Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Kermarzin - IV - Collégiens

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- Chapitre 11 - (extraits)

Kerewen

 

Au collège de Vannes

Jusqu’à son entrée en sixième, Fabian était resté auprès de sa mère sans pratiquement quitter Kenn’meur. C’est avec elle également qu’il passait chaque été deux à trois semaines chez ses grands-parents Aiglefort à Plomelin.

Madame de Lochlan recevait peu. Elle retenait à déjeuner le recteur, parfois accompagné par son vicaire… ou le docteur Germain Legarrec, sa femme et leur petite fille, Claire, qui avait quelques mois de plus que Fabian ; Marie-Louise Legarrec rendait chaque invitation… Isabelle et son fils étaient régulièrement conviés rue de l’Église, à Bénodet, chaque dimanche suivant les Rameaux, une tradition entretenue depuis bien des années…

Fabian avait fréquenté l’école des Frères de la onzième à la septième. Il était considéré à Saint-Joseph comme un élève doué et très consciencieux. Il se montrait curieux d’apprendre, très bon lecteur, mais quelquefois lunaire. Il aimait les jeux calmes pendant les récréations. Les deux dernières années, ses camarades l’avaient choisi comme chef de table à la cantine, ainsi assurés d’une répartition juste des plats, prévus pour huit.

Durant la scolarité élémentaire de son garçon, Isabelle de Lochlan n’eut à connaître que d’un incident, en mai 1950. Fabian s’était battu dans la cour à coups violents avec un autre élève de sa classe, Jacques Leroux, le fils du bijoutier. Le jeune Leroux avait abondamment saigné du nez. Ni le frère Davanno, le directeur, ni monsieur Guy, le maître, ni madame de Lochlan ne connurent l’origine du conflit. Fabian accepta de dire qu’il avait frappé le premier. Il fut puni à l’école et à la maison.

De ce jour, les Leroux interdirent à leur fils de parler à Fabian ; ils ignorèrent avec un mépris à la fois théâtral et affecté la Baronne quand leurs pas se croisaient.

Fabian avait toutefois un bon camarade de jeu, Pascal Jaurat dont les parents étaient boulangers à Clohars-Fouesnant. Madame de Lochlan devint une cliente privilégiée ; il fournissait au manoir des pâtisseries et des chocolats exquis. Il y eut des goûters. Fabian avait invité six camarades, ces trois dernières années, juste après la rentrée, pour son anniversaire. Pascal avait rendu la pareille, à date décalée, car il était né au mois d’août ; le jeune Jaurat passait chaque fin d’été chez sa marraine en Normandie.

Lorsque Pascal venait à Kenn’meur, la Baronne invitait fréquemment Claire Legarrec à se joindre aux garçons. Les trois enfants affectionnaient particulièrement de s’inventer des aventures dans le grand parc ; Claire grimpait aux arbres comme eux, participait à la construction des cabanes, dont le ménage lui revenait d’office. Si les garçons étaient chevaliers, elle était leur dame. S’ils étaient voleurs, elle était juge. Quand ils braconnaient, Claire était garde-chasse ! Elle fut infirmière dans la guerre, Jeanne d’Arc sur le bûcher et même la vierge Marie dans une saynète sur la vie de Jésus que les enfants donnèrent à leurs parents réunis au cours du printemps 1950.

Madame de Lochlan reçut ensemble pour la première fois les Legarrec et les Jaurat. C’était un mercredi, la veille du jour de fermeture de la boulangerie. Et par bonheur, le docteur Legarrec ne fut pas appelé en urgence ce soir-là. On parla beaucoup de la rentrée en sixième. Claire intégrerait le lycée de jeunes filles de Quimper, où sa maman était professeur de musique. Pascal était inscrit comme interne au collège Saint-Yves de Quimper. Pensionnaire également, Fabian entrerait en sixième au collège Saint-François-Xavier de Vannes.

Isabelle de Lochlan expliqua pourquoi et comment la rentrée de Fabian à Saint-François-Xavier s’inscrivait dans la tradition familiale. Son grand-père, son père et Yann y avaient fait leurs études. L’incendie qui avait ravagé l’établissement à la fin du printemps 1949 avait laissé des séquelles…

– Tout un étage détruit, la toiture effondrée… L’élan de solidarité qui a suivi a touché toute la Bretagne et l’engagement des pères, des anciens, des élèves des grandes divisions qui se sont aussitôt engagés dans la remise en état et la reconstruction… Pendant tous les week-ends et les temps de vacances, depuis plus de deux ans, la remise en état se poursuit ; et puis le nouveau Père recteur est extraordinaire ! Le collège rouvert ses classes moins d’un mois après l’incendie et fêté son centenaire en 1950 malgré les travaux !

Elle précisa qu’elle irait conduire et rechercher son fils à Vannes chaque semaine… et vanta la qualité de l’enseignement « jésuite »… Si Pascal n’avait pas été inscrit au collège Saint-Yves, à Quimper, elle se serait chargée volontiers de ses déplacements à Vannes…

C’est ainsi qu’en une soirée le projet d’entrée au collège du jeune Jaurat fut déplacé d’une bonne centaine de kilomètres ! Madame Jaurat n’avait pas son permis de conduire et son couple disposait seulement de la camionnette de livraison ; le boulanger en assurait chaque matin la tournée de 7 heures à 10 heures, déjeunait tôt, et se reposait quelques heures et dînait tôt… Il prenait son travail chaque nuit à trois heures du matin !

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Pour les anciens élèves de l’école de Frères, la rentrée en sixième au collège Saint-François-Xavier fut d’abord un peu rude… Ceux qui venaient du petit collège se sentaient déjà « chez eux ». Pas les autres.

Les premiers jours Fabian de Lochlan et Pascal Jaurat ne s’étaient pas quittés. Heureusement rapidement les relations avaient évolué. Les nouveaux venus n’étaient plus regardés comme les pauvres le sont par les enfants des familles aisées… Par ses qualités sportives, ses performances scolaires et, faut-il le dire, sans doute un peu grâce à la particule ornant son nom, Fabian tailla sa place, imposant dans son sillage Pascal Jaurat. Et les deux garçons sympathisèrent rapidement avec Simon Guillou.

