Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Kermarzin

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L'été de Géraud 

( deux extraits successifs : "Sacramentale sigillum" et "L'investigateur")

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Sacramentale sigillum

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 Ignace, Francine et Paul.

Été 1945. Le petit Borec est natif de Bretagne. Ses parents habitent à Sainte-Marine, non loin de Quimper. Le garçonnet est arrivé au village des Chazes, commune de Saint-Jacques-des-Blats, chez ses grands-parents paternels, discrets représentants « installés » de la bonne société cantalienne. Ils l’accueillent pour la première fois dans la vieille demeure de famille, leur résidence secondaire. Ignace s’y plaît beaucoup et fait à peu près tout ce qu’il veut quand son grand-père, pharmacien rue des Forgerons à Aurillac, ne rejoint pas son épouse. Il passe en vérité le plus clair de son temps chez les Meynial dont la ferme est à deux pas.

Ces derniers ont pris l’enfant en affection, et particulièrement leur benjamine, Francine, adolescente de quinze ans. Pensez ! Les voisins lui ont présenté le blondinet le soir de ses cinq ans, quand elle leur livrait la demi-douzaine d’œufs commandée le matin en descendant vers Saint-Jacques-des-Blats ! Qu’il soit au pré derrière Bertrand Meynial, au jardin à « aider » Marguerite, au poulailler ou à soigner les lapins, Ignace est dans son élément ; sa grand-mère ne le voit pratiquement qu’au dîner, car il n’est guère de jours sans qu’il déjeune à la ferme ! Et la « pharmacienne » (qu’elle n’est pas) s’en accommode fort 

Été 1947. Le jeune breton accompagne Francine quand, en fin d’après-midi, elle part retrouver des copains épuisés par la chaleur sèche et insupportable qui sévit sur les pentes du Lioran. À Font-d’Alagnon, ils s’éreintent à l’installation du premier téléski de la station, celui du puy Massebœuf. Un certain Paul travaille justement sur les pylônes en bois et y arrondit ses fins de semaine.

1950. Paul Ribeyrol, aspirant-compagnon en ébénisterie et menuisier au talent reconnu au pays, participe à la construction d’un grand chalet collectif au col de Font-de-Cère. Le décès en 1944 de Mathis, son père, résistant mort au combat au Lioran, l’a mûri en un jour. Enfant unique, il a donné son cœur et sa jeunesse à sa mère, laquelle, en vérité, lui rend bien en partage sa force et son amour.

Son C.A.P. en poche, il a fait revivre progressivement l’entreprise familiale. À 23 ans, il vient de prendre à son nom l’atelier de menuiserie de Fraisse-Haut, à Laveissière, et travaille à son compte ; il ne poursuit pas dans la voie du compagnonnage, mais complète sa formation et ses revenus comme tâcheron du bâtiment avec les compétences qui sont les siennes. C’est ainsi qu’il se trouve à les combiner : à la prestation, il est rémunéré par la société qui construit le chalet sur la route Impériale ; à son compte, il transforme une ancienne grange toute proche qui appartenait à son père et deviendra sa maison.

L’été brûlant est dominé par les orages. Rien à voir toutefois avec la canicule de 1947 ! Francine Meynial passe souvent sur le chantier ! Elle a toujours sur ses talons le petit Borec, qui vient d’avoir dix ans, doublement coquin et curieux…

1951. Le mariage a lieu le 7 juillet et les jeunes Ribeyrol inaugurent leur demeure. Le grand chalet voisin ayant accaparé pompeusement le nom de « Buron de Font-de-Cère » (Colonie de la Ville du Mans), Paul appelle simplement sa maison « le chalet Mathis », en souvenir de son père.

Les bonnes journées passées auprès des Meynial et l’affection de Francine pour Ignace n’ont pas échappé à sa maman qui entretient une correspondance durant l’été et au moment de Noël avec Francine et les siens. En juillet, Donella McNicol-Borec adresse ses vœux aux jeunes mariés et leur indique par le même courrier que son garçon, cet été là, ne viendra pas chez ses grands-parents auvergnats…

*****

Géraud Ribeyrol.

1966. Le col de Font-de-Cère culmine à 1 289 mètres d’altitude dans les monts du Cantal, dans le département du même nom. Il se situe entre le puy de Massebœuf et le puy Griou, et permet de basculer de la vallée de l’Alagnon (commune de Laveissière) à celle de la Cère (commune de Saint-Jacques-des-Blats).

Au foyer des Ribeyrol, Thibaud était venu au monde en 1954 « à la maison ». Au début de sa deuxième grossesse, Francine qui espérait une fille eut rapidement l’intuition que cette nouvelle attente serait récompensée… Autant la précédente s’était déroulée sans incident, autant elle ressentit différemment celle-ci. Nausées récurrentes, inappétence, hypertension… Petites alertes dès la fin du sixième mois. Le docteur Delassaing, Dieu merci, veillait au grain. Elle irait accoucher à Aurillac !

Mais elle perdit les eaux avec deux semaines d’avance et, en pleine tempête de neige, elle mit au monde en 1959 un beau Clément ; ce fut encore sur la commune Laveissière, au chalet Mathis, à moins de 300 mètres… du sommet du col de Font-de-Cère ! « Mémé Guerite », la mère de Francine, parvint à temps du village des Chazes et fit office de sage-femme. Le docteur Delassaing arriva moins d’une heure après…

Paul était descendu avec son solide tracteur Citroën, un Kégresse chenillé, jusqu’à l’auberge du Lioran où le praticien patientait. Ils étaient remontés dans la tempête, un vrai blizzard, mais Clément ne les avait pas attendus.

En 1965, madame Ribeyrol dont le ventre s’arrondissait à nouveau convainquit à Noël son mari Paul d’assister à la messe de minuit. Lui qui depuis leurs noces n’était entré dans une église que pour le baptême de chacun de ses deux loupiots ! La famille rassemblée entendit le « Minuit chrétien ». Francine sut à cet instant qu’elle attendait une fille : elle l’appellerait Paulette Francine.

C’est d’ailleurs ce que déclara Paul Ribeyrol quelques mois plus tard à la sage-femme qui l’invitait à venir voir son bébé. Celle-ci lui répondit gentiment en l’introduisant dans la chambre :

– Ah ! Pour un si joli garçon ?

– Non ?

– Si.

Francine était inondée de bonheur…

– Paul, il est beau. Regarde, on dirait Clément. J’avais peur qu’il te soit arrivé quelque chose !

– J’étais parti chercher Thibaud au collège. Il a une bonne angine, je crois. Ne t’inquiète pas. La grand-mère m’attendait à la porte de la maison ; elle y reste jusqu’à ton retour. Après, j’ai fait aussi vite que j’ai pu. Le beau petit homme !

– Tu sais, j’aimerais qu’on l’appelle Ignace. Tu ne trouves pas qu’il lui ressemble ?

Premier de la fratrie à n’avoir pas vu le jour au chalet Mathis, le nouveau-né ressemblait sans doute quelque peu à Ignace… mais bien davantage à son père qui le prénomma Géraud Paul Ignace, le 27 avril 1966.

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Dimanche 30 juillet 1989.

Francine étend pour les « aérer » quelques couvertures sur les fils à linge discrets installés à l’arrière du bâtiment. Le personnel de la colonie de vacances s’affaire tandis que les enfants sont quelque part en promenade…

Madame Ribeyrol est venue en voisine bavarder un moment avec cette équipe originaire du Mans, tout en donnant un coup de main bénévole, histoire de compenser… Il faut qu’elle s’occupe ! Certes, le train n’est pas encore en gare du Lioran. Mais elle ne peut s’empêcher de jeter de temps en temps un œil vers le dernier lacet de la route Impériale… elle se doute que Paul ne sera pas revenu à temps d’Aurillac pour recevoir leur invité ; Ignace Borec montera sûrement à pied jusqu’au chalet Mathis.

Cela fera demain quarante-quatre ans qu’elle a rencontré pour la première fois son « Tignace », son « Petit-homme-du-Griou », le soir de ses cinq ans !

Les couvertures ont pris le vent. Francine demande à l’une des aides de plier avec elle les dernières...

Ignace arrive ! Elle dira « Bonjour, mon père »… Non : « Bonjour, père Borec »… ou plutôt « père Ignace ». Oui, ce sera « Bonjour… » ou plutôt « Bonsoir, père Ignace »… Et elle l’installera aussitôt au chalet Mathis.

Francine y fait d’ailleurs un saut : elle vérifie sans nécessité que tout y est en ordre et revient à « la colo », avec un nouveau regard vers la route qui plonge sous les ombrages vers Le Lioran. Estimant qu’elle a accompli bien assez ses travaux bénévoles, elle peut maintenant bavarder : elle parlera aux filles de son Tignace, en l’attendant. Elle tire sa montre de la poche-poitrine de sa blouse… et s’empêche d’avancer jusqu’au premier tournant... 17 h 48 : le train entre en gare du Lioran.

