Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

IV — Tréboul, été 1954

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Chapitre 12

L’appel

Vendredi 16 juillet 1954

Les murs marron-délavé de la grande salle de la «maison sociale» étaient tristes et nus, couverts en partie basse d’un salpêtre qui s’effritait. Entre les piliers de béton, de hauts vasistas groupés par trois au-dessus de l’élévation en briques belges s’ouvraient sur la cour; ils semblaient prendre appui sur les portes daccès, trois pieds bancals en tôle, au bas desquelles la rouille l’emportait…

Mal éclairées par les rares ampoules des plafonniers blafards qui n’étaient pas grillées, quelques centaines de chaises de jardin, dépliées face à la scène, accueillaient les parents; la misère du chef-lieu entrait en se bousculant entre les battants du fond. Les familles s’installaient, les yeux fixés vers l’estrade vide; elles attendaient et papotaient dans un brouhaha confus ponctué d’éclats de voix des retrouvailles. Seules les mères accompagnaient les enfants; lhomme était déjà au travail. Ou pas. Le plus souvent même il ny avait pas dhomme à la maison

Aujourd’hui, c’était la grande migration. Pendant vingt-huit jours, un calme incertain s’insinuerait parfois entre les avant-corps des immeubles des cités d’urgence et dans les ruelles délabrées du Vieux-Mans. Les gosses partaient en colo, du moins ceux dont les dossiers avaient été retenus par «la commission»…

Les critères de sélection étaient simples : il fallait être très malheureux pour prétendre à séjourner dans l’une des colonies de la ville du Mans. Ou alors il fallait bien connaître monsieur Dubreuil!

Or justement, les Nicolet connaissaient bien Monsieur Dubreuil, qui était rédacteur et faisait en réalité fonction de sous-directeur du service des œuvres sociales de la ville, pour sa partie consacrée à la protection de l’enfance. Monsieur Dubreuil et monsieur Nicolet étaient de grands amateurs de chasse et cette passion les avait réunis. Et ce responsable parlait souvent de la colonie de vacances qu’il dirigeait à Audierne pendant deux mois tous les étés.

Quatre messieurs montaient dignement à la queue leu leu les degrés de l’escalier d’avant-scène, avec des airs très cérémonieux. Deux dames très affairées et portant des dossiers discutaient ensemble. La plus forte manqua la première marche et s’étala au pied de l’estrade. Il y eut un «Oh!». Le silence s’établit. La dame n’avait pas lâché ses classeurs et se releva apparemment sans dommage. Il y eut un «Ah!» et le brouhaha reprit. Les messieurs semblaient dans l’attente. Elle fut de courte durée. «Voilà monsieur Dubreuil! Ça va commencer.»

Effectivement, Norbert Dubreuil, s’avançant du fond de scène, avait fait son effet en franchissant le rideau… Il alla saluer d’abord le premier monsieur digne, le plus rondelet de la colonne et aussi le plus élégant; il lui lança un «bonjour Monsieur ladjoint!» très alerte… «Prenez place, je vous en prie!» Les trois premiers se posèrent successivement, dans l’ordre de leur arrivée, à la droite de monsieur Dubreuil; celui-ci orienta du menton le quatrième, un homme dune quarantaine dannées, très fluet «À ma gauche, Jean-Marc!»…. Ils sassirent à leur tour

Pendant qu’ils s’installaient, une vingtaine de jeunes gens étaient entrés et se tenaient en deux groupes séparés au niveau du public, aux extrémités de l’avant-scène. Quelques-uns lançaient des petits signes vers la salle; des gamins leur répondaient également par geste et ajoutaient quelquefois un «Ouais!» ou un «Salut!»...

