Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Kermarzin - I - Kenn'meur

-----===-----

 

- Chapitre 1 - (extraits)

L’été 1913

*

 

Bénodet (Finistère)

Dimanche 27 juillet 1913.

Loïck de Lochlan et son père Armel ont quitté Kenn’meur, la manoir familial, peu après le déjeuner. Ils ont chevauché ensemble jusqu’à Kerbastiou, au nord de la commune de Clohars-Fouesnant, où ils ont laissé les montures. Le baron avait promis pour ce jour-là l’exploration dont son garçon rêvait depuis si longtemps.

Déjà équipé, le jeune fermier Marcelin Gariou les attendait, le sourire avenant, planté droit sur ses sabots couverts. Il avait endossé un havresac et portait à la ceinture une serpette et un sécateur. Il avait mission de guider les visiteurs, dont le maître du domaine, jusqu’à la parcelle escarpée et boisée connue au cadastre sous le nom de motte Killmartain...

Marcelin a tracé la voie, Loïck à ses basques et Armel à dix pas. Ils ont d’abord longé le ruisseau qui sourd à Roud-Guen, avant de confluer avec d’autres vers l’anse de Kerandraon pour se perdre dans l’Odet.

Près du petit pont qui l’enjambe, ils ont traversé face au soleil le chemin de Plegavern. À leur gauche, un sentier à l’abandon pénétrait dans le sous-bois. Sur un signe, le groupe s’est arrêté.

– On est arrivé ?

Marcelin invita d’un geste le jeune Lochlan à le suivre. Ils s’engagèrent dans la montée... L’effort dura quelques minutes et le passage s’élargit à son terme. Le chemin débouchait sur une clairière envahie par les ronces et quelques arbres tourmentés…

À leur droite, le soleil éclairait les vestiges d’une enceinte effondrée. Ils la contournèrent. Au sommet de la butte, Loïck et son guide firent halte sur une aire pavée entre les pierres de laquelle s’insinuaient des ajoncs desséchés et des fougères jaunissantes. Loïck se sentait en pleine aventure. Le baron qui les avait rejoints prit le relais de son fermier :

– Nous sommes ici dans la grand-salle de l’ancienne demeure de Plegavern dont chacun ignore même le nom aujourd’hui ! Cela fait des siècles qu’il appartient au domaine ! Quelques personnes l’appellent peut-être « Kastell-tan », le château brûlé…

– Mais il n’en reste plus rien !

Autour d’eux, seulement des herbes folles ! À moins de quinze mètres, la nature avait rétabli ses droits.

– Sous la grand-salle, Loïck, des vestiges sont intacts. Marcelin, ouvre la voie !

-----=======-----

Une petite heure plus tard, Loïck aida le fermier à remettre en place la solive et les pans de bois qui masqueraient à nouveau la partie haute du cintre sous lequel les deux hommes et l’adolescent s’étaient engagés pour entrer…

Armel de Lochlan s’adossa au mur ensoleillé. Les lampes à carbure qui avaient éclairé les salles basses du château dans la fraîcheur et les ténèbres retrouvèrent le havresac de Gariou. À cinq pas devant lui, encore ébahi, Loïck se frottait les yeux… Le baron rompit le silence,

– Nous sommes descendus tout à l’heure à huit mètres environ sous la grand-salle. C’est là que le 16 août 1726 le seigneur Guillaume de Trudbert, qui avait pris notre ancêtre Fabian sous son autorité bienveillante, lui expliqua qu’il était bien son parrain, mais pas son père. En vérité, les terres et le château qu’il occupait ne lui appartenaient pas : il avait testé pour les rendre, le moment venu, à celui qui en était le vrai seigneur et maître, un noble écossais. 

– Père, j’ai compris ! C’était lui, c’était Fabian !

– Pas si vite, Monsieur mon fils ! 

– Père, pensez-vous que…

Armel de Lochlan ne laissa pas son garçon poser sa question et lui dit simplement en souriant, mais fermement :

– Ce sera tout pour aujourd’hui.

Désappointé, Loïck n’insista pas. Le baron invita Gariou à l’accompagner sur quelques pas.

– Marcelin… Nous recevrons prochainement à Kenn’meur deux amis de Loïck pour de courtes vacances. Je les autoriserai à venir ensemble jusqu’ici, car j’imagine que mon fils voudra leur en faire la surprise ! Sûrement par jeu et pour le goût de l’aventure ! Tu m’as entendu tout à l’heure évoquer notre ancêtre Fabian de Lochlan et aussi le seigneur de Trudbert, son parrain. Tout ce que je sais à leur sujet n’est ni précis ni très clair, mais je communiquerai ce que j’en connais à Loïck. Je te demande simplement de ne souffler mot de tout ceci à personne, afin que l’imagination ne prenne pas le pas sur la réalité. T’y engages-tu ?

– Certes, Monsieur, vous pouvez me faire confiance… Je me souviens de mes équipées quand j’avais son âge ! Le jeune Monsieur ne va pas manquer de surprendre ses amis… Et pour notre petite Louise, Monsieur le baron ?

Marcelin était tout récent père ! Armel et son fils avaient juste aperçu Maryvonne, qui allaitait son bébé, par la porte entrouverte de la chambre. Ils iraient les saluer tout à l’heure… Monsieur de Lochlan rassura son fermier :

– Ma femme et moi y avons réfléchi. Nous sommes très sensibles à l’amitié que vous témoignez à Loïck. Nous l’informerons, et il décidera seul. Je ne doute pas de sa réponse ! Maintenant, si tu veux bien, sors mon Brownie de ta sacoche. Tu nous prendras tous les deux en photo auprès de la tourelle la plus haute… même si elle ne nous dépasse plus guère ! J’en ferai tout à l’heure une autre devant Kerbastiou. Rejoignons mon garçon !

Leur aparté lui parut long. Loïck avait compris que les deux hommes s’entretenaient à son propos et qu’il serait inutile de les interroger. Toutefois, il se sentit très fier de poser au côté de son père. Jamais il n’oublierait ce jour-là !

-----=======-----

 Au retour, les chevaux trottaient sur le chemin de Bodinio...

– Nous discuterons ce soir de cette belle journée, mon garçon. Et je répondrai du mieux que je le pourrai aux questions qui t’interpellent.

– Oh, père, je vous remercie. Vous ne pouviez pas m’accorder un plus grand bonheur. Et je…

Le baron l’interrompit :

– Loïck, la tradition familiale a voulu depuis des années que les enfants de notre condition s’adressent avec simplicité, mais aussi avec déférence à leurs parents. Et lorsqu’ils deviennent adolescents, comme toi aujourd’hui, à 13 ans, les parents ne considèrent plus les enfants qu’ils étaient, mais plutôt le jeune homme ou la jeune fille qui doit tenir leur rang !

Perplexe, surpris, le garçon l’interrogeait du regard… Le baron lui sourit.

– Que penses-tu de cette tradition ? Qu’en pensez-vous, Monsieur de Lochlan ?

– Ce que j’en pense, père ? Ce que j’en pense ? Je vois… je vois que vous souriez. Alors je vais oser vous répondre que je pense comme vous : la tradition, je crois que vous avez décidé qu’elle était… Oui, je connais ce mot : qu’elle était obsolète !

– Vraiment ? Un petit galop, M. de Lochlan ?

– C’est parti, papa ! Et rattrape-moi si tu le peux.

-----=======-----

Les chevaux dessellés retournèrent dans leurs stalles à l’écurie adossée à Ti-kezeg, la longère qui portait bien son nom (« maison des chevaux »). Pierre-Yves les prit en charge… L’aîné et seul garçon des enfants Canivet avait toute la confiance du baron ; âgé de 17 ans, il avait fréquenté l’école des Frères et obtenu son certificat d’études à 13 ans ; il assistait son père Yvonnik, fermier de Kergoavec et régisseur du domaine des Lochlan, qui plus tard lui laisserait la main.

Armel et son fils avancèrent vers la cour principale pour répondre au salut amical de l’exploitant. Loïck poussa jusqu’au pré où Maria achevait la traite du soir, l’embrassa très naturellement et taquina les deux petites sœurs de Pierre-Yves…

Revenant sur leurs pas, les Lochlan n’eurent qu’à traverser le chemin de Kerneost pour s’engager, face au soleil, vers la maison…

– Prenons la Grande Allée…

– Père, pourquoi l’appelle-t-on « La Grande Allée des Ifs » ?

– Plusieurs raisons… L’if, chez nous, c’est tout un symbole… Je t’en reparlerai. Mon trisaïeul Yvinec de Lochlan les a fait planter au début de l’année 1813, qui était celle des 13 ans mon arrière-grand-père Matthias… qui furent fêtés… le 24 août !

– Comme moi ?

– Oui, comme toi… Tu es né jour pour jour un siècle après ton arrière-arrière-grand-père… Je pensais te l’avoir déjà dit...

– C’est extraordinaire ! Mais, père, pour moi, la famille se limite à celle de maman, qui est nombreuse… Et de votre côté, à part mes grands-parents Charles et Clara, que j’ai à peine connus… n’avons-nous pas des cousins éloignés ? Vous ne m’avez… Tu ne m’as… pas souvent parlé de tout cela...

– Je le ferai. 

Aux hésitations de son fils, Armel de Lochlan comprit que son garçon n’osait pas reprendre la conversation sur le thème de la tradition, interrompue par leur joyeuse course ! Ils avaient dépassé l’étang et même atteint la route de la Chapelle sans rencontrer âme qui vive !

– Tu m’as devancé au galop tout à l’heure… Et pour le reste, tu ne t’es pas trompé, Loïck, rassure-toi ! Tu nous appelles maman et père… ou papa ; et tu nous vouvoies naturellement, parce que nous t’avons appris à faire ainsi. Mais je sais bien qu’entre ta maman et toi le vouvoiement n’a plus cours depuis bien longtemps. Et je constate que tout autour de nous le tutoiement n’empêche pas le respect, comme par ailleurs, hélas, le vouvoiement ne restreint pas les écarts de langage… Je te connais bien et je t’aime mon garçon… Tu as su franchir le pas… Je t’y accompagne d’autant plus volontiers que je l’ai voulu… Mais je me demande si, de nous deux, je ne serai pas le plus maladroit : le poids de la tradition, sans doute… Sur le perron, Héloïse les attendait avec un sourire qui n’était pas celui d’une baronne…

– Alors, les hommes, auriez-vous percé le secret du vieux château ?

– Pas encore, ma très chère, mais ce soir, avec mon nouveau complice, nous y travaillerons.

Ensemble, le fils et le père éclatèrent de rire.

– Montez vous changer, nous nous retrouverons au boudoir. Deborah servira le souper à huit heures.

-----=======-----

On accédait directement à la salle qui faisait office de bureau, par le vaste hall de Kenn’meur ou plus simplement depuis le grand salon.

Une bibliothèque en noyer à sept portes vitrées en partie haute occupait tout un mur. Les livres qui s’y trouvaient fort esthétiquement répartis ne constituaient pas, c’est du moins ce que Loïck en savait, l’ensemble des ouvrages le plus souvent compulsés.

À droite, près de l’issue renvoyant sur l’entrée, une seconde bibliothèque de style anglais, récemment acquise dans une vente à Fouesnant par Héloïse de Lochlan... En face, entre les fenêtres sur la cour d’honneur, le bureau Empire et son fauteuil... Une athénienne et trois tabourets Dagobert assortis complétaient cet ameublement. Sur les murs, surtout des portraits de famille et des tableaux de maîtres bretons…

Armel de Lochlan avait préparé sur le guéridon une épaisse chemise à sangles et un registre en cuir grenat. Il invita Loïck à s’asseoir près de lui.