– Ah, les filles ! Paul a eu bien de la chance, fin mars, de revoir Ignace. Il avait annoncé sa visite… Mais, coup de fil de Dreux : la femme de Thibaud a donné le jour à la petite Aude ! Me voici une nouvelle fois « Mémé Cine ». Vous pensez bien que, le lendemain soir, j’arrivais en Eure-et-Loir !

« Les filles » acquiescent du menton en poursuivant leur rangement. La cuisinière a probablement l’âge de Francine, 59 ans, et ses aides : à peine moins. Mais de tout temps, pour les Ribeyrol, les employées de la colo d’à côté sont « les filles » en leur entité.

– Et ça, juste 48 heures avant la visite de mon Tignace qui a passé trois jours avec Paul au moment de Pâques ! (Silence.) Vous avez vu Aude le Quatorze Juillet : elle est belle, hein ! Cinq fois grand-mère et un seul petit-fils, chez Clément, c’est un comble !

Madame Ribeyrol n’est pas avare de ses paroles et rapporte « aux filles » ce qu’elles ont déjà entendu... « Le prêtre a résidé trois jours au chalet Mathis… Il a préparé avec Paul une nouvelle fête d’anniversaire, juste trente ans après celle de 1959… Ils sont allés ensemble à Albepierre et à Neussargues… Ils ont randonné “avec les gars” jusqu’au buron du Haut-Pas ».

– Paul vous y emmènera au buron, les filles ! Au moins les jeunes, car Thérèse connaît déjà. Début septembre, je vous aiderai pour que votre « patronne » vous donne congé une demi-journée avant votre retour au Mans. (Silence.) Vous n’avez pas trouvé qu’Aude ressemble à Solange avec un petit air de Géraud ? C’est lui qui sera le parrain…

– Ah ! Bien !

– Paul s’est réjoui que la tradition se perde ! Il prétend qu’il est aujourd’hui plus sage que les grands-parents ne soient plus parrains et marraines de leurs petits-enfants ! Et il a bien raison… Savez-vous que le parrain de Géraud, qui était l’oncle de Paul, est mort moins d’un an après le baptême ? Et comment mon Tignace est devenu son « parrain de cœur » ?

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Paul avait décidé d’attendre la venue de Clément et des siens en juillet au chalet Mathis pour faire connaissance avec la petite Aude. Quant aux trois jours partagés avec Ignace, il en avait fort peu parlé. L’artisan était d’un naturel peu disert. Il avait confié à sa femme ce qui lui semblait essentiel et gardé pour lui ce qu’il pensait devoir taire.

Quatre mois auparavant, en effet, Géraud avait découvert enfin la vraie bobine du « petit Tignace » qu’évoquait si souvent leur mère (il se souvenait à peine de sa présence en 1973, quand Ignace l’avait accompagné pour la cérémonie de sa « petite communion »). Le lundi de Pâques, il eut le plaisir de l’équiper : son père lui avait dit en souriant « Ignace et toi, même gabarit ! ». Thibaud était venu passer les fêtes au chalet Mathis. Paul et ses fils avaient profité du beau temps et organisé pour leur ami jésuite une courte randonnée ; ils avaient atteint sans peine le Haut-Pas, n’ayant eu besoin de chausser leurs raquettes que sur les cinq cents derniers mètres.

En redescendant, Paul avait laissé Thibaud parler de « leur » buron. Comme beaucoup d’autres, la bâtisse avait souffert d’abandon durant la guerre : déjà, depuis la fin des années 30, les pâtures d’alentour ne recevaient plus guère les troupeaux de salers. En 1945, les deux abris accolés n’étaient plus entretenus, mais pas délabrés pour autant. Ils accueillaient encore quelquefois des bergers qui s’en trouvaient proches, ou des randonneurs pour une nuit. Leur père en avait hérité au décès du sien… Depuis lors, Paul y passait chaque été quelques jours à jointoyer des pierres, remplacer des lauzes, réparer les battants extérieurs, empêcher l’intrusion de visiteurs animaux…

Géraud avait interrompu son aîné :

– Pour vous recevoir avec vos amis en 1959, papa a travaillé au buron pendant deux semaines début juillet afin qu’il soit convenable. Maman m’a souvent raconté qu’elle y était montée avec toi, Thibaud…

– Ce fut notre première rando ! J’avais cinq ans et Clément était au berceau chez grand-mère ! Notre mère voulait porter sur l’installation un « regard de femme ». La fête aurait pu servir de tremplin au projet que papa avait en tête… Les événements l’en ont empêché. Mais en bon propriétaire, en bon chef de famille, notre solide Cantalou de père a continué à maintenir debout le buron de ses ancêtres… Un vrai Valagnon… Vous vous interrogez, père Borec ? Valagnon est le gentilé des habitants de Laveissière !

Et, se tournant vers Paul avec un grand sourire, il avait ajouté l’intention d’Ignace :

– Alors, et à plus forte raison pour un natif du lieu, « Valagnon » passe avant « Cantalou » et bien plus avant « Cantalien », comme vous dites, ailleurs que chez nous !

Le jésuite avait retenu l’anecdote.

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À la porte du train, le père Borec, en tenue saharienne légère, paraissait tout droit sorti de l’affiche touristique d’un hall de gare… Bel homme à l’allure sportive, au teint mi-hâlé, mi-rosé, il ajusta son sac à dos et descendit rapidement sur le quai.

De Quimper à Neussargues-Moissac… Trois changements et plus de onze heures de voyage. Cela aurait pu lui sembler interminable, mais il n’en a rien été : le jésuite était arrivé sans encombre à La Gençana avant-hier… Et quel bonheur de retrouver hier Claire à l’enclos de Coustoune après si longtemps ! Et Garry… l’adolescent qu’il avait réconforté en 1973 avait montré en l’embrassant une telle affection qu’ils en avaient eu tous les deux les larmes aux yeux ! Le jeune homme avait eu 29 ans le 27 avril… La même date anniversaire que celle de Géraud, son « filleul de cœur », né six ans plus tard. De Neussargues-Moissac au Lioran cet après-midi : une promenade !

Demain, Ignace aurait 49 ans… Depuis Buenos Aires, déjà près de onze mois passés... Il était rentré au pays pour de premières vraies vacances, avant l’affectation prochaine à une nouvelle mission. Et tout cela avec la « bénédiction » de sa hiérarchie ! Il avait pu resserrer les liens noués à l’adolescence avec les « Compagnons de Saint-Yves ». Cela lui avait paru primordial. Le 18 mai dernier, c’était devenu impérieux.

Seraient-ils là tous les trois ? Quatre copains de près de cinquante ans passant la nuit ensemble dans un buron d’altitude du Cantal ! Ignace ne put s’empêcher de sourire… Il quitta la gare en sifflotant le « Cantique de la promesse » et croisa un groupe de jeunes sans rencontrer leurs regards surpris ni entendre leurs rires étouffés… Il marchait déjà sous les ramures de la route Napoléon.

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Pas après pas et tout en bagoulant, Francine Ribeyrol avait entraîné ses voisines jusqu’à l’orée de la clairière… Elle aperçut Ignace la première, s’avança en souriant et embrassa le jésuite sans façon !

– Ah, mon père ! Je suis si heureuse ! Quinze ans sans nouvelles, et tous ces échanges depuis quatre mois ! Ah ! Ce coup de fil du 1er mars, j’en ai encore les sens retournés. Je décroche et j’entends « Bon anniversaire, Francine ! » Quinze ans sans nouvelles, et pff « bon anniversaire, Francine ! » 

– Et me voilà !

– Mais vous devez être fatigué ; venez à la maison. Je vous ai préparé à dîner et j’ai fait votre lit. Paul est à Aurillac chez son comptable, il sera bientôt de retour. On n’a pas tout compris, vous deviez être plus nombreux..., comme il y a trente ans. Alors, mon père, il va falloir nous expliquer… Entrez donc !

Le jésuite écoutait Francine lui rappeler… tout ce qu’il savait déjà… Elle semblait tellement heureuse !

– Eh ! Mon petit « Tignace », le « Petit-homme-du-Griou », je l’ai attendu tout l’été de ses onze ans et il n’est pas venu. Mon petit Breton aux cheveux dorés, avec ses grands yeux bleu noisette… Vous étiez si beau… Vous l’êtes encore, mon père, pardonnez-moi ! Mais vos jolies pommettes sont moins marquées…

– Vraiment ? (Il éclata de rire) Le petit Tignace vous a tant manqué cet été là ? Mes grands-parents ne m’avaient pas invité : ils n’aimaient pas trop maman, Donella, cette Écossaise qui lui avait volé leur fils… Mais nous nous sommes souvent écrit !