Monsieur Dubreuil avait posé devant lui un grand registre noir. Bel homme, le regard droit, la quarantaine sportive, sûr de lui. Il tapota le micro, le régla, le tapota de nouveau; rassuré, il sadressa au public soudainement silencieux :

– Mesdames, Messieurs. Avant l’appel, je remercie pour leur présence Monsieur le Directeur du centre communal d’action sociale (le deuxième monsieur digne redressa la tête, sourit, et se pencha sur un classeur vert sans l’ouvrir) et son assistant (le troisième monsieur ne leva pas la tête; toutefois, il ouvrit le classeur vert que son voisin venait de lui glisser...). Je vais maintenant donner la parole à Monsieur lAdjoint chargé de lEnfance et des Affaires scolaires, représentant Monsieur le Maire, empêché... Monsieur l’Adjoint…

Monsieur Dubreuil fit passer le micro. Le monsieur rondelet prit donc la parole. Il semblait très intimidé. Lui aussi commença par «Mesdames, Messieurs», puis «mes chers enfants»… Monsieur l’Adjoint parlait de plus en plus bas. On comprit d’abord que les jeunes manceaux, pour la première fois, ne se rendaient plus en colonie de vacances en Bretagne par le train, mais dans des autocars que la Ville du Mans avait spécialement affrétés. Ce que tout le monde savait. Ainsi le voyage durerait moins longtemps et serait moins fatigant… Bientôt, personne n’entendit plus rien… il y avait dans son discours du soleil, la mer et des moniteurs dévoués…

Quelques applaudissements venus du premier rang saluèrent l’intervention de monsieur l’adjoint et monsieur Dubreuil reprit le micro.

– Mesdames et Messieurs, je vous présente (il tendit la main vers elles) madame Gottereau, qui sera l’infirmière de la colonie d’Audierne… (La dame forte se redressa à demi, un court instant...) et mademoiselle Malène qui rejoindra Tréboul; toutes deux sont diplômées d’État (la jolie brunette lança un sourire à la ronde, sans se lever). Je rappelle que tous les médicaments doivent être remis avec lordonnance correspondante. Vous les confierez aux infirmières quand les enfants seront installés. Pour Audierne, madame Gottereau se tiendra à la porte-avant de l’autocar numéro 1 et mademoiselle Malène à celle du numéro 5 pour Tréboul (…) Je vais maintenant procéder à l’appel. Je commencerai par Audierne; jen suis le directeur. Monsieur Lison prendra la suite pour Tréboul.

– Colonie d’Audierne. 112 enfants, 8 équipes.

«Les albatros». Avec Jean-Yvon, dit «Pélican», 1er moniteur. Cest à toi, Pépel «Bencharif Messaoud, Capelle Simon, Jardi Luc, Képhir Claude» ()

Au pied de l’estrade, les moniteurs s’étaient tus… Le dénommé Pépel s’avança d’un pas, face au public. Les premiers adolescents se rangeaient déjà…

– J’aimerais être avec lui, souffla Corentin à sa mère. Je le connais, il est à Sainte-Croix, en Maths élem… et avec moi au Lutrin!

L’appel se poursuivait…

– «Les cormorans». Avec Roger, dit «Héron» : «Bannier Jean, Ben Mostefa Farid» ()

– (…) et enfin, «les poussins». Avec Jean-Marie, dit «Chamois» : «Aubert Jacques, Bazoge Patrick» ()

Monsieur Dubreuil lança les derniers noms... Les gamins avaient abandonné leurs parents et s’étaient rangés par équipe…

«Y a-t-il des enfants qui nont pas été appelés?»

Madame Nicolet prit son fils par le bras et se dirigea vers les officiels. Dès qu’il les aperçut, monsieur Dubreuil se leva, descendit rapidement les quelques marches… Il leur parla très bas, presque chuchotant, sans quitter un sourire bienveillant.

– Très chère amie! Ne vous inquiétez pas, je nai pas oublié Corentin. Je nai pas pu linscrire à Audierne, mais il ira à Tréboul, oui c’est près de Douarnenez. J’ai dû user de toute mon influence, mais la place est retenue. D’ailleurs, il est temps et monsieur Lison, mon collègue va faire l’appel pour sa colonie.

Lucienne Nicolet masqua sa déconvenue et tenta de rassurer Corentin qui d’abord ne répondit pas. Puis il fixa sa mère et lui dit simplement avec un sourire,

– Ne t’inquiète pas, ça ira! Tu sais, maman : je my attendais et je suis sûr que papa et lui étaient daccord.