Simon découvrait l’internat, comme par ailleurs son frère Aubert, en classe de troisième. Le plus jeune avait raconté très simplement à ses nouveaux amis comment cela s’était passé à Quimper. Il pensait qu’il serait comme son frère inscrit au collège Saint-Yves, mais quelques semaines avant la rentrée…

– C’était juste à la fin du mois d’août. Nos parents nous ont invités à prendre le goûter au salon. Sans doute pour que Martine ne les entende pas. Martine, c’est la bonne. Aubert et moi, on l’aime beaucoup ; papa et maman ont d’abord félicité Aubert pour la bonne année scolaire qu’il venait de passer à Saint-Yves. Puis, mon père a déclaré que ses souvenirs de collégiens n’étaient pas à Quimper, mais à Vannes. Il a dit que c’était avec les jésuites qu’il avait appris à devenir qui il était. C’était pour cela qu’il nous inscrivait au collège de Vannes. Donc moi, en sixième, et Aubert, en troisième. Papa a même dit que je serais le plus jeune élève des sixièmes. Alors Aubert lui a parlé des scouts. Papa a répondu qu’il n’y avait pas de problème : mon frère pourrait rester dans la troupe Saint-Armel, la 13e de Quimper, comme il l’appelle. Et moi je continuerai avec les Korrigans.

– Les Korrigans ?

– Oui, les louveteaux. Notre cheftaine, c’est Marguerite Lecoz, Akéla. Pas l’été prochain, mais l’autre, je serai scout avec Aubert. Bon… Je continue… Alors mon père a fait de nouveaux compliments à Aubert, en lui disant qu’il ne s’en faisait pas pour lui, parce qu’il travaillait vite et bien. Et puis il lui a dit qu’il fallait qu’il veille sur moi. Après, il a expliqué qu’il y aurait de grandes transformations dans la boutique et dans la maison, et que mon frère et moi, nous aurions une grande chambre à l’étage au-dessus, avec une grande salle de bains entre les deux.

– Après, vous retournerez à Saint-Yves ?

– Non, bien sûr ! Papa a dit qu’on finirait l’année à Saint-François-Xavier. Et même, il a ajouté : « après on verra ». Alors Aubert a regardé papa très fixement dans les yeux sans rien dire. Et c’est papa qui a détourné la tête. Et il a dit à maman de voir avec Martine où en la préparation du dîner, et juste après, papa est descendu à la boutique.

– Et alors ?

– Rien ! J’ai demandé à Aubert pourquoi il avait regardé papa de cette façon-là et il m’a répondu : « tu comprendras plus tard. Mais ne t’inquiète pas, petit frère. » Et puis il m’a proposé de faire une partie d’échecs, même que je l’ai gagnée. C’était la première fois. Je suis sûr qu’il a fait exprès.

– T’en fais pas, mon Sim ! Aubert t’a dit de ne pas inquiéter !

– Oui, mais quand même…

Cela amusait beaucoup Fabian et Pascal d’appeler Simon « mon Sim ». Le benjamin des trois l’avait très bien pris et rapidement quelques autres en avaient fait autant. Toutefois, l’habitude au collège de désigner les autres par leur patronyme. Le « petit nom », comme on disait, était soit un privilège soit une moquerie.

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Parmi les élèves de sixième, il y avait deux catégories d’entrants : ceux qui étaient déjà l’année précédente en septième ou même en sixième s’ils redoublaient au collège Saint-François-Xavier et ceux qui arrivaient d’ailleurs, qui n’étaient que sept.

Pour ces derniers, les pères désignaient des tuteurs parmi les élèves des classes de troisième. Et les pères se trompaient rarement. Ils s’étaient posé la question pour les deux nouveaux qui étaient entrés directement en troisième, à savoir Aubert Guillou et un certain Yvan du Réault…

Le Père préfet avait téléphoné au directeur du collège Saint-Yves, à Quimper, puis au chef de la troupe Saint-Armel, Charles Kérouard. Il sut qu’Aubert, bien que nouveau venu dans son établissement, serait un excellent tuteur pour les petits… Pas Yvan.

Les sept tuteurs furent réunis par le Père préfet qui leur rappela leurs missions : aider les entrants à se situer au collège, leur expliquer leur emploi du temps, leur présenter les différents services, les mettre à l’aise individuellement et éviter les angoisses inutiles. Ainsi, les grands se sentiraient investis et responsables. Les petits découvriraient leur nouveau lieu de vie, les habitudes de la maison, les codes de bonne conduite et d’organisation. Les adolescents, pendant deux semaines, passeraient un moment dans la cour des sixièmes, aux récréations d’après déjeuner et d’après dîner. Il y aurait aussi une possibilité de rencontrer au foyer pendant la première heure de l’étude du soir de 17 heures à 18 heures.

Seuls « nouveaux » entrés en sixième A, Fabian, Simon et Pascal rencontrèrent leurs tuteurs respectifs, tous élèves de troisième A. C’est ainsi que Fabian fit la connaissance d’Aubert Guillou…

Tout de suite, il lui fit confiance. Aubert était déjà un grand adolescent. Il n’avait pourtant que 14 ans. C’était un garçon sportif au regard direct, au sourire spontané et éclatant. Sa blondeur contrastait avec le cheveu noir du « novice ». Pascal fut accompagné par Philippe de Lamarzelle et Simon par Hughes du Ribault.

Simon Guillou était le plus jeune des élèves de sixième. Il n’avait pas encore atteint ses 10 ans à la rentrée puisqu’il était né le 23 décembre 1940. Près de la moitié des élèves de sa classe avec comme lui un an d’avance, huit étaient nés en 1939 et deux seulement en 1938…

Fabian, qui n’avait guère pourtant que quelques mois de plus que lui, se sentit rapidement le devoir d’aider Simon. Le petit était en réalité tout à fait à l’aise. Mais il fut tout de suite attiré par la gentillesse et la vivacité du novice de son frère.

La quinzaine de tutorat écoulée, la relation entre les grands et les petits s’atténuait le plus souvent, jusqu’à disparaître. Chacun retrouvait les programmes, les centres d’intérêt, les camarades et les jeux de sa tranche d’âge. Le lien entre Fabian et Aubert ne se dissipa pourtant pas. Le jeune Lochlan ne manquait jamais d’interpeller le grand quand il le croisait, de lui dire ses notes, de lui demander de ses nouvelles. Il suivait les résultats scolaires et sportifs de son camarade, et l’interrogeait sur sa vie scoute. Le grand venait souvent à la limite des deux espaces de récréation, pour un petit signe complice d’amitié. Son frère Simon voyait tout cela avec bonheur.