– Taratata ! Souvent écrit ? Depuis mars, oui. Mais d’Argentine

– Et je suis revenu plusieurs fois !

– Tu parles ! Oh, pardon, excusez-moi, mon père, je…

Écarlate, madame Ribeyrol, emportée par son propos, craignit d’en avoir passé les limites. Ignace la rassura en souriant :

– Et vous avez su rapidement que mon père était parti « aux Amériques » avec sa jolie maîtresse le jour de la Saint-Jean en abandonnant sans crier gare femme et enfant ! Maman n’avait pas osé vous l’écrire au moment où vous vous mariiez ! Ils se sont installés près de Buenos Aires… Ils sont retraités aujourd’hui et toujours en Argentine ! Et je suis revenu…

– Oui, mais à chaque fois il y a eu des événements !

– Des événements ? Oh oui ! L’accident d’Albepierre… Mes 19 ans… Mon passage en 73…

– Ah, 1959 ! Ce matin-là, je me souviens de ce jour de juillet comme si c’était hier, mon Père. Vous étiez tous excités comme des puces. Même votre sœur ! Votre sœur ! Mylenn, c’est bien votre sœur, ou votre demi-sœur ? Paul avait l’air de tout comprendre, mais moi j’en suis tombée sur le… euh, j’en suis restée baba. Et vous, vous n’avez rien dit !

– Ni sœur ni demi-sœur, chère Francine ! Mylenn est ma petite-cousine !

– Ah ! J’avais raison ! Enfin, presque… Le camp de l’été 55 ? Non, c’est trop dur. Mais en 59, ah, c’est vrai que vous l’aviez bien préparée, votre fête d’anniversaire…

Son hôte, de retour trente ans en arrière, n’entendait plus Francine.

– Mon père…

– Oui… Excusez-moi, j’étais ailleurs…

– Ça me fait tout drôle de vous dire « mon père »

Le jésuite sourit…

– Tignace j’étais, Ignace je demeure, même si c’est bien mon second prénom.

– Oui… Euh, je… De toute façon, votre premier prénom, vous n’avez jamais voulu nous le dire ! Ignace, je peux… Ce sera père Ignace. Parlez-moi de vous !

– Tout à l’heure…

– Alors je continue ! Je me souviens, vous vous étiez penchés tous les quatre sur le berceau de Clément et vous avez dit : « Et de deux ! Dieu, ce qu’il vous ressemble, Francine ! » Ça m’avait fait plaisir et c’est toujours vrai, regardez-le, là, sur la cheminée. Il part pour une compétition avec son aîné, les skis sur l’épaule ! On est en 1968. Géraud est trop petit... Et Solange… Me voyez-vous, sur la gauche de la photo, près du perron…, Ignace ?

– … La tribu Ribeyrol presque au complet ! Saviez-vous à ce moment que vous attendiez une fille ?

– Comment l’aurait-on su ? Elle est arrivée six jours plus tard, comme une lettre à la poste ! Le 14 avril, jour de Pâques… Pourquoi souris-tu, mon Tignace ?

– Au bonheur de vous entendre, enfin plus à l’aise avec moi… Et je souris aussi, car je sais que le dimanche de Pâques est férié et que les facteurs ne passent pas ce jour-là.

Le rire sonore et communicatif de son amie emplit la pièce. Son mari arrivait. De la fenêtre ouverte, le jésuite apostropha le toujours jeune maître-artisan.

– Bonsoir Paul ! Et j’ai aperçu la chenillette sous le hangar, mais je vois que votre vieux dromadaire tient bon, lui aussi ! Nous en avons parlé en mars et j’ai récupéré chez maman la photo que Francine avait envoyée fin 72 au moment des vœux de la Méhari toute neuve et toute verte. Je vous l’ai apportée…

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Madame Ribeyrol avait préparé un repas copieux et tout simple. Elle proposa un apéritif que le père Ignace refusa d’abord (Paul ne buvait que de l’eau depuis… presque toujours), mais se ravisa, en acceptant un « doigt », quand Francine insista pour trinquer à leurs retrouvailles. Les petits verres à cul rond rayonnèrent bientôt de la belle couleur d’or, très légèrement cuivrée, d’une avèze régionale qui devait bien titrer 20 degrés !

Francine parla de toute sa tribu… Elle en était fière, et avec raison ! Paul, longtemps silencieux, revint à des considérations plus pratiques :

– Je suis passé au buron ce matin !

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Francine avait battu l’omelette. Les deux hommes savaient qu’elle ne s’assiérait maintenant qu’au moment du café (ce serait une tisane pour son mari). Ils patientaient. Paul trancha le pain. Ignace était « ailleurs ». Ils échangeaient par bribes tandis que l’hôtesse cuisinait.

« 1955 ? Ce soir, ils l’oublieraient ».

« 1959 ? Peu après la naissance de Clément (Paul et Francine s’en souvenaient tous les deux) Ignace avait associé ses vœux à ceux de sa maman, et surtout promis son passage au chalet Mathis à la fin du mois de juillet… »

– Mes grands-parents fêtaient leurs noces d’or. Ils m’avaient invité, probablement à la demande de mon père ; celui-ci avait accepté de venir d’Argentine, sans sa compagne. Le carton parvenu d’Aurillac à mon adresse était accompagné d’un court message de mon grand-père qui précisait que la maison des Chazes était vendue et qu’ils avaient acheté à Neussargues-Moissac « un élégant manoir “classé” du dix-huitième siècle », leur nouvelle résidence d’été. Ils recevraient donc au « Château-Magdeleine »… En toute modestie.

– Ah, bien…

– C’est ainsi que je revis mes grands-parents pour la dernière fois !

Francine posa un saladier sur l’angle de la table et un dessous-de-plat entre les deux hommes qui se faisaient face…

– Attention, j’ai plié l’omelette, mais elle reste au chaud dans la poêle. La voici… Servez-vous, mon père… Prenez du pain… Je vous sens fatigué…

– Fatigué non, mais soucieux sans doute. Paul, vous me rappeliez tout à l’heure la fête de mes dix-neuf ans. Mon père est arrivé à Paris assez tôt pour assister au défilé du 14 Juillet, puis il est venu à Sainte-Marine pour rendre visite à maman qui ne l’a pas reçu ! Il m’a toutefois invité à déjeuner à Bénodet au restaurant de l’hôtel Ker-Moor, à deux cents mètres de l’Odet.

– Mazette !

– Oh ! Francine, je préfère le Bellevue ! Et davantage le chalet Mathis… Nos relations s’étaient rétablies tranquillement. Ma mère m’incitait à lui écrire et il nous téléphonait deux ou trois fois par an. Même s’il répondait régulièrement à mes courriers, il n’avait jamais débordé d’attention ni d’affection pour moi… Au cours du déjeuner, je l’ai découvert sous un jour moins sombre. Il voulait me parler « d’homme à homme ». Il avait aussi à me faire part d’un grand secret, à se délivrer d’un poids qu’il portait sur le cœur. Je lui ai répliqué que je savais… J’ai même osé lui dire que je le trouvais lâche.

– Oh !

– À la vérité, je n’avais aucune idée de ce qu’il projetait de me dire ! Je l’ai su beaucoup plus tard… Il ne s’est pas fâché, et il a confirmé son séjour à Neussargues et proposé que je l’y accompagne ; il avait loué à Europcar pour trois semaines une Simca Aronde P60 bleu ciel, toit bleu-marine, du meilleur effet. J’ai préféré demeurer autonome et n’ai découvert le décor de ce fameux manoir que la veille de la fête. Je vous l’ai dit tout à l’heure, j’ai rencontré mes grands-parents paternels pour la dernière fois à ce moment. Jamais je n’ai été réinvité, jamais ils n’ont répondu aux quelques courriers que je leur ai adressés. Ils sont décédés ensemble et accidentellement en 1973. Vous m’avez hébergé deux jours, juste après leurs obsèques… Vous vous souvenez ?

– Oh, Ignace, quelle question ! Votre papa vous avait accompagné jusque chez nous. On aura fait sa connaissance… Quand je pense que nous n’avons jamais rencontré votre maman… Donella, je crois… Comment va sa santé ?

– Elle se porte bien et vous embrasse… Écossaise et bretonne, maman est solide !

– Et votre père habite toujours à Buenos Aires ?

– Non. Il vit sa retraite avec seconde épouse un peu plus au sud, à Chascomús près de la lagune du même nom. Il revient rarement en Auvergne, pour régler des affaires.