Monsieur Dubreuil avait repris sa place auprès des officiels.

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– Colonie de Tréboul. Garçons de huit ans révolus à quinze ans non révolus. Neuf équipes, 126 enfants. D’abord les plus âgés, jusqu’aux plus jeunes.

Monsieur Lison fit un signe… Un homme se détacha des moniteurs, grimpa sur l’estrade en deux sauts et prit, très à l’aise, le micro que lui tendait monsieur Lison en le présentant, ce qui fit qu’on n’entendit rien… Ce fut donc le nouveau venu qui enchaîna :

– Merci Jean-Marc. Je suis Robert Galtier, moniteur-chef; je seconde le directeur depuis quelques années; il est parti surveiller la bonne installation des enfants dans les cars Je fais lappel. Les trois premières équipes rejoindront lautocar numéro 5. Dabord les plus âgés, comme la dit tout à l’heure monsieur Lison… Tu prends en charge mon groupe, Anne.

– Équipe 1. «Jadzkowski Gabriel, Jadzkowski Raphaël»… Bon, les jumeaux, passez devant! Vous êtes les plus vieux et vous connaissez le topo. Ne traînez pas, les gars... Je repends la liste «Baraud Germain, Ben-Mostefa Farid, Farcy André, Gastard Rémi, Lecorre Brieuc» () : avancez sans moi. Anne vous attend à la sortie, et vous faites après comme d’habitude. À ce soir à Kerhuel! C’est à toi, Charlie.

– Équipe 2 : «Bastien-Rosa Ronan, Baugé Joseph, Devilain Philippe, Dorant Pascal, Festard Didier, Fréron Jérémie, Garnaudeau Thibaud, Garnaudeau Thierry, Jadzkowski Michel, Khelifi Rachid, Monceaux Willy, Nicolet Corentin, Sorel Louis, Vagnol Guy».

En passant devant l’estrade, Corentin lança dans sa direction un regard appuyé que Norbert Dubreuil évita de rencontrer. Charles qui attendait son équipe la prit en charge immédiatement. Les garçons se rangèrent par deux au rythme de l’appel. Monceaux se plaça à la gauche de Nicolet.

Ainsi, à Tréboul, les petits groupes ne portaient pas des noms d’animaux. Ce Robert qui tenait le micro lui paraissait âgé, sûrement presque 30 ans. Que signifiait «moniteur-chef»? Il se sentit soulagé de n’être pas avec lui. Madame Nicolet était restée assise.

Charlie comptait… «12, 13, 14 on avance, les gars».

Corentin dévisagea les plus proches de ses compagnons. Il était presque le plus grand. Seuls son voisin et l’un de ceux qui les précédaient avaient son allure sportive, lui sembla-t-il… Comme lui, chacun avait à la main ou en bandoulière le sac de plage et portait un short, une chemisette ou un polo, des sandalettes, et l’imperméable plié sous le bras. Mais ils n’étaient pas du même monde, et Corentin sut tout de suite que les autres l’avaient compris. Ils le fixaient avec un air surpris, comme un élément étranger et curieux.

Il faisait déjà très chaud. Des employés de la ville avaient pris en charge les bagages des colons avant l’entrée des familles. Personne n’avait dérogé aux instructions : une seule valise, la tenue type, le sac de plage contenant un gilet ou un pull, un gobelet (genre verre à dents) et, surtout, «limper sous le bras» bien quil fît grand soleil!

Charles insistait. L’équipe 3 était déjà sur ses pas. La petite colonne acheva le tour de la salle et sortit par la porte du fond. L’infirmière, la jolie petite jeune dame de l’estrade, remit à chacun la pastille bleue qui devait les empêcher de vomir dans le car. Juste à côté d’elle, une femme âgée (au moins la cinquantaine) versait un peu d’eau dans le gobelet présenté précipitamment. La pilule avalée, le godet secoué retournait dans le sac de plage; l’équipe dut aller uriner. Les pissotières de la cour de la Maison sociale étaient simplement constituées dune haute plaque dardoise appuyée au mur et surmontant un caniveau peu pentu, sans séparations. Corentin prit un coin et se cacha du mieux qu’il put. Sûrement les autres l’observaient-ils tous? Et cette crainte lui coupa toute envie.