L’automne, l’hiver passèrent très vite.

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À leur entrée en troisième, les élèves étaient informés par les pères qu’ils avaient désormais la liberté de continuer ou non à suivre le cours hebdomadaire d’instruction religieuse et à servir les messes du matin ; il leur appartenait également de choisir leur directeur de conscience ou de s’en dispenser. Les pensionnaires présents conservaient toutefois deux obligations dominicales : pour ceux qui étaient demeurés au collège, celle d’assister à la messe dans la grande chapelle ; et, pour tous, d’être présent pour l’office des complies, la dernière prière, après le repas du soir. (Cette exigence permettait de contrôler qu’aucun interne ne manquait à l’appel au moment du coucher !)

Aubert s’était déterminé. Il poursuivrait son instruction et sa pratique religieuses. Il en discutait quelquefois avec Fabian et Simon ; souvent, Pascal Jaurat se joignait à eux.

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L’instruction religieuse était enseignée aux élèves de sixième par le père Jason, quelquefois aidé par le frère Lucien. Les enfants se préparaient pour la plupart à « renouveler les promesses de leur baptême »… En effet, tous avaient reçu le sacrement d’eucharistie au moment de leur « communion privée » à l’âge de sept ans, lorsqu’ils étaient en classe de dixième ou de neuvième… Et l’on ne parlait pas chez les Pères de « communion solennelle ».

Ce grand événement serait précédé au printemps par ce que l’on appelait la « retraite de communion et de confirmation » qui durerait une semaine, pendant laquelle ils vivraient ensemble en internat, mais ailleurs qu’à Saint-François-Xavier…

La tradition voulait aussi que des élèves plus âgés de l’établissement participent à ce regroupement et aident les plus jeunes dans leur préparation aux deux cérémonies…

Ce fut tout naturellement que Fabian demanda à Aubert d’être son parrain de retraite, ce que l’adolescent accepta avec joie. 

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Kerewen, mai 1951.

Le château de Kerewen, sur la commune d’Audierne, était une grande bâtisse construite au début du XIXe siècle sur une éminence, au milieu d’un grand parc. Ce bel endroit appartenait depuis une trentaine d’années à la Compagnie des enfants de Saint-Tudy qui en assurait avec rigueur et efficacité la gestion et l’entretien… Celle-ci accueillait des stages sportifs, des séminaires, des camps scouts, des colonies de vacances et des sessions de toute sorte, pourvu qu’aucune de ces activités ne dérogeât à ses statuts, ceux d’une association catholique ouverte, opposée à tout prosélytisme et orientée vers la jeunesse.

La propriété d’une dizaine d’hectares était entourée de hauts murs. À l’ouest, une porte en bois donnait sur un chemin accédant à la ville et une proche chapelle, dédiée à saint Corentin. Au nord, un passage étroit fermé par une grille épaisse en fer forgé permettait de descendre directement sur le Goyen. La pente, de ce côté, était très raide et très boisée. Au sud, un haut portail aux fers ouvragés ouvrant sur une large allée bordée de grands ifs permettait l’accès à la demeure. Des anciens jardins à la française, il ne restait que tout le massif de rosiers. On accédait à l’entrée principale du château par deux escaliers latéraux donnant sur un vaste perron aux balustres de pierres blanches.

Dès leur arrivée, les enfants reconnurent ce lieu comme tout à fait extraordinaire, satisfaits d’être ainsi rassemblés pour leur retraite de « préparation ». Des quarante-trois élèves de sixième, seuls trente-sept participaient à la session. Le groupe était encadré par cinq adultes : trois pères jésuites, dont le père Jason, sous-préfet du petit collège, qui dirigeait la retraite (il intervenait en sixième pour le cours hebdomadaire d’instruction religieuse et animait la catéchèse) et deux laïcs : Monsieur Froger, surveillant principal des quatrièmes et troisièmes, et Charles Kérouard, ancien élève du collège Saint-François-Xavier, maintenant instituteur à Quimper et chef de troupe de la 13e des Scouts de France de cette ville.

Le personnel de la Compagnie des enfants de Saint-Tudy était très attentif au confort de « ces petits messieurs » comme les appelait Blandine, la femme du gardien, ou Tanguy, le cuisinier.

Fabian, Simon et Pascal avaient réussi sans peine à s’installer dans la même chambre au premier étage. Le quatrième était Fabrice-Édouard de la Vassilière. C’était un grand garçon qui dépassait d’une bonne demi-tête tous ses camarades, bien qu’il eût comme eux à peine onze ans. Il avait un cou si long que les autres l’appelaient entre eux « La Girafe », sans toutefois oser l’interpeller ainsi ; Fabrice-Édouard était coléreux et pouvait être violent : ses grands yeux semblaient en ces moments-là s’exorbiter, sa tête forte chancelait et accélérait le tic dont il était affligé ; il portait régulièrement le menton en avant en tournant légèrement la tête vers la gauche.

Les trois autres n’étaient pas trop satisfaits de la compagnie de ce garçon, mais leur camarade en parut très heureux :

– Oh ! Guillou, comme je suis content ! On va pouvoir discuter tous les deux pour mieux se connaître. Tu seras sûrement l’un de mes meilleurs camarades. Tu es si beau et si gentil.

Simon éclata de rire ; les deux autres regardèrent La Vassilière avec une mine incrédule. Celui-ci rougit et se renfrogna. Puis il se mit en devoir de défaire sa valise et de ranger ses incroyables tenues, dont sa mère l’affublait à grands frais. Ses compagnons l’imitèrent.

Les enfants furent invités à découvrir librement la partie du parc située devant le château. Les trois amis ne purent d’abord se défaire de Fabrice-Édouard. Fort heureusement, ils croisèrent le groupe des trois pères et La Vassilière les aborda pour leur dire combien il trouvait le lieu extraordinaire et combien il les remerciait, et comme il ressentait qu’il était ici proche de Dieu… Les hommes en noir l’écoutèrent avec patience, ce qui permit aux autres de s’éclipser.