– Bien... Tu te souviens, Paul, du départ précipité d’Ignace, juste après le télégramme de Corentin… C’était un…

Paul intervint sans précaution…

– Francine ! (Sa femme se tut.) Ignace prendra sans doute un morceau de cantal… Un bon entre-deux… Vous me direz ce que vous en pensez…

– Est-ce bien raisonnable ? Merci. J’y goûte… Mon père revient donc quelquefois pour affaires… Seul héritier, il a transformé la résidence de ses parents en un petit hôtel de charme affilié à Relais & Châteaux, dont il gère les dividendes depuis l’Argentine. Laissons ces souvenirs…

Ignace trouva le fromage à son goût et en fit compliment. Francine avait compris qu’elle devrait oublier les journées de 1973.

– Je vais rarement à Neussargues… Mais je vois bien où se situe l’hôtel de votre père… Et alors, ces noces d’or ?

– Bah, vous imaginez… Toujours est-il que ces jours-là, j’ose le dire, je pensais davantage à la fête de mes dix-neuf ans qu’à mes grands-parents auvergnats, qui détestaient maman et son prénom écossais !

– Eh oui !

– Vous souvenez-vous de la joie de nos retrouvailles fin juillet ? Paul, vous étiez venu nous chercher à la gare avec la deudeuche ! Je n’arrivais pas seul ! Vous avez reconnu Claire tout de suite ! Mylenn vous a paru dynamique et sympathique ! Quant à Simon, rappelez-vous, il s’est presque jeté dans vos bras, Paul ! Vous avez pris nos bagages ; les filles dans la voiture, les trois garçons à pied.

Francine, n’y tenant plus, coupa la parole de son hôte et enchaîna :

– Ah ! Le pauvre Simon, j’en suis encore toute remuée trente ans après ! Qu’est-ce qu’on a chialé, tous les deux ! Mais c’était bien qu’il soit avec vous. Et c’est superbe qu’on se revoie demain.

– Vous nous avez accueillis ici ! Les filles dans un grand lit à côté du petit Clément dans son berceau, dans la chambre si j’ai bien compris tout à l’heure celle de Géraud quand il vient vous surprendre ; Simon, Fabian et moi, dans la chambre de Thibaud… Vous aviez emprunté deux lits de camp à la colo voisine !

– Thibaud était chez sa grand-mère ! Aujourd’hui, la famille a bien grandi. Mes parents habitent toujours aux Chazes : ils ont 83 et 87 ans ! … J’apporte la tarte… Un autre morceau de fromage, mon père ? Et toi, Paul ?

– Non merci, Francine. J’ai terminé… Prenez votre dessert, Ignace ! Demain matin, je vous conduirai au plus près du Haut-Pas. Comme convenu, j’y… euh, j’ai…

– Oui ?

– Vous aurez la surprise. Le temps tourne à l’orage. Vous serez mieux sous les lauzes que sous la toile !

– Mille mercis, mais si vous le permettez, je monterai au buron à pied. Mes amis s’y rendront aussi par leurs propres moyens : anciens scouts tous les trois ! Non deux. Mais ils connaissent. Vous m’avez trouvé parfois absent au cours de cette soirée, sans doute…

– Tiens, Paul, qu’est-ce que je t’ai dit tout à l’heure dans la cuisine ? « Mon Tignace a l’air tout chose ; ça ne se passe pas comme ce devrait. L’anniversaire n’a rien à voir »…

– C’est vrai. Tu… Vous… Enfin, voilà, Ignace : ne nous propose ni maintenant ni plus tard une compensation pour votre hébergement au buron !

– Nous en reparlerons, mon ami le Cantalien !

Francine, aussitôt...

– Vous le faites exprès, père Ignace ! Ici on est Cantalou ! Et Paul se sent d’abord Valagnon !

– Je sais Francine, je vous taquine, mais les porcs de vos élevages…

– Oui, ce sont aussi des Cantalous. Et de la plus noble race. Alors, les érudits bretons, même jésuites, taratata : ils se taisent !

Enfin un éclat de rire à trois. Francine servait son café à son hôte :

– Avec une noisette de lait froid, comme autrefois ?

– Autrefois, c’était une tasse de lait chaud ! Je n’avais pas dix ans !

– Je parlais des quelques jours passés chez nous des années plus tard…

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Le maître-artisan but tranquillement sa verveine, replia son « Laguiole », qu’il préférait, Dieu sait pourquoi, à « L’Aurillac », et le remit dans sa poche… Puis un temps de silence… Et Paul se lança :

– Ignace, pardonne-moi, je ne parviens pas à te vouvoyer. Ni à t’appeler « mon père » ; d’abord, tu ne l’es pas ; je t’aime encore fort, mais ni en père, ni en frère, ni en copain. Francine et moi, je crois, nous t’aimons depuis que nous t’avons connu et vu grandir. Autant pour tes petits mots de bonne année que pour la personne que tu es aujourd’hui : un homme « vrai », un vrai « homme de bien ». Et aussi pour le souvenir de ce matin du premier août 1959 quand nous redescendions ensemble vers Les Chazes après la folle nuit au buron du Haut-Pas... Vous nous avez parlé de vous, Corentin et toi... De nous les Ribeyrol, également, et de « l’étincelle du cœur ». Ces mots-là, je ne les ai jamais oubliés.

Francine, les joues rougies, épongeait des larmes. Elle se demanda un instant si « son Paul » ne s’était jamais confié autant et d’un seul trait à quiconque depuis leur première rencontre ! Le père Borec, tout pâle, semblait en même temps parfaitement heureux, comme touché par la grâce.

L’ami Ribeyrol enchaînait…

– Ne nous dis plus rien. J’ai lu en toi, ce soir. L’étincelle du cœur ? C’est peut-être aussi cela. Tu portes de lourds secrets. Certains seront à partager, sans doute. Tu es venu ici pour cela ou à cause de cela. Moi, vois-tu, à ce jour, je ne crois en aucun dieu. Ou peut-être je m’efforce de croire que je ne crois pas. Je ne sais. Les mots « destin » ou « providence » ne sont pour moi ni étranges ni étrangers. Je travaille toujours le bois avec bonheur. Quand je passe la main sur un objet ou un meuble que j’ai taillé et poli, il renvoie sous ma caresse tous ses ressentis ; il me dit qu’il est au bon endroit, il me parle de lui et du monde, il m’enseigne qu’il en est comme moi une parcelle minuscule, mais essentielle de notre univers… L’étincelle du cœur… L’étincelle d’amour… C’est peut-être aussi cela.

– Je…

– N’ajoute rien. Pardonne-moi cet élan qui me surprend moi-même. Bonne nuit. Petit-déjeuner à six heures. Si tu l’acceptes, Ignace, je monterai avec toi à pied jusqu’au buron. À demain.

L’instant d’après, il grimpait à l’étage. Francine le rejoignit sans mot dire.

En descendant pour le dîner, Ignace avait posé sur une table basse une valisette en toile. Il en sortit un gros carnet en état… d’usage. Il feuilleta le vieux « Moleskine » un bon moment avant de l’annoter, brièvement. Puis il s’offrit un verre d’eau dans la cuisine, éteignit et prit l’escalier. La maison demeurait étrangement silencieuse. Sur le palier, un cabinet de toilette qui n’existait pas trente ans plus tôt… Quelques ablutions... La chambre de Géraud… Une chaleur suffocante. Ignace Borec ouvrit fenêtre et volets. Alors, il entendit la nuit. Demain, la journée serait rude… L’homme s’endormit sans angoisse. Il rêva au Petit-homme-du-Griou.

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Lundi 31 juillet 1989

Paul allait de son pas régulier, lent, tranquille ; son pantalon de flanelle ne masquait pas les empiècements cousus qui protégeaient le fond et les genoux ; un gilet grège, sorte de « marcel de dessus », tricoté par Francine, couvrait sa chemise d’atelier ; il portait son indémodable casquette vissée sur le crâne. Plus grand que lui, Ignace avait pourtant cadencé le sien sur celui de son vieil ami ; en saharienne beige et culotté d’un bermuda du même ton qui datait probablement de son passage à l’armée, il arborait une boina verdâtre et sans âge néanmoins seyante. Le chalet Mathis était derrière eux depuis plus d’une heure. Sous leurs sacs à dos sanglés, ils n’avaient pas échangé trois mots. Paul Ribeyrol savait qu’à un moment ou à un autre sa présence serait appréciée.

Le père Borec se remémorait sa première ascension du puy Griou à son côté, en compagnie de Claire… Ils avaient dix ans ! Claire aurait pu et dû rejoindre ses amis ce soir.