– À ton tour, Freddy. Équipe 3 : Amadou Jean-Gilles, Béraud Jules (…) (parfois trébuchante à l’énoncé de certains noms, la voix de Robert Galtier était forte, plutôt sèche, portée quelquefois dans les aigus, et surtout sans aménité) (…) et enfin, Vertolin Félix!

Dernier appelé, le petit Félix s’avança tout souriant vers ce moniteur qu’il découvrait et lui tendit la main : il se prénommait Félix, comme lui! Comme ils sen congratulaient, les gamins de l’équipe 9 éclatèrent de rire. Cela permit sûrement à quelques-uns de ceux qui se séparaient pour la première fois de leur mère, qui partaient en colo sans copain ni frère, d’endiguer des larmes prêtes à perler au coin des yeux!

À la porte du car, un moniteur interpella…

– Hé, toi, le grand, comment t’appelles-tu?

– Nicolet!

– Eh bien, Nicolet, grimpe, ne rêve pas!

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Les premiers entrants s’étaient installés à cinq sur la banquette du fond, les suivants, à leur tour, s’asseyaient en remontant vers l’avant par ligne de cinq, rang après rang : deux à droite, deux à gauche, le strapontin est déplié… et on avance d’un cran! La cuisinière et une autre femme prirent place derrière le conducteur puis Charles, Frédéric, et linfirmière et le moniteur de l’équipe 4.

Corentin se retrouva sur le siège du milieu entre deux adolescents de son groupe. Le premier, à sa gauche, baissait le nez sur son sac posé entre ses jambes et ne pipait mot. Corentin remarqua tout de suite que ses cheveux coupés trop court laissaient voir une sorte de croûte de crasse et des pellicules qui lui couvraient le crâne. Il eut un mouvement de répulsion qui le fit se resserrer sur sa droite!

– Dis, bouscule pas. Comment tu t’appelles?

– Corentin Nicolet.

– Moi, c’est Basté. Enfin Ronan, Ronan Bastien-Rosa. Tu n’es jamais venu? Tu sais, cest bath! Je viens depuis trois ans. Lan dernier, j’étais déjà avec Charlie. Avec lui, on fait tout ce qu’on veut et il nous refile des sèches. Le directeur, on ne le voit jamais. Tu le connais?

– Euh, non!

– C’est lui qu’a fait l’appel, le vieux frisé qui monte dans la deudeuche avec Robert. Il est inoffensif. Mais tu verras la femme qu’il se paie. Elle est dans le troisième autocar avec les petits. C’est pas une nana, mais elle est vachement sympa… L’an dernier, Robert, le moniteur-chef, m’avait fait faire le porte-trique. Eh bien, elle m’a vu et m’a renvoyé me coucher.

– Qu’est-ce que c’est, le porte-trique?

– Tu comprendras plus tard. Je te montrerai tous les trucs, à la colo, si tu veux. (Ronan baissa le ton…) t’as vu le mec à côté de toi. Il est crado, hein? Cest un con. Sa mère mais je te raconterai ça. Tiens, on part : «Au revoir Le Mans, au revoir Le Mans, au revoir!»

Tous les gamins s’étaient mis à chanter. 

Les «Autocars Le Cœur», arrivés la veille du Finistère, quittèrent la place Stalingrad... Très doucement, ils descendirent la rue d’Arcole… D’abord les cars pour Audierne (les deux plus grands) puis les trois pour Tréboul, la Citroën de monsieur Lison (une camionnette sans âge); Robert Galtier était au volant et le directeur à son côté; suivrait enfin la seconde fourgonnette, encore immobile, près de laquelle monsieur Dubreuil, avec force gestes et bons tons de voix, incitait les parents à laisser passer le convoi. Madame Dubreuil était déjà assise à l’avant de la voiture toute neuve...