– Et il nous enquiquine, La Girafe, fit Pascal ! Il faut s’en débarrasser. On ne va pas passer cinq nuits avec lui.

– Sûrement pas ! renchérit Simon, pas encore remis du trop-plein l’affection que lui portait Fabrice-Édouard.

– Remarque, mon Sim, c’est vrai que tu es gentil !

– Et beau ! insista Pascal avec un grand clin d’œil bien appuyé… On est tous les trois les plus beaux !

C’est vrai qu’ils étaient beaux ces enfants, et si différents.

Fabian, avec sa brosse brune, ses yeux superbes, son corps longiligne. Simon et ses pommettes, ses mèches blondes et son air d’enfant bien nourris. Pascal enfin, le plus petit des trois, visage rieur, yeux verts, cheveux blond-roux presque crépus, coupés très courts, teint blanc et quelques taches de rousseur sur les hauts des joues et les ailes du nez !

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La Girafe ronflait si fort que les trois autres n’eurent aucune peine à rester éveillés. La veilleuse éclairait suffisamment pour laisser voir le battement impressionnant de sa narine gauche.

Les complices s’approchèrent en silence : Pascal osa le premier prendre le bras de Fabrice-Édouard posé sur son drap et le tirer par petites touches jusqu’à ce qu’il parvienne au bord du lit ; le ronfleur eut un sursaut, se retourna en battant des pieds, puis se retrouva sur le ventre, la joue droite sur l’oreiller et le bras droit pendant sur le côté du lit ; Simon remonta le verre jusqu’à ce que les doigts de l’infortuné trempent dans l’eau froide…

Ils étaient persuadés qu’il allait ainsi faire pipi au lit !

La réaction fut bien différente. Fabrice-Édouard se redressa et s’assit, avant de se réveiller en sursaut. Les autres avaient reculé d’un bon pas, l’eau s’était répandue sur le sol.

– Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est ? hurla-t-il ! Vous vouliez m’arroser, hein ? Ah, je gêne, Messieurs, je vous gêne. Sa voix s’était amplifiée et La Girafe bondit sur Simon qui s’écroula sur le lit voisin. Et aussitôt Fabrice-Édouard lui prit le cou et commença à serrer…

– Tu es beau, Simon, tu es gentil ! Et moi je suis laid. Je suis de la crotte. Je suis méchant. Tu ne veux pas être mon camarade.

Le plafonnier s’alluma. Le père Jason entra, encore habillé, puis Charles, en pyjama. Ils maîtrisèrent La Vassilière en un instant puis,

– Prenez vos affaires, La Vassilière, et suivez-nous. Vous autres, couchez-vous. Et que je n’entende plus rien.

Les loustics ne se le firent pas dire deux fois.

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Au moment où ils entraient dans la salle à manger, Fabrice-Édouard se précipita vers eux, et de sa voix un peu rauque et toujours aussi forte :

– Oh Simon, pardon, tu n’as plus mal ? Pardon, Simon… je me suis confessé. Mais je veux être ton ami. Pardon.

– Ce n’est rien !

Le blondinet n’était pas fier de lui.

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La mer était basse. Les inséparables avaient de l’eau jusqu’aux genoux. La marée achevait de descendre. L’estuaire du Goyen était riche en étrilles et en dormeurs. Fabian et Pascal étaient habiles. Simon avait peur de se faire pincer.

Le père Jason était en short et pêchait le crabe en surveillant tout son monde. Il passa près du trio discrètement.

– Messieurs, vous n’avez pas l’air d’être très fiers de vous. Mais vous avez gagné. Votre camarade La Vassilière couchera les prochains soirs à l’infirmerie.

Les gamins baissaient le nez.

– Pensez ce soir à prier ensemble pour votre camarade.

Fabian s’inquiéta :

– Doit-on se confesser ?

– Vous n’avez pas péché ! Vous avez été sots. C’est pire. L’incident est clos maintenant.

Et nul n’en parla plus. Pourtant, à l’initiative de Fabian, les trois copains s’agenouillèrent le soir même, juste avant de se coucher. Fabian dit le « Notre Père », en insistant bien sur « Pardonnez-nous nos offenses » et « Délivrez-nous du mal » !

– Ainsi soit-il.

Ils se relevèrent. Simon et Pascal éclatèrent de rire. Fabian hésita un instant et se joignit à eux.

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Du mardi au vendredi, l’emploi du temps fut largement plus consacré à la découverte de l’environnement qu’à l’instruction religieuse. Toutefois, le père Jason avait un vrai talent pour intégrer la préparation religieuse à chacune des activités.

Il avait fait de Dieu un portrait bien différent de celui qu’avait appris Fabian chez les frères. Jusque-là, ce qu’il en savait l’avait convaincu que le créateur était tout-puissant et maître de toute chose, ce que confirma le père Jason. Mais le Dieu des frères était sévère : le garçon avait appris qu’il était partout, sur la terre, au ciel et en tout lieu ! Aussi, convaincu toujours sous son regard, Fabian s’efforçait d’éviter le péché, par crainte de l’enfer.

La notion de péché n’était toutefois pas très claire. Il en avait bien appris la liste, en particulier celle des sept péchés capitaux, mais il ne comprenait pas ce que signifiait l’envie ni la luxure.

Avec le père Jason, c’était très différent et Dieu ne faisait plus peur. D’abord, il était bon. Fabian s’inquiétait de savoir pourquoi il avait laissé souffrir son fils Jésus. L’an passé, le frère Armel lui avait répondu que c’était pour le rachat de ses péchés et Fabian s’en était senti tellement coupable qu’il avait pleuré tout un soir avant de s’endormir.

Le père Jason avait une autre façon d’expliquer et Fabian avait seulement retenu cette phrase « Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ». Ces mots-là, il ne les oublierait jamais.

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Les parrains arrivèrent le vendredi soir. Ils étaient tous élèves au collège, la plupart en troisième, quelques-uns en seconde. Tous les futurs communiants n’avaient pas de parrain. Les grands n’étaient que 21.

Certains d’entre eux eurent donc deux filleuls. Pascal et Simon firent leur préparation en compagnie de Sylvain Kérouard, le frère de Charles. Sylvain était en seconde. Il donnait aussi un coup de main à l’encadrement des louveteaux de la meute dont faisait partie Simon à Quimper. Aubert choisit de ne pas se partager et Fabian lui en fut reconnaissant.