– Tu étais bien petit quand mes parents sont décédés dans cet accident qui nous a tous tant bouleversés… Je sais que tu les portes toujours dans ton cœur. J’avais ton âge lorsque mon arrière-grand-père Matthias de Lochlan m’a raconté l’histoire de notre famille, telle qu’il la tenait de son propre grand-père, Louis-Tudy. Ton bisaïeul, Louis-Jean de Lochlan, est mort à la suite d’une chute de cheval en 1850, c’est-à-dire peu de temps après la venue au monde de Charles, ton grand-père...

– Euh ! Excusez-moi, papa, mais je m’y perds… Je veux dire, excuse-moi. Vous n’avez pas… N’existe-t-il pas une liste de...

Le baron sourit… Il avait sciemment accéléré le débit de son propos et s’attendait à la question…

– Tu vois ce gros dossier ? Il contient tous les éléments que j’ai rassemblés à propos de la lignée des Lochlan. Je suis allé consulter en mairie, à Bénodet et à Clohars, les registres des naissances, mariages et décès, bien à jour depuis le début du siècle dernier… J’ai recensé et recopié tout ce qui la concerne. Pour les archives antérieures, j’ai bénéficié du concours des recteurs de Bénodet et de Clohars. J’ai dû me rendre aussi à Pleuven et à Quimper. Quelques-uns des successeurs des notaires de nos ancêtres m’ont également aidé… Et si j’ai fait tout cela, c’était dans l’intention de t’en parler cette année justement, à la veille de tes 13 ans. Tu verras que depuis 1726, vrai ou faux, un père ou un grand-père a toujours convoqué le nouvel héritier de la lignée, l’aîné, au moment de ses 13 ans ! Et pour moi, ce fut mon arrière-grand-père Matthias ! Il m’a mandé à l’endroit où nous nous trouvons ! Ouvre le registre et prends le document inséré entre les deux premières pages. C’est ton arbre généalogique, mon garçon ! J’y travaille depuis des mois !  

-----=======-----

La nuit tombait. Le bras chargé, Loïck embrassa ses parents. La lampe pigeon éclaira bientôt la chambre du Coq, celle-là même qu’avait occupée Armel adolescent. Et le « jeune homme » s’intéressa d’abord au grand cahier grenat. Un peu plus tard, Héloïse de Lochlan et le baron comprirent, à la lueur qui glissait sous sa porte, que leur fils ne dormait pas. Ils se gardèrent d’intervenir.

-----=======-----

Lundi 28 juillet 1913.

Les 96 pages du registre avaient été numérotées consciencieusement par Armel de Lochlan lorsqu’il l’avait ouvert en 1889. Les deux premières étaient vierges. La troisième portait ce titre : Le grand Journal de mes 13 ans, par Armel Louis Tudy de Lochlan.  

L’adolescent détacha proprement quelques feuilles d’un ancien cahier de brouillon. Il y recopia d’abord avec soin les écrits de son père…

*****

Mercredi 26 juin 1889.

Ce dimanche, mon arrière-grand-père, le baron Matthias, ma grand-mère Yvonne, mon père Charles, ma mère Clara, ma sœur Claire-Marie et mon petit frère Louis-Jean se sont rassemblés à l’occasion de mes 13 ans.

Mon bisaïeul m’a complimenté, puis il s’est tourné vers mon père et lui a demandé de bien vouloir honorer le « serment de Killmartain ». Et il a ajouté :

– Charles, tu n’as pas connu ton père Louis-Jean. Mais il l’a prononcé avec beaucoup de sérieux ici, à Kenn’meur, en 1836 ; et toi, en 1862. Souviens-toi de notre chevauchée jusqu’aux ruines !

Alors, Père a promis de me faire découvrir les vestiges du vieux château dans les mois qui viennent…

*****

Dimanche 14 juillet 1889.

Ce matin, le recteur en personne a accueilli la famille aux portes de l’église pour féliciter le baron Matthias à l’occasion de ses 90 ans.

Plus tard, à Kenn’meur, le prêtre a béni la table et participé au déjeuner servi en cette belle occasion !

Après le repas, j’ai présenté aux invités la chambre du Coq, où je m’étais installé deux semaines auparavant, au lendemain de mes 13 ans. Mon arrière-grand-père est lui-même monté à l’étage. Il m’a conduit jusqu’à une croisée d’où l’on avait vue sur l’Odet. Il a pointé son doigt vers une villa de Sainte-Marine, bien établie sur la rive droite, à quelques centaines de mètres de la pointe de Combrit. Et il m’a confié que dans cette maison résidait jadis une belle jeune fille et qu’ils s’adressaient des signaux depuis leurs fenêtres. C’était il y a bien longtemps, quand ils avaient 20 ans. Cette jeune fille s’appelait Jeanne Nicol, mon arrière-grand-mère. Et mon bisaïeul a ajouté en montrant le ciel : « Elle est là-haut ! »

Et il a serré très fort mes épaules. Après, le recteur a béni ma chambre. 

*****

La première partie du « grand journal » tenu par Armel Louis Tudy de Lochlan s’achevait sur ces paragraphes !

L’adolescent se rappela la réflexion de son père, la veille, quand il lui avait présenté le cahier : « Et c’est en le redécouvrant, après tant d’années, que j’ai eu envie de tenir la promesse que ni mon père ni moi-même n’avions pu honorer. »

Les recherches du baron avaient abouti en partie, puisque le premier document faisant mention d’un Lochlan figurait bien au registre de la paroisse de Clohars… Et le classeur à sangles délivra des pièces recensées et annotées : le jeune homme entreprit alors de résumer au mieux, d’abord au brouillon, l’essentiel de ce qu’il en comprenait…

Satisfait, il transcrivit son texte, toujours au crayon, sur un épais carnet parfaitement vierge.

Peu avant son entrée en sixième, Loïck avait demandé à sa mère de bien vouloir lui acheter un cahier dans l’intention, avait-il précisé, d’y rédiger « ses mémoires »… Héloïse avait souri, lui avait expliqué ce que signifiaient des « mémoires »… Mais madame de Lochlan n’avait pas contrarié son enfant  : elle avait commandé et fait livrer trois beaux carnets sous reliure toilée. Trois ans plus tard, le vert contenait ses poèmes… (en tout : sept à ce jour). Le brun recelait son journal intime… dont il extrairait l’essentiel en ses futurs mémoires ! Quant au beige, inentamé, il fut étrenné ce soir-là. Il y commença le brouillon de ce qu’il rédigerait sur le registre de cuir grenat quand il en hériterait… Et il s’appliqua particulièrement à la concordance des temps.

Il le présenta à son père le lendemain en lui rendant comme convenu les documents confiés. Loïck se sentait fier de témoigner ainsi de cette aisance littéraire qui lui valait au collège, bien souvent, les compliments de ses maîtres ! Armel de Lochlan le remercia, mais sans ouvrir le carnet beige !

– Ceci t’appartient, mon garçon ! Un jour peut-être souhaiteras-tu t’en servir et reprendre la chronique de notre lignée que j’ai commencée et interrompue aussitôt il y a presque vingt-cinq ans !

-----=======-----

Mardi 5 août 1913.

Les Gariou n’avaient pas été surpris de voir arriver à la ferme, seul et très à l’aise, le jeune cavalier de Kenn’meur : Loïck acceptait avec reconnaissance d’être le parrain de la petite Louise ! Il l’avait bercée et portée un instant. L’adolescent avait bu une tassée de cidre avant de filer jusqu’à Nervouêt, toute proche, sur le chemin de Kerangaro.

Au retour, il aperçut le baron qui l’attendait à Ti-kezeg avec le régisseur et Pierre-Yves.

– Alors, fils, heureux !

– Oh, oui, papa ! Le baptême aura lieu le dimanche 7 septembre !

– Nous en serons… Les familles Canivet et Lenvez aussi, bien sûr… Es-tu passé à Nervouêt voir ta commère Marie-Paule ?

– Ma commère ? Commère ? Ah, oui, compère et commère, parrain et marraine, c’est elle qui m’a appris… Et j’aurais dû le comprendre ! Commater et compater en latin !

– Et alors ?

– Elle savait bien avant moi ! On s’entendra bien… Elle est très belle. Mais pas autant que maman…

– Bien, mon garçon ! Tu n’as rien remarqué d’autre, là-bas ?

– Euh, si. Elle attend un bébé pour bientôt !

– Eh, oui, mon fils, la roue tourne… Étienne m’a dit qu’il espérait un petit Lenvez… Nicolette a tout juste deux ans ! Et toi, Loïck de Lochlan, treize dans vingt jours !

Le baron avait préparé le fil de son annonce… Ainsi, ni à Kerbastiou ni à Nervouêt, pas plus d’ailleurs que chez les Canivet, personne n’avait vendu la mèche…

– La nuit du 4 août est passée ! Les privilèges sont abolis… Tu suis, Loïck ?

– Euh, non… Ah, si ! La nuit du 4 août 1789 !

– Eh bien, moi, ton père, je t’accorde un privilège à ma façon pour tes treize ans !

Les Canivet se retenaient à peine de sourire…

– Ce sera en quelque sorte notre cadeau pour ton anniversaire, le 24 août prochain : ta mère et moi souhaitons accueillir à Kenn’meur les deux bons camarades de collège dont tu parles si souvent, Ferchaux et Nicolet. Nous en avons déjà convenu avec leurs parents. Et vous pourrez vous installer et même dormir à Ti-Fearghas, si vous voulez ! Marcelin et Pierre-Yves viendront mardi vous aider à aménager la maison du garde. Sous le contrôle de ta maman ! Bien entendu, ils seront aussi chez eux au manoir... Et chez toi, dans la chambre du Coq !

– Oh, papa !

– Nous souhaitons que tout se passe dans la simplicité. Nous irons ensemble les chercher en fin de matinée le jeudi 21 en gare de Quimper. J’ai déjà retenu le taxi.

-----=======-----

Beauvoir-sur-Mer (Vendée)

Jean-Marie Ferchaux avait la passion du vélo et son héros était sans conteste Lucien Petit-Breton. Il avait lu dans L’Ouest-Éclair du lundi 28 juillet 1913 que le champion avait abandonné au cours de l’avant-dernière étape, peu après Longwy ; il avait eu peine à s’en remettre : le Nantais ne gagnerait pas son troisième tour de France…

Mais l’adolescent s’en était consolé : il irait fin août passer quelques jours à Bénodet chez son meilleur ami, Loïck de Lochlan. Une première fois qui le rendait fier, mais qu’il appréhendait quelque peu, car monsieur de Lochlan père était baron ! Heureusement, convaincre ses parents n’avait pas été trop difficile : l’invitation leur était parvenue par un courrier fort aimable adressé par la mère de son camarade au début des vacances d’été.

-----=======-----

Mareyeurs aisés, les Ferchaux géraient leur entreprise à Beauvoir-sur-Mer où ils possédaient également un commerce de vente au détail et une maison cossue… De leurs deux fils, Jean-Marie, le benjamin, était le plus attentif à l’école. Ses père et mère l’imaginaient déjà ministre ou évêque et ils avaient choisi de l’inscrire dans le collège qu’ils pensaient le meilleur de toute la Vendée, à Saint-Laurent-sur-Sèvre… Mais pour une raison obscure, il n’y fut pas retenu. Pour son entrée en 6e, il faudrait pourtant viser haut…

Leur médecin de famille, en qui ils avaient une absolue confiance, leur vanta les jésuites et le pensionnat de Vannes dont il était ancien élève… Il leur donna une liste de contemporains célèbres qui l’avaient fréquenté et cita André Savignon, qui venait d’obtenir le prix Goncourt pour son roman Filles de la pluie  ; le nom de Joseph-Jean Aubert acheva de les convaincre ; en effet, dans une revue abandonnée par un touriste de passage à l’Hôtel des Voyageurs, Jean-Joseph Ferchaux avait découvert page après page, les photographies des vingt-deux panneaux du peintre nantais représentant la vie de la Vierge Marie. Il aurait tant aimé pouvoir les admirer en couleurs sur les murs de l’église Notre-Dame-des-Champs… mais Paris était si loin ! Sa vénération pour la mère de Jésus en avait été confortée ! D’autant que Jean, le saint patron des Ferchaux, celui de son père, de son grand-père et de ses fils (car de tout temps les Ferchaux se prénommaient Jean) était assurément, comme l’imaginaire courant le laissait entendre, l’apôtre « préféré » de Marie…

En octobre 1911, le second fils Ferchaux entra en 6e au pensionnat du collège Saint-François-Xavier, à Vannes, d’où il sortirait célèbre. C’est ainsi en tout cas que Jean-Marie l’avait compris. Quant à Jean-Émile, son aîné, il succéderait à Jean-Joseph dans ses affaires…

-----=======-----

Elven (Morbihan)  

René Nicolet faisait le compte à rebours ! Ses parents avaient déjà reçu deux fois son camarade Loïck depuis leur entrée en sixième… D’abord pour un goûter à Vannes, puis toute une journée à Elven, chez son aïeul, le dernier dimanche de juin. René aimait beaucoup son grand-père Albert. Kerjagu n’était pas éloigné de la forteresse de Largoët qui s’élevait également à Elven. Et ce fameux jour, les deux garçons s’étaient même aventurés jusqu’à la grille embroussaillée d’un souterrain dont on prétendait qu’il pouvait y conduire.