Corentin connaissait bien monsieur Dubreuil, mais en le voyant ainsi mouliner, il lui trouva un air du père Duré, son professeur d’anglais, et imagina l’homme distingué en soutane faisant des effets de manches. Il sourit et son sourire rencontra le regard Lucienne Nicolet qui ne l’avait pas quitté des yeux. Elle lui fit de loin un signe d’encouragement et cela le réconforta. Ronan bavardait maintenant avec d’autres. Il ne tarissait pas! C’était un petit gars très brun, proprement vêtu, aux cheveux légèrement bouclés. Tout de suite il plut à Corentin Mais Ronan nalimentant plus la conversation, il entreprit de contempler le paysage…

Le moteur du Chausson tournait en ronronnant. Corentin se sentit tout à fait comme lorsqu’il prenait seul le train : dans le compartiment, il demeurait silencieux et «ailleurs», ignorant les autres voyageurs… Il se laissait envahir par le bruit régulier des roulements sur les rails; il imaginait un chant et tout aussitôt, «lentendait» comme sil se trouvait au milieu dune chorale denfants. Souvent, il s’était inquiété de savoir si les passagers qu’il côtoyait étaient comme lui bercés par ces martèlements, s’ils les accaparaient pour rêver... Mais jamais il n’avait osé en discuter… Très vite, les ronrons du moteur s’associèrent aux battements feutrés des pneumatiques… Corentin oublia le monde autour de lui… Il entendit les chœurs qui chantaient dans sa tête.

 

Ronan le sortit d’un coup de coude son assoupissement; les cars entraient dans Rennes.

– Dis, tu rêves! Regarde!

Corentin mit un moment à comprendre ce qui éveillait tant l’intérêt de Basté : le comportement d’un moniteur, beau garçon, qui somnolait à l’avant sur l’épaule de sa voisine.

– T’as vu?

– Tu les connais?

– Non, pas le mono. Mais l’infirmière, c’est «Grillon» quelle sappelle. Lannée dernière, elle couchait avec Charlie.

– Tu as l’air bien au courant.

– Qu’est-ce qu’on peut se marrer avec Charlie!

Corentin se détendait.

– Tu es du Mans?

– Évidemment, sinon, je ne serais pas là. Mais je suis né à Vannes. Tu me trouves bronzé, pour un Breton?

– Euh…

– T’affole pas. Ma mère est encore plus bronzée! Et mon père était aussi blond que toi.

– Excuse-moi!

– De quoi?

Et il éclata de rireà nouveau!

Les gamins s’interpellaient de toutes parts et commençaient à s’agiter, surtout les grands. Un moniteur fit asseoir tout le monde et lança un couplet. C’était une rengaine qui fut reprise en chœur, et cela dura longtemps. Corentin observait Ronan qui s’en donnait à pleins poumons. Il ne connaissait pas le chant; toutefois, même sil en avait retenu le refrain, il nosa pas se joindre aux autres. Le voisin de fauteuil avait levé la tête et s’époumonait à contretemps! Et très faux, comme s’il le faisait exprès…

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Ronan était plus petit que Corentin, mais il lui paraissait paradoxalement plus mature que lui sous ses airs fantasques : un duvet très brun formait une ombre de moustache et lui courait sur les joues. Ses yeux noisette, très mobiles, donnaient à sa physionomie une grande vivacité. Les lèvres un peu fortes, des pommettes légèrement saillantes complétaient un visage d’adolescent rieur et sûr de lui.

Leurs regards se croisèrent un instant… 

Ronan prit la mesure de ce camarade si différent, avec un prénom breton, comme le sien. Il ne trouvait à ce garçon blond aucun trait caractéristique, hormis ses yeux, presque bleu-marine, qui l’accrochaient à la dérobée. Ce regard l’impressionnait et le rendait presque mal à l’aise. Ce nouveau compagnon avait un visage très pâle qui portait quelques petits boutons d’acné; il était large d’épaules, mais plutôt svelte, bien coiffé, les cheveux gominés séparés par une raie à gauche.