Les grands demeurèrent à Kerewen jusqu’au dimanche soir. Ils accompagnèrent leurs cadets dans toutes les activités : préparation religieuse, promenades et jeux. Ils furent plus un groupe de grands exemplaires que des conseillers ou des tuteurs. Mais leur présence devait aider les jeunes à comprendre que le renouvellement des promesses de leur baptême, qui serait célébré le jour de la Pentecôte, avait valeur d’engagement à long terme. La communion solennelle n’était pas seulement la journée des cadeaux.

Les parrains durent toutefois consacrer des moments importants à leurs filleuls respectifs. Le dernier jour, un office serait spécialement célébré à onze heures en l’église Saint-Raymond. Chaque futur communiant devrait, au cours d’une brève cérémonie précédant l’office, lire un très court extrait des Évangiles, en rapport avec un engagement personnel qu’il prendrait. Toutefois, les enfants n’avaient aucune obligation de préciser en quoi cet engagement consistait. C’était à leur libre arbitre.

Le samedi vers 14 heures, chaque parrain accompagné de son ou ses filleuls, qui dans une pièce du château, qui dans le parc, disposait d’une heure et demie pour préparer ce grand moment.

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L’enfant adossé à un chêne-vert et assis sur la mousse, le grand face à lui, les garçons se regardèrent un moment en silence. Fabian sourit. Aubert se déplaça, s’assit à sa gauche et lui mit un instant le bras autour du cou, le faisant ainsi basculer un instant sur son épaule.

– Alors Fabi, à quoi penses-tu ? Sais-tu bien ce que nous devons faire ?

– Oh oui. Tu sais, je voudrais prendre un engagement important devant les autres, demain.

– Et tu veux le dire ?

– Oui.

L’adolescent s’écarta, s’assit en tailleur et encouragea le petit

– Veux-tu que nous en parlions ?

– Oui. Je voudrais… Je voudrais dire à maman que je m’engage pour la vie à être digne d’elle, à la protéger et à l’aider quand je serai grand, tout cela en mémoire de papa et Yannou.

Le visage de Fabian, tendu vers son aîné, interrogeait Aubert. Les yeux du petit étaient bleu-marine, écarquillés et brillants, au bord des larmes. Aubert reprit son filleul par l’épaule.

– Veux-tu dire pourquoi ?

Et le petit raconta ce qu’il se rappelait des mois qui avaient précédé l’exécution de son père et de son grand frère. Puis il parla de ses terreurs nocturnes et du cauchemar qu’il faisait si souvent.

Aubert ne savait trop quelle contenance prendre. Il écoutait avec gravité, sentant monter en lui pour ce garçon qu’il aimait bien une affection plus forte.

– Fabian, as-tu déjà parlé comme cela à ta maman ?

– Non, tu es le premier.

– Je ne suis pas très vieux, tu sais… Je ne sais pas trop quoi te répondre. Veux-tu que nous allions voir ensemble le père Jason ? Il nous aidera.

Aubert se leva, tira Fabian par la main et le hissa debout. Les adultes circulaient parmi les groupes pour les aider dans leurs conseils. Le père Jason était seul, en bas du perron.

– Mon père ?

– Oui, Aubert ?

– Voilà. Fabian m’a parlé. Est-ce que vous voulez bien nous aider ?

– Bien sûr. Et bien, Messieurs, faisons un bout de chemin ensemble. Fabian, je vous écoute.

Ce fut Aubert qui répondit et Fabian s’entendit pratiquement expliquer... Son ami avait tout écouté, tout compris. Puis le père Jason parla longtemps avec les deux garçons.

Les trois Pères s’étaient retirés pour faire le point, pendant que Charles Kérouard et Monsieur Froger partageaient le goûter avec les garçons. Un peu plus tard, l’encadrement et les futurs communiants se réunissent au complet : il était 17 heures. Le père Jason prit la parole.

– Messieurs, vous avez réfléchi et travaillé sous le regard de Dieu. Nous allons maintenant écouter avec attention et respect ce que chacun a préparé. Chaque futur communiant lira la phrase de l’Évangile qu’il a retenue. Et s’il le souhaite, il expliquera pourquoi. Et, toujours s’il le souhaite, il dira son engagement. J’ai réfléchi avec les autres Pères, et je vous dis encore ceci : si vous n’êtes pas prêts, passez votre tour, chacun garde sa liberté. Demain, à l’office, nous ne recommencerons pas ce que nous allons faire maintenant : nous prierons ensemble simplement pour que chacun réussisse à tenir la promesse qu’il s’est faite à lui-même aujourd’hui. Avant de commencer, avez-vous des questions à poser ?

Sylvain, le frère de Charles leva la main.

– Monsieur Kérouard ?

– Mon père, est-il vous est possible de nous expliquer pourquoi vous avez changé d’avis pour demain ?

– Simplement parce que quelques-uns, parmi vous, me l’ont demandé.

Aucun enfant ne renonça. Une petite heure passa ainsi et chacun écouta l’autre. Fabrice-Édouard fut le premier volontaire, plus tard Gildas Dubuisson…

Le jeune Lochlan ne put s’empêcher de penser, en écoutant le premier, que ce camarade était vraiment très compliqué, et qu’il ne savait pas très bien comment il devait se comporter par rapport aux garçons de son âge… En entendant Gildas, il se dit que décidément, ce camarade lui déplaisait : ce n’était pas parce qu’il lui disputait la première place au moment des compositions. Non. Il ne l’aimait pas, sans savoir vraiment pourquoi. Il s’en voulut pour cette pensée, mais il ne parvint pas à la trouver vraiment coupable.

Fabian fut plus attentif lorsque ses proches amis prirent la parole. Et il fut le dernier à la solliciter.

– Eh bien, par monsieur de Lochlan ?

Aubert l’encourageait du regard…

– Voilà, je remercie le père Jason qui m’a aidé pour l’Évangile : Évangile de Jésus Christ selon saint Jean… Avant de passer de ce monde à son Père, Jésus disait à ses disciples : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous êtes fidèles à mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; comme moi, j’ai gardé fidèlement les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour. Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie. Mon commandement, le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ».

Et l’enfant, hésitant :

– Voilà. Je voudrais dire que… non… : j’ai pris une résolution importante. Mais je veux la garder pour moi. Merci encore au Père Jason et merci à Aubert.