Pour bientôt s’offrait un grand bonheur : les Lochlan l’avaient invité à passer quelques jours à Bénodet, bien loin d’Elven. Et il aurait la compagnie de Jean-Marie, le troisième des mousquetaires, comme disait Loïck qui se prenait un peu pour D’Artagnan. Lui-même était Aramis et Jean-Marie Porthos. Aucun n’avait voulu être Athos ! Loïck avait expliqué qu’il avait lu quelque part que le vrai mousquetaire Athos (pas celui du roman d’Alexandre Dumas,) s’appelait en réalité Armand de Sillègue d’Athos (et non Olivier de la Fère) et qu’il était mort à trente ans ! 

-----=======-----

Albert Nicolet était un homme fortuné. Enfant unique d’une lignée d’enfants uniques, il exerçait à Vannes son double métier de comptable et d’antiquaire, héritier en tout cela de son père et de son grand-père… Il possédait également à Elven, à l’ouest du chef-lieu, un domaine forestier et agricole dont il retirait des revenus conséquents. Il avait épousé Léontine Biniou en 1877 et son bonheur fut comblé quand sa femme mit au monde leur fils Louis, au mois de juin de l’année 1878. Hélas, le matin de Noël de l’an 1880, Léontine mourut en couches et leur petite fille ne lui survécut que trois jours.

Du statut d’homme fortuné dont il jouissait, Albert Nicolet passa à celui d’homme malheureux. Il décida malgré son chagrin de s’occuper au mieux de son garçon, mais surtout se réfugia dans le travail. Ainsi, son aisance augmenta, et il confia à Marie-Martine Loriot, l’épouse de son régisseur, la gouvernance du jeune Louis.

Kerjagu était vaste. La villa cossue construite au milieu du XVIIIe siècle portait évidemment le même nom que la ferme : de père en fils, les Loriot assuraient l’exploitation et la gestion du domaine au profit de leurs argentés propriétaires, les Nicolet. La relation entre les deux familles était toujours parfaite et naturellement Marie-Martine prit en charge Louis avec une grande affection que l’enfant lui rendit bien.

Toutefois, Albert Nicolet confia avec prudence l’éducation de son garçon aux pédagogues de Saint-François-Xavier. Lui-même avait assisté le 22 juin 1873 à la consécration de son collège par monseigneur Bécel, évêque de Vannes, sous le vocable du saint jésuite, premier compagnon du fondateur de l’ordre.

En 1899, Louis épousa Bernadette Mautun, une fort jolie femme de la bonne société vannetaise… qui lui donna un fils en septembre suivant… Le couple partagea son temps entre Vannes et Elven, mais ce fut à Kerjagu que l’enfant demeura. Marie-Martine Loriot poursuivit sa bienfaisante mission auprès de jeune René… Au décès de son mari, survenu brutalement, elle avait accepté la proposition d’Albert de s’installer à Kerjagu, dans la maison du gardien, seule dépendance qui fût contemporaine du manoir. Elle se trouvait ainsi officiellement employée en qualité de gouvernante et de cuisinière… C’est-à-dire tout comme avant ! Mais la ferme fut confiée à un couple venu du Limousin.

À la différence de son père, René n’eut pas de précepteur ; il fut inscrit au petit collège Saint-François-Xavier comme demi-pensionnaire jusqu’à la fin de la classe de septième : les Nicolet s’étaient organisés et l’enfant dormait plus souvent à Kerjagu que chez ses parents rue des Vierges. En septembre 1911, il entra à l’internat et fit la connaissance de Loïck et Jean-Marie que la providence lui avait affectés comme voisins de lit dans le grand dortoir des sixièmes.

Et c’est ainsi que trois écoliers de 11 ans, les élèves Nicolet, Ferchaux et Lochlan devinrent des amis pour la vie !

-----=======-----

Lundi 11 août 1913.

Les fêtes organisées cet été par la station balnéaire ont attiré beaucoup de monde et le bac à vapeur qui relie Sainte-Marine à Bénodet fait des va-et-vient incessants. Ses deux amis arriveront à Kenn’meur dans dix jours.

Loïck a sollicité son père pour qu’il accepte de retourner avec eux trois à la motte Killmartain, après les régates de modèles qui doivent se dérouler sur la plage de Bénodet le dimanche 24 août.

– Non, mon garçon ! Mais je t’autorise bien sûr à t’y rendre le mardi suivant avec eux. Vous vous irez à bicyclette, car je sais que ton ami Ferchaux ne monte pas. J’ai rencontré hier Marcelin à Kerbastiou. Vous pourrez pique-niquer dans la prairie... Ensuite, le fermier vous accompagnera. Mais nous en reparlerons…

-----=======-----

Dimanche 24 août 1913.

Toute la famille, « bons camarades de collège » compris, a assisté à la grand-messe. Les Lochlan ont leur place réservée au deuxième rang, mais comme souvent, ils se sont installés en retrait… De quelques bancs seulement…

Quelques instants avant le déjeuner d’anniversaire, Loïck a dû répondre aux compliments que venait de lui adresser son père ; il s’en est acquitté avec une grande aisance et beaucoup de simplicité ; il en fut applaudi. Et Armel de Lochlan a remis « officiellement » à son fils le registre grenat…

– Désormais, il t’appartient de le compléter et d’en prendre soin !

Dans la soirée, Héloïse accompagna les adolescents à la plage… Ils assistèrent aux dernières régates de modèles. Celles-ci avaient passionné les amateurs, très nombreux, et surtout les jeunes garçons. Ces « modèles » sont un peu des jouets, en réalité ; mais ils sont construits dans les règles de l’art par les mêmes chantiers que ceux qui structurent les voiliers… La remise des récompenses honora particulièrement M. de Laubrière qui obtint cinq prix ; la coupe de Cornouaille revint à M. de Turgy. Enfin, la Société des régates de l’Odet passa le flambeau la Société des régates de Loctudy-Bénodet, nouvelle détentrice de la coupe de France des modèles, pour de l’organisation des épreuves en 1914 !

-----=======-----

Mardi 26 août 1913.

Ce mardi, Maryvonne et Marcelin ont accueilli avec bonheur les jeunes cyclistes ! Ils leur ont offert la fraîcheur de leur salle. La femme avait dressé le couvert pour cinq et prévu le déjeuner du couple… très largement. Les garçons ont déballé les pique-niques et tout a été partagé dans la bonne humeur sur la grande table en châtaignier. Et les adolescents ont pu profiter, sans le voir, des arômes du far aux pruneaux qui leur serait servi au goûter !

Loïck présenta fièrement sa filleule à ses amis et chacun put même un moment la prendre dans ses bras !

-----=======-----

Un peu avant deux heures, passé le petit pont du chemin de Plegavern, Loïck et ses deux compagnons se hâtaient sur le sentier montant vers le Kastell-tan… Marcelin suivait à vingt pas. Il avait rappelé les instructions du baron dont Loïck avait eu connaissance...

– Je vous accompagnerai jusqu’à la motte, mais nous ne rentrerons pas dans la partie souterraine du vieux château, car ce serait trop dangereux.

Ils y étaient. Marcelin, en connivence et sur un signe de Loïck, redescendit vers le ruisseau. Il les attendrait au pont.

Les trois garçons étaient seuls là-haut sous le soleil, parmi les herbes folles, entre des vestiges de hauts murs, ceux de la grand-salle de Killmartain... Et aujourd’hui ces ruines, prétendument celles de Kastell-tan ! Leurs pierres, peut-être, gardaient le souvenir des fêtes ou des drames accomplis en ce lieu !

Loïck fit asseoir ses compagnons côte à côte. Il se posa devant eux sur un moellon et, soudain devenu grave, le jeune Lochlan leur parla de Fabian le Premier. Nicolet et Ferchaux se sentirent tout enfant en entendant leur camarade. Cela dura quelques minutes. Et dans une envolée emphatique, sans doute dûment préparée, Loïck leur lança fièrement ces quelques mots :

– Et ce serment, aucun Lochlan ne l’a trahi. Dieu a permis qu’il fût perpétué. Pourtant la famille s’est amoindrie. Les branches cadettes sont éteintes. Un jour mon père partira. Et ce sera à moi et à moi seul de poursuivre la quête !

Reprenant haleine et sur un ton plus simple, mais avec beaucoup d’émotion, il ajouta :

– Le 27 juillet dernier, avant même mes 13 ans, mon père m’a confié le secret des Lochlan. Il m’a invité à le partager avec des compagnons que je désignerai. C’est pour ça que vous m’accompagnez ici, aujourd’hui, à Killmartain.

– Que veux-tu dire exactement, Loïck ?

– L’histoire dit bien que les Lochlan sont les seigneurs de ce lieu ! Mais nous n’en avons pas la preuve ! Et cette preuve, depuis près de deux cents ans, nous la cherchons ! Par amitié ou par curiosité, des compagnons ont consacré du temps à nous aider ! Mon père, ainsi, a désigné deux bons camarades, peu après ses 13 ans. Mais l’année suivante sa jeune sœur et son petit frère sont morts…

– Oh ! Un accident ?

– Non. Une maladie. Le croup. Seul mon père s’en est sorti, malgré une terrible fièvre… Pour lui, 1890 fut « l’année du malheur » et sa « quête » comme il dit quand il en parle, est restée sans suite. À dire vrai, je ne suis pas tout à fait certain qu’il y croie vraiment, à ce que lui avait raconté son arrière-grand-père Matthias à propos de ses origines. Maman non plus n’est pas très convaincue.

– Mais, alors ?

– Mais moi, j’en suis sûr : la réponse est quelque part.

– Oh oui, coupa René, tout cela ressemble à ce qu’on a imaginé à propos de la forteresse de Largoët…. Tu sais, Loïck, quand je t’ai emmené au printemps dernier, depuis Kerjagu, et que nous avons atteint les souterrains…

– Dis plutôt que c’est moi qui les ai trouvés !

– Oui. Enfin, moi je te crois.

– Et toi, Jean-Marie ?

– Cette question ! Alors, tu en doutes ?

– Bon. Nous serons trois. Mon père m’a conseillé de vous laisser du temps pour vous engager. Il m’a promis que lorsque nous serons un peu plus âgés, en classe de seconde par exemple, si nous ne nous entendons toujours bien, il nous en dirait davantage à tous les trois. Et surtout, il reviendrait avec nous à Killmartain, jusqu’au fond des souterrains… Et on enquêterait… Et peut-être que…

– On serait des limiers, s’enquit René ?

– Des limiers ? Ce sont des chiens !

– Oui et non, Jean-Marie ! On dit ça aussi pour les bons policiers. Mon père m’a donné à lire un volume tout récent. Je vous le montrerai tout à l’heure en rentrant à Kenn’meur. On serait les limiers de la brigade de fer !