Ce rassemblement... cette seconde nuit de la Saint-Ignace qui aurait rappelé la première… On aurait gommé les blessures et ravivé les souvenirs… La randonnée était prévue depuis si longtemps ! Mais la mort de ce vieil homme, survenue le 13 mai dernier, avait mis à mal tous les projets. Le Haut-Pas recelait un mystère. Il avait dû téléphoner à ses trois amis de cœur... Ainsi, ce soir, seuls se retrouveraient ensemble au buron les quatre « Compagnons de Saint-Yves ». Au fond du sac à dos, dans sa mallette, la liasse des documents remise par le notaire de Vannes. D’ultimes confidences s’agrégeaient aux doutes subsistants, après les aveux terribles qu’il avait reçus. Sacramentale sigillum.

Tournant le dos aux pentes qui s’étageaient si loin jusqu’au val d’Allier et au bassin de la Loire, les marcheurs dominaient celles du val de Cère qui descendaient jusqu’au bassin de la Dordogne. Tout jeune, Ignace s’était extasié en apprenant ce qu’il avait trouvé à cette époque tout à fait incroyable ! Que deux sources si proches l’une de l’autre, celle de la Cère et celle de l’Alagnon, puissent ainsi, de ruisseau en torrent, de torrent en rivière et de rivière en fleuve, laisser leurs eaux limpides s’éloigner à jamais ! Celles-ci recevraient les salutations moirées des châteaux de la Loire, celles-là disputeraient à la Garonne son statut de grand fleuve avant de se perdre avec elle en la Gironde !

Paul et Ignace venaient de franchir l’Abiouradou et poursuivaient leur marche vers l’ouest. Ils se trouvaient maintenant à mi-pente, à équidistance du col de Gliziou (que le sentier dominait) et du pied du puy Griou, le Seigneur du volcan, qui les surplombait plein nord, bien protégé à son ponant par son satellite, le Griounou…

Le ploudzaou qui forcissait, porteur d’orages, contrariait leur montée. L’air devenait plus moite. Un dernier raidillon : le Haut-Pas ! Ils posèrent ensemble leurs lourdes charges sur le muret à la gauche du pignon, dont la porte était légèrement désaxée. Un second bâtiment, d’un demi-mètre plus large, auquel on accédait par les trois marches d’un perron accolé à la façade, prolongeait le premier. Paul sourit, prit ses clés et commanda gentiment à son hôte, car il le recevait « chez lui », de le suivre jusqu’à l’entrée de la partie haute (l’ancienne grange) qu’il ouvrit. Un vrai capharnaüm !

– Tu vois, Ignace, ici, c’est la seconde chambre de mon gîte. Avant travaux. Maintenant, poursuivons la visite !

– Je crois comprendre.

De retour au pignon, il écarta l’un des battants étroits de la porte de l’ancienne fromagerie ; la pièce était liée à une petite cave qui s’enfonçait sous l’autre partie de la construction.

– Surprise !

– Oh ! Paul ! Vous n’avez pas fait tout ça… Je veux dire, tout ça pour moi, tout ça pour nous !

– Si. Je vous ai parlé de mes projets en mars. Eh bien, la première phase est achevée. Oui, vous voyez bien. Le bahut et l’armoire viennent de chez ma mère. Les lits superposés sont signés Paul ! Et sur mesure ! La table et les bancs également. Tout en vieux châtaignier et préparé à l’atelier de Fraisse-Haut. Le 16 juillet, on a fêté tous les anniversaires des premiers mois de l’année et le master de Géraud. On a déjeuné ensemble à Bellevue. Les Ribeyrol au complet ! Mais la veille et l’avant-veille, tous ceux qui l’ont pu ont participé : les meubles ont été transportés et installés. Tu as vu en arrivant qu’aucun véhicule à quatre roues ne pouvait parcourir les cinq cents derniers mètres, mais Dieu merci, on s’est débrouillé et mon vieux tracteur Kégresse à chenilles a fait le reste ! L’union fait la force. Et l’amitié ne se mesure pas. J’avais placé en juin l’évier sous la petite fenêtre. Il manque encore deux matelas, mais ces quatre-ci sont neufs. Protégés et résistants. Je sais que vous avez vos duvets. La source chante toujours, à trente mètres, limpide et potable. Bonne installation : vous êtes nos premiers « clients » !

Paul ouvrit et vida son sac. Le repas du soir était prêt, comme les en-cas du déjeuner. Francine avait vu large.

Ignace sortit du sien la valisette en toile et la posa au milieu de la table. Le cœur du père Borec s’affolait : la fraîcheur de la pièce n’apaisa pas un étourdissement. Il s’assit, pâle, et contrôla sa respiration, tranquillement. Paul demeura calme et souriant ; discret, attentif, il savait que « ça irait ».

– Ça passe ?

– Oui, Paul. Et j’ignore à l’heure qu’il est si cette rencontre sera fête ou drame. Ou les deux. Fabian et Simon arrivent ensemble ce matin au Lioran. Ils doivent laisser la voiture aux Chazes. Ils nous remonteront demain tous les quatre jusqu’au chalet Mathis.

– Vos bols vous y attendront !

– Je m’en doute bien ! Nous devrons nous rendre ensuite à Albepierre… Mais nous serons bien le soir à Bellevue où j’ai réservé. Venez nous y rejoindre au dîner ! J’ai pu avoir Géraud au téléphone il y a quelques jours. Il y sera… Mes camarades et moi aurons sans doute besoin de son aide…

– Francine et moi descendrons. Promis. Vous verrez Solange demain matin. Je me sauve. Je veux rentrer au chalet Mathis avant midi. Car l’orage sera là peu après.

Paul vint vers Ignace, lui tendit sa main, ferme ; le père Borec la prit d’abord puis tira son ami vers lui. Non pour une embrassade, mais pour une accolade, forte, étrange, qui fut ressentie jusqu’au tréfonds de son âme par celui qui croyait au Ciel, jusqu’à la trame de son être par celui qui n’y croyait pas. Quelques instants plus tard, passant la porte, sac allégé, Paul dit simplement « À demain, mon ami ».

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Il reprit le sentier des Chazes-Hautes, assurant ainsi, le cas échéant, sa rencontre avec les compagnons d’Ignace dans leur ascension. Il n’avait pas fait huit cents mètres qu’il les vit au loin, avançant tranquillement l’un derrière l’autre. Le vent qui s’était levé dans la montée se faisait de plus en plus insistant. Le soleil se masquait par instants. Les nuages se bousculaient un peu, mais le ciel restait clair au sud-est. Le chef de file le héla, à cinquante mètres en contrebas.

– Eh, Paul ! C’est vous ? Vous nous reconnaissez ?

– Fabian ! Simon ! Et vous, Corentin ! Pensez-vous que j’aurais pu vous oublier, mes héros du premier août ? Quand je dis mes héros…

– Bonjour, Paul… Vous venez du Haut-Pas ? Ignace est-il arrivé ?

Paul leur tendait la main. Simon se pencha au-dessus sans la prendre et embrassa son ami. Fabian la pressa et la souligna d’une accolade. Corentin l’enferma dans les siennes :

– Paul. Je suis si heureux de vous retrouver ! Comment va Francine ? Nous nous sommes connus si peu de temps et pourtant vous êtes pour moi le compagnon d’hier aux côtés duquel nous redescendions du buron avec Ignace. C’est peut-être à ce moment que nous sommes devenus, lui et moi, qui nous sommes.

– Il vous attend.

Les trois hommes avaient gardé le sac au dos. À la différence de celui d’Ignace, ceux de Fabian et Simon ne portaient ni badges ni écussons ; mais il s’agissait bien de leur équipement scout, car tous ces signes ôtés avaient laissé leur empreinte ! Celui de Corentin était identique, en bon état d’usage !

Plus petit qu’eux trois, Paul leva les yeux vers les visages rassemblés des grands adolescents qu’ils avaient été et les sentit si proches, si attentifs et quelque part si inchangés qu’il répéta et enchaîna :

– Il vous attend là-haut. Il m’a paru à la fois serein et inquiet. Tout est prêt pour vous accueillir.

– Et les autres ?

– Il ne compte que sur vous, vous devez bien être au courant.

– Oui, et non.

– En tout cas, je sais que la voiture de ces messieurs stationne aux Chazes ! À mardi, pour le petit-déjeuner, vers neuf heures environ… J’accélère le pas. L’orage grondera sans doute avant treize heures ! Joyeuse fête, et bon anniversaire à votre ami !

Et il dévala.

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Francine s’inquiétait, car elle avait laissé partir son homme mal équipé en cas de pluie. Puis elle se dit qu’il connaissait trop bien son pays pour s’être trompé. Comme elle s’en doutait, elle le vit arriver par le chemin tout proche, côté Saint-Jacques. Toujours de son pas lent, régulier, la casquette vissée, l’œil attentif.

– Alors, la surprise, comment l’a-t-il prise, mon Tignace ?