Bruno Jonnet, élève de sixième B qui savait se rendre sympathique, aimait faire rire et inventer des bêtises extraordinaires, lança...

– Pour les Pères et pour les grands, hip hip hip !

– Hourra !

Les jésuites laissèrent les enfants tripler le hourra, mais les arrêtèrent avant qu’ils n’entament un ban !

– Merci, Bruno, merci Fabian, et nos compliments à tous. Notre retraite s’achève. Disons ensemble que le Seigneur nous a enseigné.

« Pater noster qui es in cælis : sanctifícetur Nomen Tuum ; advéniat Regnum Tuum ; fiat volúntas Tua, sicut in cælo, et in terra. Panem nostrum cotidiánum da nobis hódie; et dimítte nobis débita nostra, sicut et nos dimíttimus debitóribus nostris ; et ne nos indúcas in tentatiónem ; sed líbera nos a Malo. Amen. »

Tout le groupe s’exprima d’une voix forte et fière. Le silence fut bref, puis un brouhaha de voix s’éleva.

– Ce n’est pas fini. Silence, Messieurs. Le dîner sera servi à sept heures. Vous aurez temps libre après. Puis nous nous retrouverons dans cette même salle à neuf heures précises. Les grands savent ce qu’ils ont à faire ; que leurs filleuls suivent leur instruction.

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Sylvain et Aubert s’invitèrent dans la chambre de leurs trois jeunes compagnons.

– C’est super, les gars ! Une chambre pour trois ! Mazette ! La vie de château. À nous, pauvres anciens, le dortoir du second !

– C’est normal. Les communiants, c’est nous. Mais dites, les gars, qu’avez-vous avez à faire ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’instructions ?

– Vous êtes bien curieux, Monsieur Guillou !

– Et vous bien mystérieux, Monsieur Guillou !

– Assez, les frères ! fit Sylvain. Voilà. Après dîner, vous vous habillerez pour sortir. Il fait frais. Mettez des chaussures qui vous tiennent bien les pieds, une culotte chaude, un pull et un blouson. Prenez vos précautions. Allez aux cabinets avant la réunion. Et préparez-vous à marcher dans la nuit.

– Et à partir de neuf heures, ne nous quittez pas d’une semelle, ajouta Aubert.

Les questions fusèrent. Mais Aubert et Sylvain se firent très mystérieux et l’on n’en sut pas plus.

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Le repas fut très animé. Les plus jeunes avaient tous pris soin d’être au plus près de leurs parrains. Ils s’interrogeaient entre eux, mais la consigne avait été la même pour tous…

Personne ne manquait. Le silence se fit à l’entrée du père Jason.

– Les enfants, vous avez été attentifs, et vous avez tous bien réfléchi durant ces quelques jours. Vous êtes maintenant prêts à renouveler les promesses de votre baptême. Vous avez choisi d’être chrétiens et je sais que vous saurez vous en montrer digne au regard de Dieu. Le créateur a voulu que sur cette terre, tout soit en harmonie. Il a fait le ciel et la terre. Il a fait le jour et la nuit. La nuit, beaucoup d’entre vous la connaissent peu, et c’est normal, car elle est surtout le temps du sommeil si nécessaire à votre développement.

Le jésuite se tut, un instant ; l’auditoire buvait ses paroles, intrigué… Le Père Jason reprit :

– Autour de Kerewen, il y a ce grand parc clos de murs où vous avez pu jouer et vous promener. À 100 m derrière le château, le bois devient plus touffu ; il est bien desservi toutefois par de nombreuses années. La nuit, la forêt vit, et si vous savez faire silence, vous pourrez l’entendre. Et ce soir, par chance, le ciel est resté tout ouvert et vous découvrirez les étoiles…

Nouveau silence, courte attente, et simplement cette annonce, scandée d’une voix grave enrobée de mystère :

– Vos parrains vont vous faire vivre un grand jeu de nuit !

Un murmure passa. Les petits se rapprochaient des plus grands. Le père Jason dit alors simplement :

– Je donne la parole à Wapiti ! Monsieur Kérouard, c’est à vous.

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Tout le monde connaissait le totem du chef de la troupe Saint-Armel de Quimper. Ce n’était pas la première fois qu’il avait l’occasion d’encadrer les jeunes élèves de son ancien collège. Et il s’était même présenté sous ce surnom au début de la retraite. Et Charles expliqua.

– Les parrains sont au nombre de 21. Trois d’entre eux seront les renards… Avec leurs renardeaux… Les autres seront les chasseurs… À 9 h 30, les renards partiront. Ils savent déjà ce qu’ils ont à faire. Aussitôt après, je donnerai la composition des groupes de chasseurs, j’expliquerai le jeu et je distribuerai le matériel. Les chasseurs partiront à 9 h 50.

L’animateur se tut un instant ; il enroba du regard tout le groupe qui ne soufflait mot.

– Il est 9 h 26. Que les renards se préparent. Jérôme du Buhard, Aubert Guillou, Jean-Philippe Sangnier ! Montrez-moi votre matériel, s’il vous plaît… Sifflet, montre, lampe torche… tout y est.

Fabian remarqua que chacun des nommés n’avait qu’un seul filleul ; et aussi que tous les trois étaient des scouts : Aubert à Quimper, les autres Vannes ! Il était ravi, mais également inquiet. Il avait en partie avoué à Aubert au cours de l’après-midi qu’il avait peur de la nuit.

Sur un signe de Charles, les trois adolescents, chacun flanqué de son renardeau, quittèrent la salle. La cour d’honneur était éclairée, mais dès qu’ils eurent fait le tour du château, ils vivent la masse sombre du bois. Au bout d’une centaine de mètres dans la Grande Allée, une ombre leur barra la route. On n’entendit qu’un seul « oh ! » étouffé. Les grands n’avaient pas bronché, mais les petits restaient dans leur ombre. C’était Monsieur Froger.

– C’est là que vous vous séparez. Rappelez-vous : à la fin du jeu, le rassemblement est ici. Je lancerai trois coups de cette trompe de chasse ; si vous avez besoin d’une aide d’urgence, coup de sifflet répété une dizaine de fois… Mais les grands connaissent les consignes. Bon jeu, les p’tits gars.