– La brigade de fer ?

– Bon ! Vous connaissez bien « Je sais tout » ? Mon père le reçoit de Paris tous les mois… C’est passionnant. Il y a des romans, des feuilletons illustrés et plein d’informations qui viennent du monde entier ! Des découvertes… enfin tout !

– Oui, j’en ai vu un chez mon grand-père, à Kerjagu.

– Eh bien, j’ai lu dans "Je sais tout" plusieurs histoires des Aventures d’Arsène Lupin ! Des nouvelles ! Des petits romans, si vous préférez.

– Je sais ce que c’est, des nouvelles ! … Arsène Lupin ? Ah, oui ! le gentleman-cambrioleur.

– Justement. C’est lui. Le livre regroupe toutes ses aventures ! Et le policier qui le poursuit a des limiers très forts…

– Et l’auteur, je sais, coupe Jean-Marie qui s’y connaissait… C’est Gaston Leblanc. Il écrit des romans policiers !

Loïck éclata de rire… René osa…

– … ce n’est pas Leblanc, c’est Leroux. Gaston Leroux. 

– Tu mélanges tout, Nicolet, et toi, Ferchaux, ce n’est pas mieux ! C’est Maurice Leblanc.

– Ah, bien, Monsieur le baron !

Les garçons s’étaient levés depuis un moment et avaient quelque peu oublié l’objet initial de leur conversation. Ils commençaient à redescendre vers le ruisseau du bas. Loïck de Lochlan reprit le cours du jeu…

– Les amis de mon… trisaïeul… non euh… oui, c’est ça… trisaïeul ! … s’appelaient entre eux les trois preux, car ils étaient très braves, paraît-il.

– On a du courage et on a du flair ! On sera les preux-limiers, Loïck !

Jean-Marie venait de rattraper sa bévue à propos du créateur d’Arsène Lupin, et sa proposition fut acceptée d’emblée !

Plus bas, Marcelin les attendait. À Kerbastiou, Maryvonne Gariou les régala de son far aux pruneaux.

-----=======-----

Premiers jours de septembre 1913.

Le 7 septembre 1913, Loïck de Lochlan et Marie-Paule Lenvez portèrent ensemble Louise Marie Fabia Gariou sur les fonts baptismaux.

Quelques jours plus tard, le « jeune homme » de Kenn’meur se résolut à ouvrir sur le registre grenat, devenu sien, une page nouvelle  ! D’abord, il n’avait pas osé. Le texte qu’il avait imaginé était resté en l’état, au crayon, sur le gros carnet beige que son père n’avait même pas regardé ! Bien sûr, il s’était servi de ses notes pour surprendre ses deux camarades, par le récit qu’il leur avait tenu entre les herbes folles de Kastell-tan. Et il se sentait encore fier de l’effet produit.

Ce soir-là, il avait fait si chaud que Loïck ouvrit d’abord en grand la fenêtre de sa chambre donnant sur le parc. Il s’allongea un instant… et remit à plus tard son projet.

Le jour se levait sur un ciel assombri. Un éclair violent illumina la pièce et le garçon, réveillé en sursaut sous le roulement de tonnerre, jaillit de son lit et ferma la croisée. Alors, la pluie s’abattit. Elle dura peu, quelques minutes au plus, puis soudain cessa, comme elle était venue. Il était peut-être six heures du matin.

Loïck mit le nez au carreau et vit en bas son père, sorti sur la terrasse. Il passa dans le cabinet de toilette contigu, versa un peu de l’eau du broc dans sa cuvette, s’aspergea à deux mains le visage. De retour dans sa chambre, il ôta sa chemise de nuit, et osa se regarder nu devant la haute glace de son armoire. Il se trouva beau, grand et viril. Son sexe réveillé l’entendit : aussitôt intervint sans doute quelque ange gardien pour éloigner l’adolescent des pensers obscurs et des chemins infernaux. Loïck s’habilla rapidement et descendit rejoindre son père.

– Déjà debout, fils ? Quel orage ! Et ce ciel si bleu juste après ! Elle n’est pas belle, notre Bretagne ? Ah, Loïck, resteras-tu, comme moi, si attaché à notre terre ?

– Oh, sûrement, si ! Regardez… euh… regarde, papa… les herbes… se redressent… gorgées de sève et de fraîcheur…

– Ce matin, j’accueille un poète à la porte de ma maison ! Rentrons, veux-tu, je sais que Deborah nous attend…. As-tu entamé un chapitre nouveau sur le registre grenat ? Il t’appartient, maintenant. À toi seul ! 

Loïck et son père prirent leur petit-déjeuner à la cuisine où Héloïse de Lochlan les avait rejoints. Le garçon se sentit heureux. Vers neuf heures, il monta dans sa chambre et s’installa à son pupitre. Il corrigea quelques mots des premiers paragraphes préparés sur son carnet beige. Satisfait, il ouvrit le registre grenat, hésita un moment, tourna trois feuilles vierges et décida de commencer à la page 13. Il choisit d’abord la plume sergent major qui conviendrait pour le titre…

-----=======-----

" Le journal historial des Lochlan"

par Loïck Armel Clair-Louis de Lochlan

Chapitre premier.

De Plegavern à Kergoavec. 1713-1785

 « À Clohars-Fouesnant, au milieu du dix-septième siècle, Honorat de Trudbert est le seigneur de Plegavern. Son château très ancien s’élève sur la motte Killmartain qui domine son domaine. Il possède également les fermes de Nervouêt et de Kerbastiou, ainsi que toutes les dépendances, les terres et les forêts alentour. »

Loïck arrêta sa copie, relut le paragraphe. Il le trouvait maintenant terne et maladroit. Il en conclut qu’il devrait interroger à nouveau son père avant de poursuivre la rédaction de son journal qui devait être « historial ».

Il reboucha l’encrier, rangea son plumier et rejoignit à Ti-kezeg Pierre-Yves Canivet qui s’occupait des chevaux.

Dans la soirée, il soupa en tête à tête avec Deborah. Ses parents avaient répondu à l’invitation du docteur Paul Legarrec qui inaugurait son nouveau cabinet, rue de l’Église à Bénodet. Une réception à la fois amicale et protocolaire, entre adultes. Loïck rencontrait parfois Germain, le second des fils Legarrec qui avait son âge ; il se dit qu’il pourrait s’en faire un bon camarade, bien que le garçon fût élève au lycée La Tour d’Auvergne à Quimper ; mais ils ne se connaissaient sans doute pas encore assez.

Après dîner, Loïck de Lochlan sortit du parc par l’allée principale qui portait le nom du manoir… Il prit à droite le chemin de Kerneost qui traversait une partie du domaine. D’un côté, le parc de Kenn’meur ; à gauche, Ti-kezeg ; plus bas, Kergoavec dont le bocage s’étendait vers l’est au-delà de la route de Poulmic… Il marchait vers la mer… La bifurcation franche du sentier sur la droite signalait la limite du parc de Kenn’meur ; un portillon cadenassé... et à trente mètres, en remontant vers le manoir, la « maison du garde », Ti-Fearghas, où il avait passé de si bons moments avec Nicolet et Ferchaux !

Il poursuivit vers la pointe Saint-Gilles. Il ne croisa en chemin que deux jeunes femmes en promenade qu’il salua poliment et qui répondirent à son « bonsoir ». Il s’arrêta à quelques mètres du bord de la falaise, s’assit sur une pierre et se laissa envelopper avec un grand bonheur par un zéphyr tiède. Le souffle léger du vent semblait s’exhaler de l’horizon orangé où le soleil allait bientôt s’éteindre… L’astre abandonna la mer et s’évanouit derrière les pins noirs de la pointe de Combrit… S’effacèrent alors les derniers reflets cuivrés des clapots de l’Odet…

Loïck remonta vers Kenn’meur par la corniche, et termina sa promenade « à droite trois fois », comme il le recommandait souvent quand des amis le précédaient : « route du Poulquer, chemin de Kerneost, La Grande Allée des Ifs de Kenn’meur »… En passant le portail, il vit dans l’ombre que Deborah l’attendait sur le perron…

– Nous avions convenu que vous seriez de retour avant dix heures, Loïck… Votre maman se serait inquiétée…

– Mais elle n’en saura rien, Deborah, n’est-ce pas ? Et puis, c’est un tout petit retard. Et le soleil s’est perdu à Sainte-Marine… C’était beau.

– Montez vous reposer, Loïck.

Le garçon claqua une bise sur la joue de la jeune femme qui lui souriait, prit la lampe qu’elle avait préparée et rejoignit la chambre du Coq. Sur son bureau, le registre grenat, le carnet beige… C’est à cet instant qu’il décida de remettre une fois encore à plus tard ses travaux d’écriture.

-----=======-----

Collège Saint-François-Xavier, Vannes.

Dimanche 28 septembre 1913.

Veille de rentrée ! Quelques-uns des pensionnaires ne sont arrivés qu’après le souper. Mais, car c’est la règle, aucun n’a manqué l’office des complies, la dernière prière ! Ferchaux, Nicolet et Lochlan se sont levés, assis ou agenouillés autant de fois qu’il convenait, côte à côte… Demain matin, ils seraient ensemble en troisième A.

Fabian savait qu’il ne reviendrait pas à Kenn’meur avant la Toussaint... Mais, son père le lui avait promis : il l’accompagnerait à la chasse !

-----=======-----

 Et plus tard… à Kenn’meur et ailleurs.

La mobilisation générale fut décrétée le 2 août 1914 : la Grande Guerre commençait. Ferchaux et Nicolet ne fêtèrent pas à Kenn’meur les 14 ans de leur camarade…

Le beau projet des retrouvailles « deux ans plus tard » se perdit : en octobre 1915, seul Loïck fit sa rentrée en 1re division : ni Jean-Marie ni René ne le rejoignirent à Saint-François-Xavier… 

Loïck de Lochlan obtint le 4 juillet 1918 à son « baccalauréat d’enseignement secondaire » (option philosophie). Et plus tard, le baron Armel et son épouse eurent la fierté de féliciter leur fils, sous-lieutenant, à sa sortie de l’École d’application de la cavalerie. C’était à Saumur, aux premiers jours de l’été 1921.

*****

 

- Chapitre 2 - (extraits)

Les Lochlan-Aiglefort 

*

Printemps 1922.

Charles d’Aiglefort était de vieille souche bretonne, même si la branche de l’arbre qui lui donnait son nom était poitevine au XVIIe siècle. Il commandait le 3e escadron du 3e régiment de spahis en garnison à Batna où il résidait avec sa famille. Un soir de juin, il dut annoncer à l’un de ses officiers le décès de ses parents, noyés en mer. Ils voyageaient à bord du paquebot SS Egypt dont le naufrage au large d’Ouessant le 22 mai 1922 avait fait 86 morts. Charles d’Aiglefort s’acquitta de sa mission en militaire, mais la douleur du sous-lieutenant le bouleversa : Loïck de Lochlan n’avait alors que 22 ans. Les corps de ses parents avaient toutefois été rapatriés.

Madame Louise d’Aiglefort (née Le Sueur) accueillit plusieurs fois le jeune officier pour qu’il puisse partager son chagrin sous un toit bienveillant ; il y rencontra Thierry et Anne-Lucie, la cadette et le benjamin des Aiglefort, âgés respectivement de 18 et 16 ans. Loïck semblait avoir surmonté l’épreuve bien qu’il se retrouvât absolument sans aucune famille proche. Ce fut donc tout naturellement que madame d’Aiglefort lui recommanda de se présenter un dimanche à Plomelin, au manoir de Kerfaouen, dès qu’il rentrerait en Bretagne. Pendant les quelques jours de la permission qui venait de lui être octroyée, il pourrait ainsi faire la connaissance de l’aînée des enfants, Isabelle.