Et Ronan se remit à chanter.

Corentin réalisait que tout, dans son comportement, son maintien, son vêtement, reflétait son milieu de vie, sa «bonne éducation». Les autres ne sy étaient pas trompés, et à part Ronan qui apparemment ne paraissait pas sen soucier, ils lobservaient à la dérobée, mais ne lui adressaient pas la parole.

Au contraire, son voisin était en verve... Il semblait connaître les trois quarts des colons, n’hésitait pas à plaisanter avec les moniteurs, lançait les chansons; Corentin était satisfait que Ronan lui ait ainsi porté, depuis le début du voyage, tant d’attention.

Les cars s’engagèrent sur une route secondaire et le convoi s’arrêta en bordure d’un lac. C’était l’heure du repas de midi. Corentin se rendit compte qu’il n’avait vu passer ni le temps ni le paysage. Il était désorienté. Les deux colonies déjeunèrent en forêt de Paimpont. 

– Avant, on prenait le train et on mangeait dans le compartiment. C’était plus simple! C’était sur les banquettes en bois, mais c’était plus pratique pour voyager. Tout le mondescendait à Tréboul et les autocars Le Cœur emmenaient les autres à Audierne!

L’équipe 2 s’était assise en cercle. À quelques pas, autour de hauts paniers d’osier, les moniteurs et les femmes de service s’affairaient. La cuisinière de Tréboul, une grande brune au visage très rouge, transpirait beaucoup : Corentin remarqua de larges auréoles sous ses bras. Comme elle était baissée, il vit un peu ses cuisses, toutes blanches et bourrelées. Il détourna le regard, gêné, et fixa le sol. Le déjeuner passa très vite : un sandwich au jambon, une portion de camembert et une orange. Au moment de boire, Corentin avait hésité, car on n’avait donné qu’un seul verre pour deux… Il avait partagé le sien avec Ronan.

Le directeur demanda des volontaires pour ramasser les papiers et les pelures dans un carton. Ronan et Corentin firent le tour des équipes de leur colo. Les enfants s’agitaient; surtout les petits. Les grands discutaient. Certains moniteurs faisaient connaissance avec leurs gamins. Dautres, comme Charlie, étaient allés prendre un café dans un bar situé en bordure de la nationale. Quand ils revinrent, chacun conduisit son groupe en balade au bord du lac ou à l’orée de la forêt, pour 30 minutes. Corentin parvint à s’isoler et réussit enfin à uriner. Il se sentit mieux et rejoignit son équipe, et Ronan.

– Dis, Basté, on arrive à quelle heure?

– Vers cinq heures du soir. Tu verras, la colo n’est pas mal. D’abord on goûte, et on s’installe dans les dortoirs. Après on se rassemble devant le ref’ et on va manger : omelette, nouilles, compote… Après dîner, chacun des monos prend son groupe pendant une heure environ; comme il fait beau, on demandera à Charlie quil fasse faire le tour du parc. Et après cela, on nous envoie au lit. Dis-moi, où habites-tu, au Mans?

– Avenue Léon Bollée. Mon père est expert-comptable.

– Moi, j’habite rue du Rif, dans la cité du Maroc. Ma mère est la secrétaire du proviseur du lycée de garçons… ça fait loin de chez nous!

– Et ton père? Euh, pardon

– Je ne l’ai pas connu! Presque pas Je texpliquerai.

Corentin à cet instant pensa qu’il avait commis une bévue énorme, mais Ronan ne semblait pas s’en soucier et poursuivait :

– Je suis au lycée, en troisième, avec un an d’avance. Ça t’épate? Et toi?

– Euh non… plutôt... oui… moi, je suis à Sainte-Croix. Tu rentres en seconde?

– Eh oui! Enfin, si tout se passe comme prévu. Et toi?

– Euh... comme toi, mais probablement pas à Sainte-Croix, car…

– Car?

– Non, rien.

Ronan marqua un temps.