Le ciel se ferma d’un seul coup. Un premier éclair zébra à l’ouest, un second et quelques instants plus tard, deux grondements enchaînés. Puis une lueur brève, immense, et en même temps un claquement sec et un roulement à faire peur... Paul marchait à dix mètres. Au pas suivant, la pluie s’abattit. Trois pas encore. L’homme s’arrêta, porta la main à son épaule ; il vit juste au-dessus de lui les visages des trois amis croisés là-haut ; ils se penchaient vers lui, presque à le toucher : celui de Simon était livide.

Paul sombra. Francine hurla. Les femmes de la colonie sortirent ensemble sous l’orage.

Au-dessus de lui, trois visages, Paul les perçut dans un brouillard. Il sut qu’il ne pleuvait plus. Il ouvrit les yeux. Francine lui souriait. Solange l’interrogeait du regard. Le vieux docteur Delassaing le rassura. « Un rendez-vous en cardiologie s’imposait » bien qu’au moment où il s’exprima, le médecin garantît que tous les clignotants de Paul étaient au vert !

Il n’était pas quinze heures. Paul se sentit beaucoup mieux dès qu’il eût déjeuné, légèrement toutefois, tout simplement comme d’habitude. Il consentit à une courte sieste sur l’insistance de Francine. Il aperçut les trois femmes d’à côté qui venaient aux nouvelles. Vers seize heures, il donna à Francine en quelques phrases le compte rendu de sa matinée. Il fut convenu que Solange, qui avait quitté son travail saisonnier à l’appel de sa mère resterait au chalet Mathis jusqu’au lendemain : elle pourrait ainsi rencontrer ces hommes dont ses parents lui avaient si souvent parlé !

L’orage, qui avait éclaté au col de Font-de-Cère, s’étendit en quelques minutes sur le versant sud du Griou. Quant au buron, comme depuis deux siècles, il tint bon sous les bourrasques. Il connut même, dix minutes durant, un déluge de grêlons.

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Les compagnons s’étaient retrouvés une petite heure auparavant. Ce furent d’abord des exclamations et des embrassades. On s’extasia devant le miracle de la transformation de la laiterie en un gîte pratiquement paré pour accueillir six randonneurs dans de parfaites conditions, et sans doute été comme hiver. Le père Borec et ses amis déjeunèrent à la même heure au buron du Haut-Pas que les Ribeyrol au chalet Mathis.

Ils avaient bu le café encore chaud de la thermos. Ignace cessa de parler et posa son regard sur Simon. Celui-ci le ressentit, ferma les yeux un instant et se tut à son tour. Puis il se leva et porta les tasses en alu sur l’évier ; il prit un sac à eau de toile et se rendit à la source, qui débordait largement. Ignace et Corentin évoquaient l’Éthiopie et Lalibela.

Ils firent ensemble le peu de vaisselle. Il ne manquait aucun objet ni équipement qui n’eût permis le confort simple de randonneurs aguerris. Un garde-manger rustique occupait une partie du caveau. Tout était agencé pour le mieux.

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Ignace Borec et Corentin Nicolet avaient parcouru côte à côte, comme des frères, tant d’années depuis leur année de seconde à Saint-François-Xavier… Ensemble à La Gençana, ensemble à Ginette, ensemble presque toujours, sauf en Algérie, jusqu’à l’ordination d’Ignace ! Les années durant lesquelles leurs charges respectives les avaient séparés n’avaient entamé ni leur proximité ni l’affection qu’ils portaient l’un à l’autre.

Simon Guillou et Fabian de Lochlan avaient également l’un pour l’autre un attachement profond. Ils avaient longtemps suivi des sentiers parallèles. Fabian était encore, bien qu’il s’en défende, dans sa quête d’identité. Simon, à quarante-neuf ans bientôt, n’avait pas fait tout son cheminement.

La dernière rencontre des « Compagnons » datait de l’été 1974 (tout juste avant le départ d’Ignace pour Buenos Aires, et précédant de quelques mois seulement le long séjour de Corentin en Haute-Volta). Depuis, ils correspondaient régulièrement. Les quatre hommes en quelque sorte se retrouvaient quinze ans après.

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Le père Borec invita ses compagnons à s’asseoir. Curieusement, il se trouva seul, le dos à la petite fenêtre, tandis que ses amis avaient pris place en face de lui.

… Il les avait sollicités. Ils étaient venus, le bon jour, à la bonne heure, au bon endroit. C’était à lui de prendre la main. Devant lui deux carnets « Moleskine » (dont un tout neuf) et un cahier d’écolier sous une couverture publicitaire avec des encarts en espagnol ; sur le banc, tout près de lui, une enveloppe gris-beige et une liasse de documents débordant d’une chemise cartonnée et portant un sceau notarial. Il était un peu plus de seize heures. Un franc soleil inondait à nouveau les estives alentour, mais la pièce, porte ouverte, demeurait à l’ombre.

– Mes amis. Tout à l’heure, au moment de l’orage, j’ai eu quarante-neuf ans. Personne n’a évoqué cet anniversaire et c’est tant mieux. J’ai annulé la randonnée, vous savez pourquoi… Mylenn et Claire ne nous rejoindront pas ici, mais nous les retrouverons demain pour dîner à l’hôtel Bellevue. J’ai compris que vous n’aviez pas eu le temps de passer à Neussargues : Ronan et ces dames sont en pleine forme à l’enclos de Coustoune et vous attendent ! Garry est arrivé hier midi !

– Et les Ribeyrol ?

– Demain matin chez eux ! Et le soir à Bellevue, avec Géraud, tout frais émoulu de l’E.S.J. de Paris, master en poche. Il va vous épater, et je fais grand cas de lui… Je…

Décidément, Ignace Borec ne parvenait pas à dire pourquoi ils étaient là, rassemblés. Il s’y contraint :

– Maintenant, mes amis, mes compagnons de si long temps, j’ai un devoir douloureux, difficile et exigeant à remplir. Il concerne chacun d’entre nous. Il se rapporte à des événements liés à la dernière guerre et aux années qui l’ont précédée. Il s’agit de faits relatés sous le sceau du secret de la confession. Sacramentale sigillum.

Le banc le plus chargé craqua. Les trois hommes modifièrent presque en même temps leur position.

– A-t-on vraiment besoin de la table ?

– Non, tu as raison. On sort, si vous voulez !

Chacun prit avec lui ce qui lui parut pratique ou nécessaire pour s’installer différemment. Corentin empila quelques lauzes et s’en fit un siège bas qu’il recouvrit de son ciré. Le père Borec s’empara du vieux tabouret de traite que Paul avait laissé sous la dalle de l’évier et s’appuya au pignon. Simon étendit sur les pierres encore humides du muret une cape de pluie qui convint aux postérieurs des deux nantais.

Le vent s’était fait léger, mais la nature, dont la soif semblait étanchée, revivait autour d’eux. Les bruissements familiers suffirent à apaiser le groupe. Alors Ignace reprit le cours de son propos :

– Le pénitent, j’ai pu le vérifier, avait pleine connaissance des événements parfois heureux, mais le plus souvent tragiques dont il avait été acteur ou témoin. Il me remit une enveloppe, m’en fit lire le contenu, et la scella en ma présence. Elle rapporte, presque au mot près, les aveux confessés plus de deux heures durant…

– Et ?

– Il a insisté pour que ses révélations ne soient rendues publiques qu’après sa mort et sous la réserve que les personnes impliquées défavorablement par son récit soient décédées, afin de ne pas surenchérir aux drames… Je serais alors délivré du fardeau que ses confidences m’imposaient !

Corentin était attentif, intrigué. Il suivait les propos de son ami avec des petits hochements approbatifs. Simon, légèrement penché en avant, mains sur les genoux, demeurait le regard tendu, presque figé, vers Ignace. Fabian, paisible à son côté, lui prit un instant l’épaule : « Ne t’inquiète pas ! » Puis, à Ignace : « Poursuis donc, Petit-homme-du-Griou. » 

– Tu te rappelles cela, Fabian ? Merci d’être intervenu. Ça nous détend tous. Je continue… Bien que les circonstances extraordinaires de sa destinée aient fait de lui un homme de l’ombre, je dois vous dire au moins ceci : quand au nom du Seigneur je l’ai absous, ce fut sans réserve ni pénitence. Je garderai le souvenir d’une personne engagée contre son gré sur des sentiers obscurs et qui aura passé sa vie à tenter de s’en écarter, sans jamais y parvenir. Eh bien, de tous ces gens impliqués, cet homme fut justement le dernier à mourir, le 13 mai de cette année. Selon son vœu, il a été incinéré, et ses cendres dispersées.