Loïck ne put embarquer pour Marseille que douze jours après l’annonce du naufrage. Entre temps, en son absence, mais avec son accord télégraphié, les obsèques avaient été organisées et conduites par les parents d’Héloïse, très affectés. L’officier atteignit Kenn’meur le 9 juin...

Il se recueillit au cimetière de Bénodet à la veille d’un office religieux qui fut célébré à la mémoire de défunts en l’église Saint-Thomas-Becket, en présence des proches de sa mère. Zélie d’Aiglefort, informée par son frère, et sa nièce Isabelle, y assistèrent et présentèrent leurs condoléances au jeune baron Loïck, dernier représentant de sa lignée. Elles l’invitèrent à leur rendre visite à Plomelin.

Isabelle d’Aiglefort venait d’avoir 19 ans. Fille aînée de Charles, elle achevait ses études secondaires à Quimper et résidait à Plomelin, au manoir de Kerfaouen, où vivait également la sœur de son père qui n’était pas mariée. Les biens des Aiglefort s’étendaient sur plusieurs hectares sur la rive droite de l’Odet.

Loïck les y rencontra trois jours après la cérémonie et bien naturellement il invita Isabelle et sa tante à connaître Kenn’meur, après qu’il eût réglé ses affaires et confirmé Pierre-Yves Canivet comme régisseur du domaine. Quand l’officier repartit pour l’Algérie, les jeunes gens promirent de s’écrire…

-----=======-----

Le mariage fut célébré à Plomelin le samedi 9 mai 1925 et les époux s’établirent à Kenn’meur. Le couple convint que madame de Lochlan ne suivrait pas Loïck en garnison tant qu’il serait hors de France. Isabelle avait interrompu ses études. Mais elle aimait voyager, courir les musées et surtout s’installer derrière son chevalet. Sa valise ne la quittait pas.

-----=======-----

Yann de Lochlan et ses cousins.

Yann naquit à Kenn’meur le 11 février 1926. Le docteur Paul Legarrec pratiqua ce soir-là son dernier accouchement… Il laissait son cabinet de la rue de l’Église à son fils Germain, qui devint tout naturellement à son tour le thérapeute des Lochlan…

Loïck embrassa son bébé pour la première fois le 21 mars.

Son bonheur transpirait ! Le jeune officier blottit l’enfant contre lui, prit la main d’Isabelle et se rendit avec eux dans la chambre du Coq, celle qu’il occupait adolescent. Sur la cheminée, il saisit un cadre qu’il porta au regard d’Isabelle.

– Mon amour, tu connais cette photo. Tu me vois tout petit, dans les bras de mon père…

– Tu lui ressembles tant ! Mais il en est une autre que je lui préfère : celle où tu es plus grand, à 13 ou 14 ans, auprès de lui devant un tas de ruines.

– Un tas de ruines ! Sais-tu, Isabelle, que ce sont celles de Kastell-tan, près desquelles mon ancêtre Fabian a vécu il y a un peu plus de deux cents ans ? C’est du moins ce que m’a raconté mon père un soir, à son propos. Je m’en souviens très bien. C’était ici, à Kenn’meur, quelques semaines avant mes treize ans !

– Les ruines de la motte ? Celles qui dominent Nervouêt et Kerbastiou ? Tu as promis si souvent de m'y emmener !

-----=======-----

 Ces quelques mots lancés réveillèrent tant de moments effacés que Loïck ressentit sur l’instant le remords d’une parole non tenue… Or Yann était né !

Il se revit chevauchant au côté de son père, en ce mémorable dimanche de juillet 1913. Marcelin les avait attendus pour les guider jusqu’aux vestiges du vieux château brûlé ! Et à la lumière de la lampe au carbure qu’il portait sur le front, il avait découvert cet endroit que le baron Armel avait appelé « salle du serment »… Et quelques jours après l’enthousiasme de Nicolet et Ferchaux… Enfin cet autre soir, à la nuit tombante, quand il avait décidé, après sa promenade jusqu’à la pointe Saint-Gilles, de renvoyer à plus tard la mise en forme de ses travaux d’écriture sur le registre grenat.

« Désormais, il t’appartient de le compléter et d’en prendre soin », lui avait dit son père, en le lui remettant le jour de ses treize ans.

Loïck réalisa qu’il n’avait jamais vraiment cherché quelque indice qui pût justifier sa « quête » ; quant aux « preux-limiers » qu’il avait sollicités cet été là, ils avaient probablement considéré tout cela comme un jeu.

Au fond du cagibi sombre dont la porte basse ouvrait sur la chambre du Coq dormait la première malle d’officier du jeune père. Loïck la réveilla. Elle lui rendit les trésors de son enfance, ses livres d’étudiant, des livrets… et surtout le fameux registre grenat, l’épais carnet beige de ses brouillons et le « dossier de ses ancêtres ».

Alors il s’enferma tout un moment et reprit ses notes. Il relut d’abord le titre et le court paragraphe qui constituaient son unique contribution au « journal historial des Lochlan » ! Puis il tourna tour à tour, entre sourires et soupirs, chacune des pages du carnet beige ouvert peu avant ses treize ans !

-----========-----

Anne-Lucie d’Aiglefort avait devancé sa sœur d’un an, presque jour pour jour, et épousé à Plomelin un jeune officier ami de Loïck, Louis de Soyers… En fin d’après-midi, la cadette d’Isabelle vint en voisine depuis Fouesnant pour saluer son beau-frère et admirer une nouvelle fois son neveu. Isabelle en fut ravie et proposa d’organiser à Kenn’meur le dimanche suivant une petite réception. Anne-Lucie et son mari pourraient ainsi présenter à Loïck leur premier né Gilbert qui n’avait guère que trois semaines de plus que Yann ! Si le temps le permettait, Loïck irait faire découvrir son domaine à Louis et surtout à Anne-Lucie qui en mourait d’envie. Isabelle et Gwladys, la jeune cuisinière récemment engagée, s’occuperaient des bébés !

Finalement ce jour-là, les deux beaux-frères décidèrent d’une promenade à cheval sous une petite bruine et abandonnèrent ces dames à Kenn’meur. Ils trottèrent jusqu’à Kerbastiou. Louise qui allait sur ses treize ans embrassa son parrain.

Les relations que le baron et son épouse entretenaient avec leurs trois fermiers étaient simples, naturelles et confiantes. Vouvoiement de mise, certes, sauf entre Loïck et Marcelin… Louise et ses cadets, Mahé et Juhel, tutoyaient les Lochlan, et réciproquement. Maryvonne était plus réservée comme l’étaient également parfois, selon les circonstances, les Lenvez à Nervouêt et les exploitants de Kergoavec, où Pierre-Yves Canivet avait pris avec sa femme Ludivine la succession de ses parents.

Monsieur de Lochlan entraîna son beau-frère jusqu’aux vestiges de Kastell-tan, dont Louis de Soyers ne connut en plein vent que les pavés de la grand-salle, sous une pluie qui devenait insistante. Au retour, le jeune officier rapporta quelques-uns des propos de son père un peu moins de 13 ans plus tôt. Ses invités l’écoutèrent poliment. 

Loïck se garda d’évoquer le « serment de Killmartain ».  

-----=======-----

Les Soyers prirent congé.

– À très bientôt à Clohars-Carnoët !

La famille se retrouverait en effet réunie moins de trois semaines plus tard au mariage de Thierry d’Aiglefort... Le benjamin de la fratrie épouserait à Clohars-Carnoët, en l’église Notre Dame de Trogwall et en plein bonheur, la belle Émeline de Clerk... dont le bébé viendrait au monde en mai prochain !

-----=======-----

Kenn’meur, été 1928.

Bien souvent, Loïck revoyait en pensée le visage si doux de sa mère, et celui de son père, martial et clair, auquel il ressemblait tant. Et bien souvent également lui revenait le souvenir de cette montée, depuis le petit pont sur le chemin de Plegavern, jusqu’aux ruines de Kastell-tan…

Armel de Lochlan lui avait « raconté » ce qu’il tenait lui-même de son arrière-grand-père Matthias ! Mais si peu de traces écrites. Ses recherches avaient toutefois comblé quelques vides et fixé des dates et des noms…

Reprenant le fil du récit que l’adolescent de 13 ans avait imaginé « historial », Loïck mit au propre les paragraphes à suivre… avec les mots et le style de l’homme de vingt-huit ans !

Il permettrait ainsi à sa descendance de connaître l’histoire véritable de sa famille. À treize ans, il se voyait poète. Aujourd’hui, pour son fils, il devenait chroniqueur…

La plume de son superbe stylo orné de filigranes dorés, un Sheaffer, délivrait en douceur l’encre anthracite dont l’odeur mièvre s’atténuait trop vite ! Le nouvel « écrivain » regretta le temps déjà lointain du porte-plume trempé dans cette encre violette dont la senteur âcre et forte lui donna sur l’instant, rien qu’en son souvenir, de subtils et envoûtants frissons…

-----=======-----

Il ne résista pas au désir de s’en ouvrir plus librement, plus précisément cette fois, à Isabelle… Yann avait soufflé sa deuxième bougie… Il dormait. Gwladys avait débarrassé les reliefs du dîner. 

Loïck parla de sa découverte de Kastell-tan et du séjour de ses camarades à Kenn’meur en 1913... Il confia à Isabelle les noms de ses deux preux-limiers : il avait retrouvé Ferchaux, l’un des deux amis de collège engagés dans sa quête…

– Il est marié en Vendée… Sa femme et lui sont professeurs à l’école primaire supérieure de Challans… Ils sont parents de jumeaux qui sont nés un peu plus de six mois après Yann. Il a encore le souvenir très fort de sa semaine de vacances au manoir à Ti-Fearghas, et de notre expédition à Killmartain ; mais il n’a pas donné suite à l’engagement de ses treize ans ! Il est chasseur… Nous pourrions l’inviter à Kenn’meur…

Le baron passa un instant à la bibliothèque et revint au salon… Il donna à lire à sa femme les documents et le registre grenat qu’il tenait de son père et les chapitres qu’il venait d’y introduire, et même le carnet beige qui portait ses brouillons… Mais il n’évoqua ni le carnet vert de ses poèmes ni le brun où son journal intime demeurerait secret, pour un temps encore…

-----=======-----

Loïck choisit le jour au souvenir d’un autre et Isabelle enfin visita Killmartain le dimanche 26 août ! Et ils parcoururent ensemble les salles enterrées du château détruit ! Les lampes n’étaient plus à carbure ! Le baron n’avait pas oublié le Brownie de son père, un Kodak 2A, celui avec lequel Marcelin avait photographié Armel et son fils devant la plus haute des tourelles… Le cliché qu’Isabelle aimait tant.

Une nouvelle fois Marcelin traça la voie et prit les photos… Loïck et son épouse posèrent devant... un amoncellement de pierres effondrées à l’angle ouest du vieux château. Maryvonne, sur son seuil, les attendait. La fermière avait retenu le jour, et presque l’heure de cet autre 26 août, lequel en 1913 tombait un mardi ! Le far aux pruneaux était tiède. Loïck ne se sentait plus ni maître ni baron, mais simplement un homme heureux. Louise embrassa son parrain, Juhel et Mahé, 8 et 9 ans, éloignèrent sans les affoler trois poules qui cherchaient l’ombre dans la salle…

Sur le chemin de Bodinio, Isabelle proposa un petit galop... jusqu’à la route de la Chapelle, où les montures furent remises au pas. Son mari n’avait pas pris le devant… La jeune femme le souligna gentiment.

– Merci mon cher ! Ce fut une très belle après-midi ! Et ces gens de Kerbastiou, comme ils t’aiment !

– C’est vrai. Tout est si simple avec eux.