Aucun des six garçons n’avait ouvert la bouche depuis qu’ils avaient quitté la salle. Aubert prit l’épaule de Fabian et à voix basse :

– Suis-moi.

Ils parcoururent une centaine de mètres en trottinant puis Aubert s’engagea sur un sentier étroit. Les jeunes fougères fouettaient les jambes. Fabian s’essoufflait. Il murmura :

– Attends-moi !

– Mais on ne va pas vite… Reprends ton souffle, Fabi !

– Je ne vois rien. Pourquoi tu n’allumes pas la torche ?

– Ça, mon bonhomme, pas question, sauf accident. À partir de 10 heures précises, je sifflerai deux coups longs toutes les cinq minutes. On aura intérêt à être bien cachés.

– On ne bougera pas ?

– Pas plus d’un quart d’heure au même endroit. Ils ne doivent pas nous trouver, pas nous éclairer ! Le jeu se terminera en principe à 11 h 30.

Fabian commençait à voir clair. Il n’aurait jamais pensé qu’un si petit quartier de lune pût ainsi permettre de se diriger dans un bois !

Le scout quitta le sentier pour le sous-bois.

– Viens.

Aubert avançait maintenant très lentement.

– Pose les pieds bien à plat. Accroche-toi à mon ceinturon et suis-moi. Fais comme moi. Essaie de ne pas casser les fougères…

Le petit s’agrippait au ceinturon, mais sans tirer pour ne pas gêner la marche de son camarade. Celui-ci lança deux longs coups de sifflet. Presque au même instant, les appels des deux autres.

– Mais on n’est pas caché, chuchota Fabian…

– Silence. Écoute et regarde maintenant.

Aubert désigna un arbre dont les branches partaient à l’horizontale presque au niveau du sol.

– Cachette idéale. C’est un thuya. On file encore un peu, regarde, devant nous, ce sont des fougères. On passe dessous. Tu rentres. Le sol est sec, on a de la chance.

– Aubert, j’ai peur. Il y a des bêtes.

– Les bêtes, c’est nous. Les plus gros habitants du parc sont les renards, dont les terriers sont proches de ceux des lapins. N’aie pas peur. Les vipères dorment. Nous, on s’arrête à dix mètres, dès qu’on voit le ciel.

Fabian, suivant son renard, rampa un moment. Les fougères se redressaient. Aubert trouva un endroit qui le satisfit.

– On s’assied. On ne bouge plus. Tu ne parles pas, ou très bas. Je siffle. On ne bouge pas d’ici un quart d’heure.

Alors Fabi commença à entendre la nuit. La silhouette si proche de son camarade le rassurait. Un tout petit bruit dans les feuilles sèches, tout près. Aubert se rapprocha et rassura, à l’oreille.

– Un mulot. Ou une reinette.

Une branche craqua à quelques mètres. En même temps, un froissement de feuilles, puis deux autres qui s’éloignaient. Fabian, inquiet, interrogea son compagnon dans un souffle à son oreille...

– Ils arrivent ?

– Non. C’est sûrement un garenne !

Les minutes passaient…

– Je siffle. Apprête-toi à détaler.

Deux coups stridents… Fabian se levait. Aubert lui aplatit l’épaule, le fit rasseoir, lui souffla :

– Ils sont trop près. Ne bouge plus.

D’abord le silence. Puis des bruits de pas qu’on étouffe, au-delà du thuya. Un groupe se rapprochait, bien conduit ! Il avançait de quelques pas puis faisait silence. Pas une brindille ne craquait. La forêt se tut. De nouveau, quelque pas… Les branches du thuya frémirent. Le gros arbre était entouré. Un faisceau lumineux partit du ras du sol et fouilla alentour, puis s’éleva à l’intérieur de la masse du vieux conifère.

La lampe n’avait pas été allumée plus de 15 secondes. Pourtant, elle laissa découvrir un visage que les renards, tapis, reconnurent… Ils entendirent à peine, tout près, une voix d’adolescent :

– On reste ici. Ils doivent siffler dans deux minutes. Silence absolu.

Aubert prit Fabian par la main et très bas…

– Fais comme moi.

Les deux garçons se redressèrent lentement. Aubert repéra. Le sentier était à vingt pas. Il pressa la main du petit, tira doucement et partit en courant sans précaution. Cinq, six, huit pas. Trois faisceaux lumineux dans leur direction. Les deux fuyards sont déjà blottis à l’abri d’un buisson de troènes…

– Ils sont là, on y va !

La voix de Sylvain :

– Silence !

Le groupe qui se reformait. Nouveau bond. Nouvelle course. Aubert lança ses deux coups de sifflet.

Le chemin tournait en descendant. À gauche, un talus en contrebas. Le grand prit le petit à bras-le-corps ; ils roulèrent sous les ronces. Les poursuivants s’éblouirent les uns les autres. Sylvain fit éteindre. Noir absolu. Arrêt. Les pupilles se dilatèrent lentement.

– Ils sont loin. C’était bien, les gars, jusqu’à leur fuite. C’était sûrement Aubert. Maintenant silence absolu.

Huit ombres de silhouettes à la queue leu leu : grands pieds, têtes lointaines… Les pas s’éloignaient. Fabian s’extrayait des bras du grand, Aubert était déjà debout. Le vent se leva.

– C’est au poil. On descend à travers. En bas, c’est l’allée de la porte du Goyen.

Cette fois, Aubert marcha sans précaution.

– Ils vont nous entendre.

– Oui.

Aubert alluma sa lampe jusqu’à atteindre le chemin puis les deux garçons commencèrent à remonter l’allée.

– Ne bouge plus. Tu te tapis à dix mètres, sous les fougères, comme tout à l’heure. Je reviens.

Fabian rampa. Il compta ce qui lui sembla être la bonne distance, s’accroupit et bougea plus.

Au loin, il entendit des cris. Un groupe de chasseurs avait débusqué un renard. Moyennant un carton de jeu, le « gibier » était reparti. Et les chasseurs s’étaient lancés sur d’autres traces.

Des coups de sifflet ! Les trois fugitifs respectaient toujours les consignes, juste à l’heure. Fabian comprit qu’aucun n’était tout proche. Il prit peur ! Il n’osait ni bouger ni appeler.

Une demi-minute ne s’était pas passée.

– Psst, Fabi.