Le père Borec s’arrêta un moment. Le silence redevint pesant. Il reprit :

– Pendant les treize années qui ont suivi notre rencontre, j’ai eu en tête ces moments étonnants, trop souvent peut-être. Dès mon retour dans la capitale, j’ai rendu compte au Provincial de ma mission en Patagonie… Et je lui ai fait part de mon trouble et des déchirements que je ressentais depuis cette confession. Il n’en connut bien sûr ni l’historique ni la teneur. Il prit le temps de me conseiller longuement, apaisa mes doutes. Et plus encore ! Il se confia quelque peu à propos de Marie auxiliatrice : c’était sous sa protection qu’il s’était trouvé placé au jour de son baptême, à Buenos Aires… le 25 décembre 1936. Il était né huit jours auparavant… et j’ai pensé à toi, Simon : le provincial a tout juste quatre ans de plus que toi !

– Qu’est-il devenu ?

– Il est recteur du collège du Sauveur à Buenos Aires… En 1976, il n’était jamais passé à Puerto Madryn… J’ignore s’il s’y est rendu depuis !

Ignace, emporté par son récit, mit quelques secondes à réaliser que ses trois amis ne le suivaient plus ou, tout au moins, s’interrogeaient. C’est Corentin qui l’osa :

– Et pourquoi parles-tu de la Sainte Vierge ? Ignace, je ne vois plus où nous en sommes ! Et c’est quoi, Puerto Madryn ? Une ville, un port sans doute ?

– Pardonnez-moi… Je me rends compte que je trébuche sur l’essentiel… Sacramentale sigillum : mais je peux le rompre, je le dois… Je reprends.

Corentin changea d’endroit, s’assit sur le muret à la gauche de Simon et s’appuya sur l’angle du pignon. Les trois compagnons, offrant ainsi leurs dos au soleil retrouvé, patientèrent jusqu’à ce qu’Ignace ait déplacé son tabouret ; il le planta derrière les lauzes en équilibre. Le père Borec posa ses documents sur cette table basse improvisée et tint enfin à ses amis le récit qu’ils attendaient…

– L’homme dont je vous parle a connu ou pris part à des événements, heureux ou sombres, qui se sont déroulés depuis le jour de notre première rencontre sur la plage du Coq ! Ils ont concerné chacune de nos familles, chers compagnons… Pour son malheur, il a eu également à connaître et prendre part à des drames qui vous ont tous les trois si douloureusement affectés…

– Que veux-tu dire ?

– Plus tard, ce soir… Peut-être… Et je veux dire qu’il a exigé, par le silence que sa confession m’imposait, que ses confidences ne soient rendues publiques qu’après le décès de toutes les personnes impliquées par ses aveux… Mais je crois que je me répète, pardonnez-moi.

Le jésuite se rendait bien compte qu’il ne s’exprimait pas envers ses amis de façon naturelle… Il les sentait attentifs, mais ne trouvait aucun format alternatif à son discours…

– Cet homme, je l’ai entendu en confession en 1976 un soir d’hiver dans une petite ville de Patagonie, à Puerto Madryn. Il m’a accosté alors que je conversais avec un salésien, sur le parvis de l’hôpital Buen Pastor, à propos de la mission que m’avait confiée mon provincial. Il s’exprimait en français, se présenta comme tel, enseignant à Buenos Aires sans plus de précision. Son visage me parut aussitôt familier. Je réalisai que je l’avais croisé plusieurs fois, durant mon voyage en train. Le coadjuteur-médecin qui venait de me raccompagner nous quitta discrètement. Et l’homme que je ne parvenais pas à identifier me lança simplement : « Je vous poursuis depuis bien longtemps ! » — « Moi » ? – « Vous, oui ! Et quelques autres ! » Cet homme m’avait... comment dire ? Traqué… non espionné… enfin, peu importe : il me suivait depuis Buenos Aires ! Il ôta son chapeau. « Mon père, je porte des crimes. Je veux m’en délivrer. Acceptez-vous de recevoir ma confession ? »

– Oh !

– J’étais abasourdi, incrédule à ce que me semblait être l’incohérence de son propos. Je ne réalisais ni ce que je devais faire ni ce que je devais comprendre. Sous ses cheveux d’un roux grisonnant, un visage amaigri qui avait dû être poupin et une barbe désordonnée, mais clairement récente. L’homme était correctement vêtu et chaussé. Son bagage du moment était une serviette d’enseignant. Nous étions probablement de la même génération… « Breizh eo ma bro » ajouta-t-il. Qu’il fût breton, je m’en doutais. Je lui répondis en espagnol. Il n’en fut pas décontenancé. Il faisait plutôt froid et nous étions l’un et l’autre assez couverts. Il posa son cartable à sa droite, s’inclina légèrement et me tendit ses mains ; je les lui pris naturellement.

Corentin se rapprocha de ses voisins. Les trois hommes dans un même mouvement se penchèrent davantage vers le narrateur en contrebas sur son tabouret...

– Et ?

– Et… comment dire ? Il semblait ailleurs et j’étais fort inquiet. Il me parla plus bas, presque à l’oreille : « Ignace, nous sommes le 31 juillet. Vous avez eu tout à l’heure trente-six ans. Et moi cinquante, ce jour également ! » Tout en parlant, il avait un peu défait son manteau, dégrafé son col. Il lâcha ma main gauche et de sa droite, dénuda son épaule puis me fixa avec insistance, sans ciller. Et tout me revint en un éclair. L’homme réajusta sa tenue, son regard m’implorait. J’ai acquiescé d’un geste et nous sommes dirigés ensemble, à l’angle de la rue San Martin vers l’église Maria auxiliadora (Marie auxiliatrice), toute proche.

– Et alors ?

– Cet homme… Cet homme… 

Le père Borec cherchait ses mots. Il restait tant à leur dire. Tout à l’heure, il leur lirait le contenu de cette enveloppe scellée demeurée dans son bagage. Il devait leur révéler d’abord l’identité de celui dont les cendres avaient été dispersées…

– Cet homme m’avait livré son fardeau. Nous venions de passer un long moment assis face à face au fond la petite chapelle de côté. Quelques fidèles étaient entrés et ressortis sans troubler nos échanges à voix basse ; nous étions hors confessionnal, je ne portais pas l’étole… La validité du sacrement n’en serait pas affectée, je vous le dis et vous le savez sans doute. Lui ne l’ignorait pas… Nous nous sommes quittés dans le jardin de la paroisse.

– Et tu l’as revu ?

– Aucune nouvelle ensuite jusqu’au jour où j’ai reçu chez ma mère, le 18 mai dernier, un télégramme annonçant le décès de mon pénitent : son notaire me priait de passer en son étude à Vannes. Il m’a remis des documents : ils constituent la liasse que j’ai laissée tout à l’heure sur le banc, et dont j’ai extrait simplement… ces images…

Le prêtre se leva, fit un pas vers ses amis et sortit de sa veste une pochette « Kodak » hors d’âge. Il l’ouvrit et se penchant devant eux retourna successivement sur la table improvisée trois clichés bien visibles.

– La première photo est datée du 8 janvier 1939, la voici ! La deuxième a été prise par la mère sur la plage du coq le 31 juillet 1954, vous la connaissez tous les trois. Quant à la troisième, elle représente cet homme dont la mort tragique a défrayé la chronique à Saint-Laurent-sur-Sèvre en 1973, et qui nous a tous tant bouleversés, pardonne-moi Corentin… Cet homme, le voici sur ce banc, à côté de moi, après notre entretien dans l’église Sainte-Marie Auxiliatrice à Puerto Madryn, le 31 juillet 1976…

Ses compagnons n’eurent pas même à se lever. Ignace entendit-il la clameur étouffée de leur stupeur mêlée ? Il ajouta alors simplement, d’une voix forte et grave :

– Il était pourtant impossible que ce fût lui, puisqu’il était mort.

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L’investigateur

*

Mardi 1er août 1989

Simon avait laissé sa voiture en face de la maison des Meynial. Les compagnons descendirent jusqu’aux Chazes. Les octogénaires, valides et souriants, se tenaient déjà tous deux sur le pas de leur porte pour les saluer, heureux d’embrasser Ignace une nouvelle fois, après la petite visite qu’il leur avait rendue en mars avec Géraud. Les quatre hommes, attendus au chalet Mathis, ne s’attardèrent pas...

La « CX 25 GTI turbo » se gara en douceur en face de la maison Ribeyrol. Solange et sa fille sortirent sur le perron. La benjamine de la fratrie ressemblait beaucoup à son père, jolie brune au teint mat, avec des yeux vert-émeraude, ceux de sa maman, qui détonnaient positivement…

Comme Paul la veille, Francine salua les trois amis qu’elle reconnut sans peine… Présentations, embrassades.