-----=======-----

La fenêtre de la chambre resterait grande ouverte tant la nuit était chaude. Presque nu sur le lit, Loïck se couvrit les reins d’un pan de son peignoir… Il se tourna un instant vers sa femme, presque enroulée dans le drap. Elle dormait, paisible. Il s’allongea tout près d’elle, tranquille… Alors le doux visage de sa mère envahit sa pensée et se mêla à celui de son aimée jusqu’à ce qu’il s’ensommeille. Héloïse et Isabelle veillaient sur lui.

-----=======-----

À l’automne, Jean-Marie Ferchaux fut convié à Kenn’meur pour l’ouverture de la chasse. De l’âge de Yann, les jumeaux Ferchaux furent confiés pendant ces quelques jours à chez leurs grands-parents à Beauvoir-sur-Mer… Isabelle fit la connaissance de Judith…

-----=======-----

Dix ans plus tard…

Au fil des saisons qui suivirent, les Lochlan et les Ferchaux se reçurent à tour de rôle. Loïck invitait Jean-Marie sur ses terres, et son ami sur celles de Philibert Frappier et de son fils Jean-Gilles à Saint-Urbain, village proche de Beauvoir-sur-Mer, qui chassaient le plus souvent avec eux.

Il arrivait que l’un se rendît chez l’autre avec son épouse, mais jamais Yann ne vint à Challans où les Ferchaux enseignaient. Jean-Marc et Jean-Luc ne rencontrèrent pas davantage le jeune Lochlan à Kenn’meur…

Yann profitait régulièrement de ces quelques jours à Plomelin chez ses grands-parents ! À Plomelin, on se faisait un bonheur d’accueillir avec lui ses deux cousins du même âge, Charles-Henri d’Aiglefort et Gilbert de Soyers. Au manoir de Kerfaouen, leur grand-mère Louise et leur grand-tante Zélie ne manquaient jamais une occasion de les gâter !

-----=======----- 

Loïck de Lochlan avait quitté la cavalerie. Depuis 1936, chef de bataillon au 137e Régiment d’infanterie stationné à Quimper, le commandant passait fréquemment à Bénodet et participait activement à l’éducation de son garçon.

Parce que son grand-père, Charles, avait étudié au collège de Vannes jusqu’à seize ans… parce que son père, Armel, y était resté en pension, de la classe de sixième au baccalauréat… il parut naturel à Loïck, en 1937, que son fils, Yann, fût inscrit à son tour à l’internat de Saint-François-Xavier, d’autant que les jésuites y étaient de retour.

*****

 

- Chapitre 3 - (extraits)

Dernière partie de chasse

*  

Kenn’meur, 22 décembre 1938.

En 1938, quelque temps avant Noël, Loïck invita les Ferchaux à Kenn’meur pour une partie de chasse. La précédente datait de plus d’un an, et comme cela arrive quelquefois aux bons amis, ils ne s’étaient ni vus ni même écrit pendant ces quelques mois.

Jean-Marie avait prévenu l’avant-veille, par téléphone, qu’il viendrait seul. Cela contraria quelque peu madame de Lochlan qui n’avait pas souvent rencontré Judith, mais avec laquelle elle savait pouvoir partager beaucoup. L’épouse du Vendéen était professeur de français et très ouverte à tous les arts. Elle aimait la peinture et appréciait les toiles et les croquis d’Isabelle ; elle était musicienne également. Toutefois, Jean-Marie annonçait être porteur de deux bonnes nouvelles, ce qui apaisa Isabelle.

Les Lochlan se trouvaient sur le perron au moment où monsieur Ferchaux descendit de voiture. Gwladys n’eut pas à intervenir ! À la fois gouvernante et cuisinière, elle prêtait à ce moment une attention particulière au dîner qui suivrait.

Isabelle accueillit très simplement son hôte en l’embrassant. Loïck et Jean-Marie échangèrent l’accolade virile dont la tradition remontait à leur temps juvénile. Et monsieur Ferchaux effleura le front de Yann avant de lui serrer la main que le garçon n’osait présenter. L’adolescent sourit à l’homme qui lui souffla gentiment :

– Dieu, ce que tu as grandi ! Compliments !

Et d’enchaîner…

– Eh oui, mes bons amis ! Deux nouvelles importantes : la première, Judith aurait voulu vous en réserver beaucoup plus tôt la surprise, par une invitation : depuis juillet dernier, nous résidons à Vannes ! Ma femme et moi sommes affectés au collège… enfin, pas dans les petites classes, mais à l’école primaire supérieure… Dans l’ancien collège Saint-Yves ! J’espère, Loïck, que tu ne nous déconsidères pas pour autant !

– L’enseignement public a toute mon estime, crois-le bien ! Je me réjouis pour vous deux et vous félicite ! Tu vois comme l’histoire tourne… Le parlement de Bretagne avait chassé les jésuites qui avaient dû abandonner Saint-Yves… Les pères sont revenus en force et ont créé Saint-François-Xavier qui l’a supplanté !

– Pas si sûr ! L’effectif de notre école est en pleine croissance. Et cela a permis justement que nous soyons nommés à Vannes…

– Ainsi vous avez renoncé à la bonne ville de Challans… J’imagine que vous êtes satisfaits de respirer à nouveau l’air de la mer !

– En effet. Nous pourrons sans doute nous voir plus souvent ! Quant à l’autre nouvelle, Loïck, elle va t’intéresser tout autant : j’ai retrouvé René !

– Ce n’est pas possible !

– Mais si, justement.

– Il n’a jamais quitté Vannes : il est aujourd’hui comptable associé à son père Louis, rue des Vierges. Leur cabinet a une excellente réputation. Tu te souviens peut-être que son grand-père Albert était comptable, mais aussi marchand de biens et antiquaire ?

– Pas vraiment, mais je me rappelle très bien avoir passé une journée avec René dans la belle propriété que son grand-père habitait à Elven près de la forteresse de Largoët. Et alors, qu’est donc devenu son grand-père ?

– Il est décédé brutalement en 1921 au retour d’une partie de chasse à ce que m’a dit René. Ses parents ont pris possession du domaine, Kerjagu.

– Ah oui ! Kerjagu, je me souviens maintenant.

– Et ils ont abandonné le commerce des antiquités. Monsieur Nicolet père a fait prévaloir progressivement ses compétences de comptable. Et il a associé rapidement son fils de René à ses affaires. Leur cabinet est reconnu sur la place de Vannes. On y accède par la rue des Vierges et se situe sous leur bel appartement qui donne sur les jardins des remparts dominant la Marle… Mais ils passent toutefois leurs fins de semaine à Elven !

– Et René, dans tout ça ?

– Eh bien, René Nicolet a marché à grands pas sur ceux de son père. Il a même été l’un des tout premiers titulaires du brevet d’expert-comptable en 1927… et cela, sans concourir, « son expérience ayant été considérée comme équivalente par une commission de pairs », à ce qu’il m’a dit, mot pour mot ! Il n’est pas marié ! « Être vieux garçon, ça a ses inconvénients, mais aussi ses avantages ! » Du mot pour mot, encore une fois.

– Vraiment ?

– Oh, René est un homme qui aime bien la fête et qui s’est présenté comme un célibataire endurci… « Pour un temps, a-t-il précisé ! » Et il roule dans une petite Morris biplace rouge capotée noire, du meilleur effet !

– Diable ! Il vit toujours chez ses parents ?

– Il réside plus souvent à Vannes qu’à Elven ; Louis et Bernadette lui ont laissé l’appartement. Quant à moi, j’ai découvert le manoir. Quelques jours avant la rentrée, les Nicolet nous ont invités à Kerjagu !

– C’est fou… J’y suis allé une fois ! J’avais à peine 13 ans !

– Oui… Nous en avions parlé au moment de ton anniversaire !

– Tu te rappelles cela ? C’était il y a plus de vingt-cinq ans !

– Eh bien, oui ! Ces journées-là, je les ai toujours en tête. N’irons-nous jamais revisiter cet endroit ?

– J’ai demandé à Marcelin Gariou, tu le sais bien, d’en interdire l’accès. C’est aussi la garantie de protéger les salles basses de Kastell-tan… Et ces trois hectares sont une réserve de gibier ! Tiens, à propos des Gariou… La petite Louise, ma filleule que tu as tenue dans tes bras en « ces journées-là », comme tu dis. Eh bien, Louise est mariée, avec un patron marin-pêcheur de Loctudy. Ils ont deux filles de 3 et 5 ans… Tu n’as rencontré ses frères qu’il y a deux ans, je crois. Mahé travaille dans une ferme-école... Juhel en troisième année à l’école normale de garçons de Quimper : il sera instituteur à la prochaine rentrée ! Bon… Mais, pardonne-moi, Jean-Marie... et René, dans tout ça ?

– J’y arrivais… Les Nicolet nous ont reçus à déjeuner. Je suis venu seulement en compagnie des jumeaux. Judith gardait Timatt… euh… Jean-Matthieu qui était souffrant. Le domaine est superbement entretenu, comme tu l’as connu, sans doute. Le manoir, les dépendances, la ferme… Louis et son épouse sont absolument charmants. Et nous nous sommes revus à la Toussaint ! Nous avons évoqué le passé au collège et bien sûr notre fameuse équipée à Kastell-tan… Ce fut un moment exceptionnel pour les gamins que nous étions ! Rappelle-toi, Loïck, René avait quitté l’internat tout au début de la guerre, et…

– Qu’était-il devenu ?

– Ses parents avaient préféré qu’il achève ses études secondaires au Mans sous la houlette des jésuites de Notre-Dame-de-Sainte-Croix. Ils l’ont envoyé chez ses grands-parents maternels qui possèdent une petite propriété dans la campagne mancelle, tout près du chef-lieu. Après son baccalauréat, il est revenu à Vannes !

– Bien ! Et de trois !

– Bacheliers ? Non, deux seulement... On n'en a peut-être jamais parlé... Je suis retourné à Beauvoir au début de la guerre. J'ai réussi mon brevet puis j'ai été admis à l'école normale de garçons de La Roche-sur-Yon, j’ai passé mon brevet supérieur et obtenu le certificat de fin d’études normales… C’était juste avant la réforme de 1920. J’ai commencé comme instituteur, puis j’ai enseigné dès 1922 au cours complémentaire de Challans. C’est un peu un miracle que Judith et moi ayons pu changer de département et surtout d’académie… Comment dire ? Enfin, je vous expliquerai plus tard.

– Oui…

– Pour en revenir à René, eh bien, on est comptable de père en fils chez les Nicolet ! D’après ce que j’ai compris de nos conversations, notre ami a bien envie d’ouvrir un cabinet en nom propre, et il m’a parlé du Mans et d’une maison de maître à l’abandon, au nord de la ville...

– Nous aurons peut-être l’occasion d’en discuter avec lui !

– Cela nous ferait plaisir…

– Justement… Fin octobre donc, nous sommes arrivés le samedi soir en famille, pour repartir le lundi 31 dans la matinée. La partie de chasse s’est déroulée tout le dimanche. Jean-Marc et Jean-Luc ont joué les rabatteurs. Monsieur et Madame Nicolet recevaient ces jours-là également une voisine et ses trois filles, deux jeunes femmes d’une vingtaine d’années, peut-être un peu plus pour l’aînée, Yvonne… et une adolescente dont les jumeaux ont beaucoup apprécié la compagnie.

– Les connaissiez-vous ?

– Pas du tout, chère Isabelle ! J’ai rencontré aussi à Kerjagu deux étudiants écossais hébergés régulièrement chez les Nicolet. L’un d’entre eux a d’ailleurs une sœur qui, si j’ai bien compris, réside à Sainte-Marine. Je crois même qu’il l’a rejointe pour Noël, mais je sais qu’il rentrera en début d’année à Elven… Et, justement (je me répète !), j’ai l’agréable devoir de vous transmettre de la part des Nicolet une invitation à Kerjagu pour une partie de chasse le dimanche 8 janvier !

Les Lochlan, qui avaient compris depuis un moment où Jean-Marie Ferchaux voulait en venir, affectèrent néanmoins une surprise de bon aloi...