– Ainsi, tu es chez les jésuites! Cest une boîte de fils à papa! Je te dis ça... par entendre dire. Et puis, après tout, je men fous! Quant à moi, tu vois, je vais en colo, je fais le clown, on nest pas riche, mais pas idiot pour autant. Cest vrai quon nest pas du même monde! Veux-tu quon soit copains?

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Un peu après Quimper, les autocars à destination d’Audierne quittèrent le convoi. Ceux de Tréboul arrivèrent à 17 heures. Une indication sur le portail plein : «Domaine de Kerhuel. Colonie de vacances de la ville du Mans».

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Kerhuel

Alors, tout se passa comme l’avait dit Ronan, dans un vrai tourbillon… Toutefois, la balade avec Charlie permit aux quatre nouveaux de l’équipe de découvrir Kerhuel… Le moniteur prit même le temps d’expliquer… Un peu en arrière, Ronan complétait pour Corentin à la demande son compagnon.

En 1932, la ville du Mans avait acquis le manoir de Kerhuel et les cinq hectares du parc qui l’entourait pour y installer sa première colonie de vacances. Aujourd’hui, la villa abritait principalement au rez-de-chaussée le logement du directeur; à l’étage, deux chambres pour les hôtes de passage et celle dite «du maire» toujours à sa disposition lorsquil rendait visite à l’établissement; le personnel de service était hébergé sous les combles. La belle maison donnait sur une terrasse pavée : en bas de la falaise, les galets et les flots…

Route des Roches blanches, Kerhuel était protégé par un haut mur de pierres. Dès l’entrée, on accédait à la grande cour sablée. En face, un bâtiment tout neuf accueillait des pièces destinées aux activités, un vaste préau, le bureau du directeur et la salle de réunion des moniteurs. Deux larges escaliers menaient aux dortoirs. Sous le premier, deux locaux où l’on rangeait les jeux et le matériel, deux w.-c. et un lavabo mural. Sous l’autre, le même agencement réservé toutefois au personnel d’encadrement. 

À droite, deux constructions parallèles entre elles… Ces bâtiments tout en longueur, en partie restaurés, dataient de la première colonie de l’avant-guerre. Donnant sur la cour, le premier abritait le grand réfectoire, les cuisines et quelques annexes; décalé dans le parc, le second accueillait linfirmerie, avec ses chambres (dont celle de lassistante sanitaire), la lingerie et des rangements.

Sur le coteau descendant vers la mer, trois autres constructions se cachaient parmi les arbres : la chaufferie, dont le foyer fonctionnait à bois et à charbon; la laverie, qui lui était accolée; enfin, un peu plus bas, les douches dont un agrandissement était en cours d’élévation; les travaux avaient été interrompus pendant la période d’été : les colons utiliseraient encore cette année le bâtiment ancien, mais tout serait prêt pour l’année prochaine!

Tout autour, le parc de pins maritimes aux cimes torturées modulait les pouvoirs de l’océan qui fouettait et roulait en contrebas des galets difformes. 

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Le palier donnait sur le dortoir des grands : quarante-deux lits métalliques tout neufs, des matelas-paillasses recouverts d’une alèse… Les lits étaient faits et entre les draps Corentin reconnut sans peine l’odeur du DDT, cette poudre qui couvrait aussi l’oreiller, comme cela avait été le cas les années passées à la colo du père Dorval… Quinze le long de chacun des murs blancs, douze au milieu; autant de tables de nuit en bois, comportant un tiroir glissant sur un casier sans porte. Juste à son entrée, la chambre du moniteur-chef, la plus vaste; au fond, deux autres; chacune disposait de son judas de surveillance, une fenêtre intérieure vitrée souvrait dans la cloison; un large passage permettait laccès direct aux w.-c. et aux lavabos collectifs, ainsi qu’à une petite salle deau pour les moniteurs.