– Entrez, Messieurs… Vous êtes tous si beaux… Pour moi, vous avez encore dix-neuf ans… Mon Paul hier nous a fait une terrible frayeur. (Elle raconta.) Mais il est déjà à l’atelier ! Les toilettes sont ici…

Bien qu’elle en brûlât d’envie et qu’elle ne comprît toujours pas pourquoi ils s’étaient rendus là-haut, Francine n’osa pas évoquer leur soirée au buron... Simon était retourné à sa voiture. Il revint avec un carton, le posa près de la cheminée et l’ouvrit. Et il en sortit,

– De notre part à tous… cette peluche… pour Aude. Pour vous, Solange et un ami de votre choix, ces deux places pour le prochain festival de La Chaise-Dieu : le chœur « Marc-Antoine Charpentier » s’y produit : il a été nominé pour les Victoires de la musique en février dernier…

Solange rayonnait ! Ignace intervint et s’adressant à ses compagnons :

– Savez-vous que Charpentier fut Maître de musique, à la fin du XVIIe siècle, au collège Louis-le-Grand que la compagnie de Jésus a dirigé jusqu’en 1762 ? Et qu’il était donc à cette époque « Le musicien des jésuites » ?

– Eh bien oui, père Ignace, je le sais, lui dit Solange en souriant…

– Moi, non (c’était Corentin.) Vous voyez qu’Ignace fait feu de tout bois pour vanter les siens. Mais je sais que Géraud lui a fait part en mars de votre passion pour les chœurs et la musique sacrée… Continue, Fabian, s’il te plaît…

– Bien sûr ! Pour vous, chère Francine, cette photo encadrée… que vous ne connaissez pas : « Les compagnons de Saint-Yves » dans le parc du collège Saint-François-Xavier, en 1957... Et pour Paul, cet exemplaire de la première édition du « Petit Prince » publiée le 6 février 1943 chez Reynal & Hitchcock, aux États-Unis, que Corentin lui remettra ce soir...

Embrassades.

Le petit-déjeuner, copieux, dura longtemps… Les quatre hommes durent insister pour quitter le chalet Mathis et rejoindre Albepierre-Bredons où ils étaient attendus avant treize heures. Francine n’en sut pas davantage.

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Géraud arriva à l’hôtel Bellevue un peu avant dix-neuf heures. Il mit à l’abri sa Honda RS 250 noire, plus toute neuve, mais en parfait état. Il ouvrit les deux sacoches ; il se changea, rangea, verrouilla puis se dirigea vers l’accueil, son casque sous le bras, dans une tenue estivale de fort bon goût. Il pensait être en avance…

Il eut la surprise d’être immédiatement introduit dans la petite salle à manger où Ignace l’attendait et lui présenta,

– Corentin Nicolet, Simon Guillou et Fabian de Lochlan, qui sont les fameux « Compagnons », dont je t’ai parlé si souvent depuis le printemps dernier ! Nous avons passé la nuit tous les quatre au buron du Haut-Pas.

Le groupe se transporta au salon d’accueil où Paul et Francine venaient d’arriver. Madame Ribeyrol comprit enfin qui était Mylenn… Elle entreprit aussitôt d’en savoir davantage… L’Écossaise lui répondit de bonne grâce…

– Mon arrière-grand-père Kenneth McNicol eut de nombreux enfants, dont Gregor, qui eut une fille, Donella McNicol, maman d’Ignace… et Gordon, qui eut un fils, Fergus McNicol, mon père… J’étais donc bien une McNicol avant d’épouser Corentin et notre fils aîné Keith porte le prénom de son arrière-arrière-grand-père ; Ignace et moi sommes donc bien petits-cousins, issus de cousins germains ; Keith et ses frères peuvent donc considérer Ignace comme leur arrière-grand-cousin ! 

– Et ce jeune homme, c’est Keith...

– Non, notre fils n’est pas ici ! Nos garçons, Keith, Grégoire et Ronan sont binationaux, mais sont tous nés en France. Ils ont respectivement 23, 19 et 17 ans. Ce jeune homme est Garry, le fils de Claire, qui lui a 29 ans… Il a vu le jour en Écosse où Claire réside avec son compagnon Ronan Bastien-Rosa, qui se trouve être le parrain de notre benjamin justement ! Est-ce clair pour vous, chère Francine ?

Francine entendit, ouvrit des yeux grands comme des soucoupes, fit… « Euh ! » et les deux femmes éclatèrent de rire.

L’apéritif fut servi et on arrosa d’abord le récent master de journalisme de Géraud : le numéro trois de la fratrie Ribeyrol n’était pas invité par hasard ! Ronan Bastien-Rosa lui remit le protocole du document qui devait finaliser son engagement en qualité d’enquêteur pour le compte de l’association dont les statuts venaient tout juste d’être déposés. Le jeune homme en connaissait les grandes lignes et mesurait le degré de confiance que ses amis, en aînés, lui portaient.

La veille, au buron du Haut-Pas, Ignace Borec avait convaincu sans peine ses compagnons d’accepter que son protégé puisse mettre en pratique ses toutes nouvelles compétences. Géraud et lui s’étaient entretenus au téléphone à ce sujet plusieurs fois au cours des semaines précédentes.

L’étudiant avait été « repéré » à l’E.S.J. de Paris par un collaborateur d’Hervé Chabalier et un assistant de Maurice Ronai. Il avait ainsi des contacts avancés avec l’agence CAPA (Chabalier & Associates Press Agency) dont la création était justement officialisée à Paris ce 1er août 1989 ! Et avec l’équipe de Courrier international dont deux numéros « zéro » parus en février et juin 1988 avaient éveillé l’intérêt des investisseurs ; Maurice Ronai, Jacques Rosselin et quelques autres évoquaient le lancement de ce nouvel hebdo dès septembre prochain ! Géraud serait probablement dans le grand bain rapidement…

Le jeune homme se vit offrir un superbe dictaphone Sony. Corentin remit à Paul l’exemplaire de l’édition originale du Petit Prince… Et l’on passa à table.

Géraud Ribeyrol écouta les « Compagnons de Saint-Yves » confier à son inexpérience la mission exaltante d’enquêter et d’élucider ! Paul, attentif, intervint peu. Francine, cela surprit son fils, demeura également en retrait : il l’entendit rire, la vit essuyer une larme… Il prit conscience sans jalousie de l’affection quasi maternelle dont elle débordait pour Ignace et de l’attachement particulier qu’elle semblait porter à Simon et à Fabian…

Plusieurs fois, les regards de Garry et de Géraud s’étaient croisés. Ils étaient de la même génération. Ils avaient découvert qu’ils étaient nés jour pour jour à six ans d’intervalle ! Quelque part, il avait semblé à plusieurs reprises au jeune Ribeyrol que l’Écossais l’implorait… Pourquoi ?

Comme attendu, Ignace souffla les bougies à la fin du repas. Comme convenu, Géraud porta son bagage dans sa chambre. Un peu avant minuit, Francine et Paul se retirèrent. Peu après, Claire, Mylenn, Ronan et Garry prirent la route de Neussargues-Moissac.

Les cinq hommes acceptèrent le café ou l’infusion que la direction leur offrit et montèrent se coucher.

Géraud se doucha rapidement, enfila simplement le peignoir de bain. Il lut et relut attentivement les documents préparés par Ronan… Il éteignit la lampe de chevet et ouvrit largement la fenêtre. Le ciel de nouvelle lune ne confiait que ses étoiles… Trop de lumières encore enveloppaient l’hôtel pour qu’il pût s’enivrer du bonheur de les compter…

La nuit était chaude. Le jeune homme quitta son peignoir et se glissa nu sous le drap. Demain serait un autre jour.

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Mercredi 2 août 1989

Hors les obligations que la tournure récente des événements leur imposait, les compagnons étaient libres encore pour quelques jours de tout engagement professionnel ou familial. La randonnée avait été préparée de longue date et ils avaient pris toutes dispositions pour la réaliser. Corentin devait retrouver les siens, en vacances en Maurienne, dès samedi prochain. Simon et Fabian passeraient quelques jours à « L’enclos de Coustoune ». Les « grandes vacances » d’Ignace Borec s’achevaient : une mission nouvelle l’attendait : le Provincial de France le recevrait à huit heures le 11 août au 42 rue de Grenelle « Communauté Saint-François-Xavier », Paris.

Ronan les rejoignit peu après le petit-déjeuner… D’emblée, il s’adressa à Géraud :

– Alors, jeune homme, le protocole vous convient-il ?

– S’il me convient ? En route pour Albepierre !

– Pas si vite, Monsieur Ribeyrol ! D’abord votre engagement. Nous monterons ensuite à Bredons, où sont déjà probablement arrivés Garry, Mylenn et Claire. L’association au complet vous y accueillera… Simon et Fabian nous feront revivre autant qu’ils s’en souviennent les événements de 1955 qui les ont tant marqués. Demain, vous passerez sans doute la journée autour du Haut-Pas…

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(Suite du chapitre réservée jusqu’à l’édition papier)

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