Leur ami précisa…

– Judith et moi vous accueillerons avec votre jeune homme dès le samedi soir à la maison…

Et, s’adressant à Yann qui l’écoutait sans mot dire,

– Les jumeaux ont hâte de te connaître ! Je crois savoir qu’on t’appelle souvent Yannou… (Le garçon rougit... Isabelle sourit… Monsieur Ferchaux rassura…)  C’est très chouette « Yannou » ! Moi, pour mes parents et mes copains, je suis Jean-Mi et j’aurai bientôt 40 ans ! Alors, nous te présenterons Marco et Lucky : cela fait des années qu’ils se sont choisi ces petits noms, et toute la famille les a acceptés ! Jean-Matthieu, c’est Timatt ! Ses frères qui l’adorent l’ont d’abord baptisé « Petit Matt… » d’où le raccourci… Quant au surnom de Jean-Luc, il se l’est inventé quand il a commencé à savoir lire… sur le paquet des cigarettes que fume quelquefois sa maman, des Lucky Strike. Fumer n’est pas toujours bien vu pour une dame… Mais que voulez-vous que je dise, mes amis, moi qui serais orphelin sans ma pipe ? Et puis le tabac n’a jamais fait de mal à personne ! 

Gwladys parut à la porte… Isabelle acquiesça d’un signe,

– Passons à table, je vous prie !

-----=======-----

Vannes, 7 janvier 1939.

Loïck et Isabelle de Lochlan arrivèrent à Vannes en fin d’après-midi ; ils se rendirent d’abord au pensionnat pour y prendre Yann qui les attendait, impatient. Un peu moins d’une heure après, la bonne des Ferchaux les introduisit au salon.

Leurs amis avaient loué rue du Moulin une maison confortable proche du collège. Judith leur présenta Jean-Matthieu, quatre ans, qu’ils n’avaient aperçu qu’une seule fois à Challans, dans son berceau ! Yann sympathisa sans peine avec les jumeaux âgés qui auraient comme lui treize ans dans l’année.

Le dîner fut joyeux. Les trois garçons s’entr’appelèrent volontiers par leurs « petits noms »… Dans quelques heures, ils accompagneraient ensemble les chasseurs et retiendraient les chiens… On se coucha avant onze heures. Les Nicolet recevraient leurs invités à sept heures le lendemain à Kerjagu.

-----=======-----

Kerjagu, 8 janvier 1939.

Les grilles du manoir étaient ouvertes… La Panhard et la Hotchkiss passèrent rapidement la petite maison du gardien depuis longtemps vide d’occupant. À trente mètres, Bernadette attendait les derniers arrivants.

Avenante au possible, d’une élégance discrète, madame Nicolet mit à l’aise ses hôtes avec naturel et simplicité.

– Nous rejoindrons mon mari dans le pavillon annexe, « Ti-koad »… où nous recevons quelquefois… Comme aujourd’hui.

– Merci pour votre accueil, Madame…

– Je vous en prie… Si vous y consentez, appelez-moi Bernadette… Voici ma très chère voisine Oanez Lebarz… Son domaine, Kermartin, borde le nôtre  ! Nos époux avaient institué en tradition de réunir des amis le jour de clôture de la chasse au petit gibier de plaine… Le décès prématuré d’Yves-Roger a interrompu le cycle, mais Oanez et moi sommes heureuses de vous recevoir pour le reprendre !

– Merci, Bernadette ! Je vous prie de m’appeler Isabelle… Et vous également, Madame Lebarz…

– Et moi : Loïck ! Ni baron ni commandant. Oanez, un prénom bien breton, j’imagine ?

– Non, écossais. Mais il me vient de très loin !

– C’est vrai que l’Écosse est souvent présente... dans notre environnement, confirma madame Nicolet… Ah ! Voici René, notre fils, qui profite de la vie et de son célibat… N’aurons-nous jamais un petit-fils ?

René, bel homme, regard droit et rieur, salua les dames, prit la main que chacun des jumeaux lui tendit et caressa le crâne de Timatt ; il aborda avec un franc sourire ses anciens preux-limiers. S’ensuivirent des accolades vigoureuses.

S’adressant à Loïck :

– Mon père est impatient de te revoir… La dernière fois, c’était en août 1913, près de la gare de Quimper ! Il nous avait accompagnés, Jean-Marie et moi, refusant de nous laisser voyager seuls depuis Vannes ! Il nous a confiés à ton père qui avait loué un taxi à notre intention ! Je me souviens du regard bienveillant du baron Armel, à la descente du train ! Il m’a mis à l’aise aussitôt ! J’ai été désolé d’apprendre que tes parents étaient décédés dans un naufrage… Jean-Mi m’en a informé très récemment, quand nous nous sommes retrouvés…

Bernadette Nicolet avait laissé parler son fils… Elle reprit :

– Je vous présente nos autres invités... Monsieur Hervé Guillou, commerçant à Vannes… et en résidence depuis hier à Ti-koad… (l’homme salua timidement). Et voici Kenneth McNicol, étudiant qui nous vient du comté d’Argyll et que nous hébergeons pour une année...

Le jeune écossais s’avança avec beaucoup d’aisance, serra les mains et s’autorisa à compléter les informations délivrées par Madame Nicolet.

– En effet, j’ai achevé ma scolarité secondaire en Écosse. Je me suis engagé dans une formation complémentaire qui me permettra d’acquérir une connaissance approfondie de votre langue et surtout un meilleur accent… ajouta-t-il en souriant, bien que son français fût déjà presque parfait. Mes amis m’appellent Kenny… Mon camarade Tomas… Ah ! Le voici !

Le nouveau venu arrivait de l’étage, en tenue de ville… L’étudiant, très blond, élancé, l’allure sportive, salua à la ronde avec la même décontraction que son compatriote, tandis que Kenneth continuait…

– Tomas Baluachraig moi sommes pour une année pensionnaires des jésuites Vannes… Nous espérons intégrer dès l’an prochain le collège militaire royal de Sandhurst (Royal Military College) qui forme les officiers britanniques

– Mes compliments, Messieurs ! (Loïck de Lochlan l’invita à poursuivre...)

– Nous sommes passionnément chasseurs ! Et particulièrement heureux de résider ici, à Kerjagu, chez des hôtes bienveillants. Je n’aurais pour rien au monde voulu manquer la clôture de la saison ce dimanche. J’ai passé Noël avec ma sœur aînée Donella à Sainte-Marine et m’y trouvais encore hier, Monsieur le baron ! En face de Bénodet, si j’ai bien compris (Loïck approuva d’un geste en souriant). Son amour pour votre si belle langue ne l’a pas empêchée de se marier en Écosse… avec un officier de marine français, Armand Borec, dont le patronyme convient à un breton, mais qui est né en Auvergne ! Quant à Tomas…

– Kenny !

– Sorry ! Mais je ne trahirai rien, car j’ai entendu tout à l’heure que ce n’était un secret pour personne ! Tu oses nous abandonner ce dimanche pour rejoindre une jolie demoiselle originaire des Antilles, hébergée chez son oncle, receveur à la poste ! Or le tonton, cela se dit, je crois ? Oui… Mesdames, oui, Messieurs, le tonton et sa femme ont invité ce midi Tomas à déjeuner… Et j’imagine que la jolie demoiselle rêve des Highlands !

Tomas sourit, rougit légèrement… et dans un français parfaitement maîtrisé, lui répondit…

– Oh ! Mesdames, Messieurs, Kenny est un ami très cher… Même quand il s’autorise à trahir des confidences sans mon consentement, je lui pardonne. Mais je participerai tout à l’heure à la collation avant de rejoindre Vannes… avec la moto que nous partageons depuis notre arrivée en Bretagne. Elle nous a transportés depuis Lochgilphead… Elle a même passé The Channel... sorry... la Manche… Vous souriez ? Alors je dis « Mor Breizh », sous votre contrôle !

– Pas du tout ! La Manche me convient, dit Jean-Marie, interrompant le jeune homme.

Mais Loïck, sur la lancée, intervint à son tour :

– Je prends « Mor Breizh »… Pardonnez-moi, poursuivez, Monsieur, je vous prie…

– Donc la moto a franchi la mer avec nous, de Dover… de Douvres à Calais, sur le car-ferry de la Southern Railway, The Autocarrier. Mais je n’ai pas tout dit… Il s’agit bien de ma moto ! Et si Kenneth me taquine trop, je l’en prive ! 

Toutes ces réparties amusèrent Madame Nicolet qui précéda ses hôtes jusqu’à Ti-koad, à l’ouest de la demeure. Le « pavillon annexe » était en vérité une fort jolie villa (modeste certes, en regard du manoir), mais qui eût fait le bonheur de bien des particuliers aisés !

Léger embonpoint, regard vif, portant moustache et cheveux grisonnants, Louis Nicolet avança à la rencontre du groupe qu’il aborda avec un franc sourire... Il flatta les dames sans flagornerie, embrassa Judith et Jean-Matthieu. Il pressa avec élégance la main que madame de Lochlan lui tendait, félicita les trois adolescents pour leur équipement et s’adressa d’une phrase à Yann :

– Mes compliments, jeune homme !

Avant d’ajouter :

– Je me rappelle parfaitement votre père à votre âge, même si je l’ai peu rencontré. Je vous revois en ses traits…

– Merci, Monsieur.

– Mes compliments à vous également, Monsieur de Lochlan…

– Monsieur…

– Louis, si vous y consentez. À peine une génération nous sépare et je vous mets à l’aise, comme l’a proposé, j’imagine, Bernadette en vous accueillant. Je me souviens de ce taxi, près de la gare de Quimper, en août 1913 ! Je ne connaissais que vous, Loïck… Quand j’ai salué le baron Armel, j’étais sans doute moins à l’aise qu’aujourd’hui. Mais les temps ont changé ! Quelques semaines auparavant, vous aviez passé tout un après-midi avec René rue des Vierges… et ici même, où mon père vous a reçu, toute une journée… Cela fera bientôt dix-huit ans qu’il nous a quittés… Pardonnez-moi Loïck, j’ignorais jusqu’à ces jours derniers que vos parents figuraient parmi les victimes du naufrage du paquebot britannique, au large du phare d’Ar Men… Dieu sait pourtant si la presse s’en est fait l’écho…

– Hélas, Louis, elle s’est intéressée beaucoup plus rapidement aux lingots d’or que le SS Egypt transportait…

Une foule de souvenirs sombres traversa Loïck… Il se ressaisit. Oanez Lebarz présentait ses filles qui s’étaient rendues directement au pavillon sans passer par Kerjagu. Yvonne et Lucienne étaient deux jeunes femmes ravissantes, comme tout autant leur benjamine Geneviève… La dame de Kermartin précisa qu’Yvonne participait à l’exploitation du domaine, que Lucienne était aide-comptable au cabinet Nicolet et que Geneviève était scolarisée à Vannes chez les Ursulines…

La collation, copieuse, fut dispensée. Les ex-preux-limiers bavardaient sans faux-semblants, très heureux de se retrouver. Le petit Jean-Matthieu accaparait l’attention de toutes ces dames ; la conversation de Jean-Marc amusait beaucoup Yann tandis que son frère Jean-Luc, demeuré un peu en retrait, s’empressait d’aider Geneviève que sa mère avait invitée à prendre part au service…

Hervé Guillou s’entretenait avec Maurice Jeanberné, le fermier de Kerjagu, natif d’Auvergne, qui lui parlait avec passion des burons de « son » Cantal… René plaisantait avec les deux gardes-chasse en tenue à propos des cartouches qui conviendraient au cas où quelque cervidé imprudent surgirait… Kenneth dit un mot à l’oreille de Lucienne ; elle lui sourit en rougissant…

On ne s’attarda pas davantage. L’opérateur venu tout exprès de Vannes fit s’installer pour une première photo toutes les personnes présentes ; un second cliché regroupa les chasseurs et les rabatteurs conviés… et quatre chiens fort sages ! Louis Nicolet, qui souffrait d’une entorse légère, ne devait pas participer à la battue, mais se trouvait en tenue… pour la photo. L’étudiant Baluachraig se joignit à eux dans sa combinaison de motard et le Timatt insista pour s’associer aux hommes, ce que tout le monde accepta de bonne grâce.

