en retrait, s’empressait d’aider Geneviève que sa mère avait invitée à participer au service…

Hervé Guillou s’entretenait avec le régisseur de Kerjagu et les deux gardes-chasse en uniforme réglementaire… René plaisantait avec Kenneth à propos des cartouches qui conviendraient...

On ne s’attarda pas davantage. L’opérateur venu tout exprès de Vannes fit s’installer pour une première photo toutes les personnes présentes; la seconde regroupa les chasseurs et les rabatteurs conviés Louis Nicolet, qui souffrait dune entorse légère, ne devait pas participer à la battue, mais se trouvait en tenue pour la photo. Tomas se joignit à eux en combinaison de motard et le petit Jean-Matthieu insista pour s’associer aux hommes, ce que tout le monde accepta de bonne grâce.

Tomas s’éclipsa juste après pour repasser quelques minutes plus tard sur sa moto pétaradante en klaxonnant, avec un salut amical… Et la superbe Norton «Manx» prit le chemin qui ralliait la route de Vannes.

Il était à peine neuf heures… Il avait plu un peu pendant la nuit, mais il faisait doux. Ni brouillard ni frimas. Le ciel était clair, le soleil encore bas. Le groupe des chasseurs remontait déjà la prairie en direction du bois. Les femmes rentrèrent ensemble dans le pavillon avec le photographe et tout son matériel.

C’est à ce moment que Jean-Matthieu s’échappa dans l’intention de rejoindre ses aînés à travers prés. Judith s’en rendit compte immédiatement et résolut de le suivre en marchant, certaine de le rattraper avant la lisière du premier bosquet. Toutefois, le garçonnet accélérait et sa mère se mit à l’appeler de plus en plus fort sans qu’il fît mine de l’entendre. Le gamin riait. Judith s’essoufflait. Les hommes étaient entrés déjà depuis quelques minutes dans le sous-bois. Un chevreuil est subitement sorti d’un taillis. La course de l’enfant était masquée par l’animal. Des chasseurs ont fait feu. Le brocard a fui. Le petit Jean-Matthieu est mort…

Les témoignages concordèrent; lenquête de gendarmerie conclut à un accident, ce que tout le monde accepta. Seules, trois des armes avaient tiré une cartouche à balle, celles de Loïck, dHervé et de René. Cela, tout le monde lentendit.

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Les obsèques du garçonnet furent célébrées le vendredi suivant à Beauvoir-sur-Mer en Vendée, et l’enfant rejoignit le caveau des Ferchaux. À l’exception d’Hervé Guillou, tous les hôtes des Nicolet présents à Elven le matin du drame s’étaient déplacés. L’église était bondée et le silence pesant. L’accident avait fait les titres de toute la presse de l’Ouest…

Après l’office qui fut sobre, une foule nombreuse accompagna la famille jusqu’au cimetière. Il faisait frais, le ciel pâle était d’azur.

Les condoléances furent reçues pendant un très long temps. Les jumeaux demeurèrent très dignes à la gauche de leur mère. Lorsque Loïck de Rozenn s’approcha d’eux, Jean-Luc refusa d’abord la main tendue en balbutiant à son intention à voix étranglée :

– Où sont les autres, Monsieur?

– Je suis là pour vous deux, pour votre père et votre maman. Nos amis Nicolet sont tous présents, mais ils ont préféré rester en retrait. Nous n’oublierons jamais votre frère. Acceptez de recevoir toute l’affection que nous vous portons.

Alors seulement Jean-Luc prit la main de Loïck de Rozenn, qui se tenait droit, debout devant lui, dans son uniforme d’officier d’infanterie; le baron la pressa entre les deux siennes en sinclinant et vit dans le regard du garçon qui ne se dérobait pas couler des larmes dimpuissance. Linstant daprès, Jean-Marc reçut le même geste de compassion de sa part; il eut le cran de dire simplement :

– Merci, Monsieur.

Les deux adolescents se rapprochèrent de leur mère; Jean-Marc passa son bras gauche derrière la nuque de Jean-Luc et lui prit l’épaule. Alors, comme s’ils ne faisaient plus qu’un, les jumeaux, de leur main droite, continuèrent mécaniquement à serrer les mains tendues. Ils étaient entrés pour un temps dans «lailleurs» de leur petit frère.

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Le corbillard automobile et les véhicules d’accompagnement des pompes funèbres roulaient déjà vers Vannes. La famille endeuillée demeura au hameau du Petit-Vieil, au nord de l’île de Noirmoutier, où les parents de Jean-Marie Ferchaux possédaient une belle maison où ils envisageaient de se retirer. Toutefois, ils durent repartir dès le dimanche : le lendemain serait jour de classe. Et ce serait dur pour tous.

Jean-Émile, qui était mareyeur, maintenant associé à son père, refusa que son cadet commandât un taxi. Il emprunta à son Jean-Joseph Ferchaux sa confortable Peugeot 301 (une berline 4 portes) et transporta à Vannes Jean-Marie et les siens.

Peu de mots furent échangés au cours de ce triste retour. Rue du Moulin, les jumeaux restèrent un moment à l’arrière du véhicule. Juste avant que leur oncle les rappelle pour qu’ils descendent, Jean-Luc lança, très bas, à son frère :

– J’ai bien réfléchi. Je ne suis pas sûr… Dis, la balle... elle ne venait pas du fusil de monsieur de Rozenn. Qu’est-ce que tu en penses?

– J’en pense que c’était un accident! Un accident!

Les garçons s’étreignirent un instant et ils sortirent la tête haute en retenant leurs larmes.

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