Il devait être 10 heures du soir. Corentin ne dormait pas. La veilleuse ne le gênait pas : l’habitude l’internat. Mais il avait décidé de «penser». Parfois, il se couchait tôt pour ce seul plaisir «ce soir, je vais penser!» Et c’étaient alors des minutes ou des heures de veille pendant lesquelles il dirigeait son rêve…

Cette habitude était très ancienne. Quand il était tout petit, pendant la guerre, Corentin et ses parents se précipitaient dans l’abri, au moment des bombardements anglais. Le souvenir de cet endroit était celui d’un couloir circulaire, sombre, humide. Les gens s’y bousculaient; assise contre une paroi, Lucienne serrait son garçon contre elle; René Nicolet demeurait debout. Lalerte passée, lenfant retournait au lit.

Et c’est un peu plus tard que les cauchemars ont commencé. En songe, Corentin se voyait pénétrant dans l’abri, mais un abri différent; il en devinait le fond obscur doù senfonçaient dautres couloirs cintrés senchevêtrant; une eau glauque lui montait à la ceinture. Le boyau était presque désert; toujours, un individu très grand, courbé sous la voûte, passait près de lui en courant et lui lançait un regard terrifiant. De rares personnes, seulement des hommes, se croisaient dans le labyrinthe en geignant sourdement; et ce chœur triste et douloureux allait en s’amplifiant jusqu’à ce que leurs lamentations se fissent assez fortes pour le réveiller, transpirant. Chaque nuit, le géant revenait l’épouvanter…

Et cela avait duré longtemps. Pour ne pas s’endormir, par crainte de cette frayeur nocturne, Corentin s’était efforcé de «penser». Ainsi, il construisait des rêves merveilleux où il était un prince, un ange ou un héros. En grandissant, lhabitude s’était fortifiée, et sans pénétrer toujours dans le fantastique, il savait qu’au creux de son lit il y aurait ce moment de bonheur secret qui le conduirait tranquillement au sommeil…

Ce soir, il ne dormirait pas tôt. Sa mère? Il lui sembla étrange darriver au bout de sa journée sans avoir pensé à elle. Il se reprocha de ne pas l’avoir assez embrassée quand ils s’étaient séparés. Ses parents allaient probablement divorcer, c’était inéluctable… L’année avait été si difficile! Mais il était en colonie. À la vérité, ce soir, cela lui semblait moins triste que ce quil avait imaginé : il avait bien discuté avec Ronan et leur moniteur, Charlie, avait l’air bien gentil; mais il ne s’était vraiment trouvé avec lui quau moment du coucher.

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Ronan… Corentin regarda son camarade qui dormait déjà; il ne parvenait pas vraiment à saisir le sentiment qu’il éprouvait pour son compagnon, mais il sentit qu’il était très profond. C’était tout de même un événement extraordinaire. Basté! Celui que tout le monde connaissait, qui parlait si facilement, qui semblait savoir tant de choses à la colo, Ronan lui avait demandé «Veux-tu quon soit copains?»

Au collège, Corentin n’avait pas de copains. Certes, il y avait bien Gildas, mais il n’était pas vraiment un copain. Et il était quelquefois très bizarre. Et ses parents, pharmaciens, qui venaient de déménager d’Ernée à Quimper! Il aurait dû linterroger à ce sujet Quant à… «copain»! Copain. C’était un mot formidable. À la maison, les Nicolet parlaient de «bon camarade». Pas de «copain».

Ronan était là, à moins d’un mètre de lui. Il dormait les bras sur le drap, la veste de pyjama déboutonnée, la bouche légèrement entrouverte. Corentin s’approcha un peu et perçut le souffle de son camarade, puis il se recoucha lui aussi sur le dos, et regarda le plafond. Audierne lui avait été refusé, bien qu’il y fût inscrit… L’attitude mielleuse de monsieur Dubreuil ne l’avait pas surpris, il l’avait dit à sa mère! Ce changement dernière minute, c’était sûrement son père qui l’avait souhaité… Et pourtant, ce soir, Corentin se sentait heureux. Il songea qu’il n’avait pas fait sa prière. Il récita en pensée un «Pater» et deux «Ave» à lintention de sa maman et de tante Yvonne, puis il sendormit.

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