Tomas s’éclipsa pour repasser quelques minutes plus tard sur son engin pétaradant… Un coup de klaxon... La superbe Norton « Manx » s’engagea sur le chemin qui ralliait la route de Vannes.

Il était à peine neuf heures… Il avait plu un peu pendant la nuit, mais il faisait doux. Ni brouillard ni frimas. Le ciel était clair, le soleil encore bas.

Au droit de la ferme, le groupe des chasseurs remontait déjà la prairie en retenant les chiens. Les femmes rentrèrent ensemble à Ti-koad avec le photographe et tout son matériel.

Bernadette expliqua à Judith que les hommes atteindraient bientôt la futaie qu’ils devaient traverser... Ils contourneraient probablement la grande garenne du bois des Élous ; ils longeraient peut-être le ruisseau de Kerbiler jusqu’à l’étang pour achever leur boucle, en alignement, par les prés et cultures de Kermartin et Kerjagu, environ quatre heures plus tard… Et ils auraient faim !

C’est à ce moment que Jean-Matthieu s’échappa dans l’intention de rejoindre ses aînés à travers prés. Judith s’en rendit compte immédiatement et résolut de le suivre en marchant, certaine de le rattraper avant la lisière du premier bosquet, dont il était encore très éloigné. Toutefois, le garçonnet accélérait et sa mère pressa le pas. Le gamin riait. Judith s’essoufflait.

Un chevreuil est subitement sorti du sous-bois. La course de l’enfant était masquée par l’animal. Des chasseurs ont fait feu. Le brocard a fui. Le petit Jean-Matthieu est mort…

Les témoignages concordèrent ; l’enquête de gendarmerie conclut à un accident, ce que tout le monde accepta. Seules, trois des armes avaient tiré une cartouche à balle, celles de Loïck, de René et d’Hervé. Cela, tout le monde l’entendit. Les obsèques du garçonnet furent célébrées en Vendée le vendredi 13 janvier à 10 heures.

-----=======-----

Beauvoir-sur-Mer

À l’exception d’Hervé Guillou, les hôtes des Nicolet présents à Elven le matin du drame s’étaient déplacés. Ils avaient convenu de se retrouver la veille de la cérémonie. Les Lochlan attendaient à l’Hôtel des Voyageurs l’arrivée de leurs amis du Morbihan.

La Rosalie déboucha la première. Kenneth et Tomas avaient souhaité assister aux obsèques : monsieur Nicolet les avait dissuadés de prendre la moto. René avait piloté la limousine familiale (les Nicolet ne juraient que par Citroën), car son père souffrait toujours de son entorse ; Tomas avait donc tenu compagnie à Madame Nicolet à l’arrière de la voiture. 

Oanez conduisait elle-même la Nervastella qui suivait ; madame Lebarz avait confié aux Ursulines de Vannes l’hébergement de sa benjamine ; seules ses filles aînées l’accompagnaient. Kenneth avait proposé à Yvonne de s’asseoir à l’avant de la Renault avec sa mère et s’était fait un plaisir de voyager sur la banquette à côté de sa sœur.

– Si j’ai bien compris, chère Lucienne…

– Lucie, je préfère… Kenny ?

– Bien sûr ! Savez-vous que nous sommes presque « jumeaux » ? Je suis né le 27 juillet 1919 ! Et vous le 29 ! Geneviève vous a trahie ! Tomas et moi retournons en principe en Argyll au mois d’août, quelques jours après nos vingt ans… Et si nous les fêtions ensemble ? Je vous invite ! Qu’en pensez-vous ?

-----=======-----

L’église Saint Philbert était bondée et le silence pesant. Après l’office qui fut sobre, une foule nombreuse avait suivi à pied jusqu’au cimetière le corbillard automobile, en lent cortège, par la grand-rue et celle du puits Pineau.

Sous un ciel pâle, le cercueil blanc rejoignit le caveau des Ferchaux. Le défilé des condoléances dura un long temps. Un trop long temps. À la droite du père éprouvé et dans cet ordre : Judith et les jumeaux ; Jean-Joseph et Marguerite Ferchaux  ; puis les parents Grunberg et la sœur de Judith ; Jean-Émile, son épouse Germaine et leurs filles de 10 et 12 ans (seul le benjamin, 6 ans à peine, avait été épargné…)

Lorsque Loïck de Lochlan s’approcha des deux enfants, Jean-Luc refusa d’abord la main tendue en balbutiant à son intention à voix étranglée :

– Où sont les autres, Monsieur ?

– Je suis là pour vous deux, pour votre père et votre maman. Nos amis Nicolet et Lebarz sont présents, mais ils ont préféré rester en retrait. Ils vous salueront tout à l’heure. Nous n’oublierons jamais votre frère. Acceptez de recevoir toute l’affection que nous vous portons.

Alors seulement, Jean-Luc prit la main que lui tendait Loïck de Lochlan, droit devant lui dans son uniforme d’officier d’infanterie ; le baron la pressa entre les deux siennes en s’inclinant et vit dans les yeux du garçon qui ne se dérobaient pas couler des larmes d’impuissance. Jean-Marc reçut le même geste de compassion de sa part ; il eut le cran de dire simplement :

– Merci, Monsieur.

Yann suivait son père. Jean-Marie Ferchaux, très pâle, prit sa main et remercia l’adolescent dans un soupir ; son regard était bienveillant. Madame Ferchaux leva sa voilette pour l’embrasser. Jean-Marc lui murmura « merci », Jean-Luc se pencha un instant à son oreille… Yann répondit « non » dans un souffle…, puis il ne quitta plus le pas son père dans un cheminement qui lui parut interminable…

Les jumeaux se rapprochèrent de leur mère ; Marco passa son bras gauche derrière la nuque de Lucky et lui prit l’épaule. Alors, comme s’ils ne faisaient plus qu’un, de leur main droite, mécaniquement, ils continuèrent inexorablement à serrer les mains tendues. Ils étaient entrés pour un temps dans « l’ailleurs » de leur petit frère.

À la sortie du cimetière, la famille endeuillée se retrouva entourée par des amis chers qui furent les derniers à la saluer… Les Grunberg promirent à Judith et Jean-Marie toute leur aide : sa maman passerait quelques jours à Vannes dès la semaine suivante, s’ils le désiraient. Ils repartaient sur-le-champ vers La Roche-sur-Yon…

Les Lochlan présentèrent Yann aux Frappier qui les avaient invités plusieurs fois à Saint-Urbain, au mitan d’une partie de chasse... Puis aux parents et au frère de Jean-Marie : monsieur Jean-Joseph Ferchaux les pria de l’excuser de ne pas les recevoir à Fromentine, où sa femme et lui n’accueillaient ce midi que des très proches… (Les mareyeurs possédaient en effet dans ce faubourg huppé de La Barre-de-Monts, au sud de Beauvoir, une villa, adossée à la forêt de Monts, où ils venaient de se retirer.) Monsieur de Lochlan le rassura et lui précisa qu’il résidait depuis la veille à l’hôtel de la grand-rue. Les Lebarz et les Nicolet s’y trouvaient également, jusqu’au lendemain.

– Merci encore, messieurs-dames, pour vous être déplacés d’aussi loin. Jean-Émile reviendra vous saluer à l’Hôtel des Voyageurs avant dîner.

Il y eut des accolades, des embrassades et des larmes.

L’après-midi, les hommes (Yann compris) étaient allés jusqu’au passage du Gois, ce qui leur avait pris deux bonnes heures et demie, en comptant la pause pour une consommation au café du Gois. Les femmes pendant ce temps s’étaient promenées dans le village en bavardant. 

Les patrons de l’Hôtel des Voyageurs avaient réservé aux clients endeuillés la petite salle du restaurant. Vers six heures du soir, Jean Émile Ferchaux revint, comme il l’avait promis, auprès des amis bretons de son frère… Il dîna avec eux.

Le repas commença dans un demi-silence pour s’achever dans une ambiance beaucoup plus détendue, surtout après le départ de Jean-Émile, un peu après dix heures… Dix-neuf convives et parmi eux des camarades de jeunesse de Judith qui venaient de Limoges... Et la famille Frappier, heureuse de revoir les Lochlan malgré la tristesse du moment… On parla des malheurs du monde, des faits-divers de la région, un peu de politique… On compara les mérites respectifs du président du Conseil Édouard Daladier et de son vice-président Camille Chautemps… On commenta, sans trop s’y étendre, la défaite annoncée des républicains espagnols en Catalogne… Et surtout, on s’inquiéta des récents discours d’Adolph Hitler. La guerre semblait inévitable.

Les Frappier sympathisèrent naturellement avec les Nicolet. René proposa aux exploitants de Saint-Urbain de passer quelques jours à Kerjagu en juillet… Le père déclina l’invitation, mais Jean-Gilles et sa jeune épouse Denise acceptèrent volontiers de découvrir Vannes et ses environs… Philibert Frappier dit alors qu’il rendrait avec son fils la pareille à l’automne. Certes, on n’avait pas osé parler chasse. Mais…

Yann de Lochlan était le seul enfant. Il écoutait : il grandit beaucoup en un soir.

Comme la veille, le garçon dormit dans une chambre à trois lits ; Kenneth et Tomas occupaient les deux autres ; ce dernier taquinait beaucoup son ami à propos de Lucienne et des regards de monsieur Nicolet…

– Do not worry, Kenny ! This Mr. has two times your age ! (Ne t’inquiète pas, Kenny ! Ce monsieur a deux fois ton âge ! )

Yann sourit, et…

- Who do you speak? Of Mr Nicolet ? (De qui parlez-vous ? De M. Nicolet ?)

Tomas éclata de rire !

– Ne te soucie pas de cela, Yannou. Mais tu possèdes déjà bien notre langue… Compliments. Maintenant, Kenny et moi… Nous ne discuterons désormais qu’en Gàidhlig... (gaélique écossais) pour nous dire nos secrets…

Le jeune Lochlan marqua sa fierté d’un sourire furtif... Mais l’insoutenable à nouveau l’envahit... Les larmes des jumeaux à l’église... Timatt inerte à la lisière du bois des Élous... Et ces mots que Lucky, au cimetière, lui avait murmurés à l’oreille… Yann se glissa entre les draps en frissonnant, pleura en silence et s’endormit.

Le lendemain, au moment de monter dans la Hotchkiss, l’adolescent demanda sur un ton insistant où l’angoisse transpirait,

– Papa, on devrait inviter à Bénodet Marco et Lucky avec leurs parents quand ils auront moins de chagrin... Euh... enfin, quand ils voudront bien, car le chagrin, ils l’auront toujours !

Monsieur de Lochlan s’y engagea. Les Lochlan n’imaginaient pas à cet instant que la promesse ne serait pas tenue. Et pourtant…

-----=======-----

Fromentine – Vannes, dimanche 15 janvier 1939.

L’aîné des Ferchaux raccompagna à Vannes Jean-Marie et les siens au volant de la confortable Peugeot 301 de son père.

Peu de mots furent échangés au cours de ce triste retour. Rue du Moulin, les jumeaux restèrent un moment à l’arrière du véhicule… après que leur mère en fût descendue. Jean-Luc souffla, très bas, à son frère :

– J’ai bien réfléchi. Je ne suis pas sûr… Dis, Marco, la balle... elle ne venait pas du fusil de monsieur de Lochlan. Qu’est-ce que tu en penses ?

– J’en pense que c’était un accident, Lucky ! Un accident !

Les garçons s’étreignirent un instant… Ils abandonnèrent la banquette et sortirent de la berline l’un derrière l’autre en retenant leurs larmes.

*****