– Ici.

– Ne bouge pas.

Aubert l’avait rejoint.

– On est tranquille pour un quart d’heure. J’ai sifflé dans le sens du vent et j’ai perdu un mouchoir volontairement sur un sentier qu’on ne prendra pas.

Le grand prit la main du petit. Sa voix resta très basse, mais le ton changea, à la fois grave et inquiet :

– Tu trembles, Fabi ! ?

– J’ai froid.

– Approche-toi.

Aubert lui frotta le dos puis l’attira sur son épaule. Fabi s’y blottit un instant. Aubert approcha très près son visage de celui de son jeune camarade.

– Fabian, tu sais, tu es pour moi comme Simon, mon petit frère. Je t’aime comme un petit frère.

L’enfant ne répondit rien. L’adolescent lui frotta à nouveau le dos, puis il se redressa.

– On va bouger. Tu n’auras plus froid. Tiens, regarde le ciel, au-dessus de nous. Il y a quelques nuages… Viens.

Fabian s’était trouvé si bien auprès d’Aubert qu’il regrettait un peu la nouvelle tactique de ce compagnon. Mais il n’avait plus froid. Il ne lâcha pratiquement plus la main d’Aubert. Il sut qu’avec lui il n’aurait plus peur. Ils ne furent pas pris.

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À 23 h 50 fut servi un chocolat chaud. Il y avait beaucoup de bruit dans la salle à manger, mais les Pères n’intervinrent pas. Chacun contait ses exploits. Les plus grandes frayeurs avaient été provoquées par certains chasseurs qui, fatigués de traquer en vain les renards, avaient préparé quelques guets-apens pour surprendre d’autres groupes de chasseurs, auprès desquels ils avaient bondi furieusement !

Sylvain rendit son mouchoir à Aubert et témoigna en sa faveur quand quelques mauvais perdants se mirent à le soupçonner de n’avoir pas sifflé régulièrement et d’être resté sans bouger.

Pendant l’office du lendemain, Aubert trouva dans sa poche de blouson une feuille de carnet pliée. Et la plaça dans son missel et put lire discrètement.

« Cher Aubert, merci pour hier. Je suis très heureux. J’ai maintenant un grand frère. C’est comme si Yannou était revenu. Je t’embrasse. Ton petit frère. Fabi. »

Aubert replia la petite lettre avec grand soin. Il se sentait heureux et confus à la fois. Il laissa vagabonder ses pensées et ne suivit plus du tout l’office. À trois bancs devant lui, Fabian se retourna plusieurs fois. Aubert lui fit un petit signe et l’enfant sourit.

« Ite, missa est ! »

En descendant les trois marches du parvis, Aubert réalisa qui n’était pas allé communier.

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Les élèves de sixième furent libérés le mercredi soir précédant la Pentecôte. Madame de Lochlan attendait Fabian. La vieille Hotchkiss noire rutilait. Elle avait choisi de conduire elle-même et de venir seule.

Le garçon embrassa sa mère avec effusion, au grand dam de la plupart de ses camarades qui tenaient en public une distance bienséante par rapport à leur mère notamment. Le trajet ne fut pas assez long pour permettre à Fabian de raconter en détail le séjour à Kerewen.

Isabelle de Lochlan écoutait, interrogeait, se réjouissait de le voir ainsi détendu et exubérant, ce qui n’était pas habituellement dans la nature de son fils. La grande estime en laquelle elle tenait Aubert Guillou ne fit que s’amplifier. Toutefois, elle ne sut rien du bonheur de Fabian d’avoir trouvé un grand frère. Le petit savait que dans le cœur de sa maman, la présence de Yann était irremplaçable.

Exceptionnellement, Madame de Lochlan invita Gwladys et Denis Bodereau à partager le dîner. Elle savait faire plaisir à Fabian. Elle en profita pour parler librement de la préparation de la réception qui suivrait la cérémonie de la communion solennelle. Fabian donna des avis, fut consulté pour le menu et se réjouit que Dieu ait voulu que chaque nouvelle étape de la vie d’un chrétien fût marquée par une fête.

Gwladys était une femme toute en rondeurs et ses longs cheveux bruns toujours impeccablement chignonnés sous sa coiffe ; elle avait été engagée comme bonne à tout faire à l’âge de 17 ans, en 1926. Elle avait travaillé jusqu’à la mort du baron de Lochlan sous la houlette de Ludivine, la femme du régisseur. Celle-ci avait, à cette époque, statut de gouvernante, une charge que Gwladys cumulait aujourd’hui avec celle de cuisinière… Seule une jeune fille, Odile, l’aidait régulièrement pour l’entretien de la grande maison trois après-midi par semaine (le reste de son temps, elle secondait madame Jaurat, la boulangère, dans la boutique).

L’ancien régisseur Pierre-Yves Canivet avait choisi de rester en Auvergne, dans la ferme dont il était originaire, après sa fuite en février 1944. Il avait repris son métier, mais sur un domaine beaucoup plus important que celui des Lochlan. Sa femme et madame de Lochlan correspondaient régulièrement.

Louis-André et Nicoline Bodereau, nouveaux fermiers de Kergoavec avaient encore au foyer leur dernier grand fils célibataire… Le jeune homme avait tout d’abord aidé Isabelle de Lochlan pour l’entretien du parc et le suivi de l’exploitation du domaine ; titulaire d’un brevet agricole, il s’était montré très compétent et Madame de Lochlan avait donc tout naturellement engagé Denis Bodereau comme régisseur de tout son domaine ! Il prit ses fonctions très au sérieux, puis fut promu rapidement factotum, jardinier et chauffeur ! Il devint rapidement indispensable dans les rares réceptions où il remplissait l’office d’un parfait majordome… Et en 1947, il avait épousé Gwladys Bonnin ! Ils avaient tous les deux 34 ans. Gwladys s’était retrouvée deux fois enceinte, mais aucune des deux grossesses n’avait pu être menée à terme et les conséquences de la seconde fausse-couche empêcheraient, hélas, tout enfantement.

Les époux Bodereau étaient nourris et logeaient dans une ancienne métairie, « Ti-kezeg », depuis longtemps intégrée à Kergoavec, et adossée au parc des Lochlan, à moins de trois cents mètres de la « maison du garde »… Mais leurs gages demeuraient peu élevés…

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