Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

V — Bénodet, été 1954

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 Chapitre 16

La plage du Coq

 

 Dimanche 11 juillet 1954

               Allongé sur le dos, légèrement appuyé sur le coude, Fabian observait la mer. Il était plus de 16 heures; le soleil, encore haut, avait pâli derrière une brume légère qui filtrait lhorizon. Les vaguelettes étalaient leurs nappes d’eau limpide les unes sur les autres, sans conviction. Une, deux, trois… la septième, plus forte, regagnait une partie du sable perdu. Quelques minuscules crabes verts en profitaient pour prendre son courant et en retrouver la fraîcheur. Tranquille, la mer descendait. Le limon ondulait, les vers se risquaient, quelques algues s’étiraient sur le bord, incertaines.

La petite crique en bout de plage leur appartenait. Il regarda ses compagnons. Simon était assoupi à plat ventre sur son drap de bain, le bras droit le long du corps et l’autre en oreiller. Claire feuilletait le premier numéro du Journal des Vacances, supplément du jeudi, pendant les mois d’été, au quotidien local. Quelques jeux, un roman-photo en dix épisodes, des conseils de beauté et beaucoup de réclames!

               La brume n’insista pas. Des sardiniers au teuf-teuf lointain rentraient au port. À trente mètres, un gamin invita les mouettes à participer à son goûter, mais il était un peu tôt et le festin attendrait le départ des baigneurs. «Tu nas pas honte de gâcher la nourriture?» Une tape sur les fesses. Lenfant revint dans le droit chemin et dans le périmètre imposé de lombre du parasol.

               Fabian se sentait bien. Il tenta de commander à ses doigts de pied des gymnastiques audacieuses, mais si les plus gros réagissaient à peu près l’avant-dernier copiait le troisième et le petit ne prenait aucune initiative. Le journal rapportait hier qu’il naissait de plus en plus de bébés avec seulement quatre orteils à chaque pied. L’homme évolue et son corps s’adapte.

               Le garçon rêvassait, mêlant ses songeries aux plaisirs partagés de ce dimanche. Encore quelques jours ce seraient les vacances : les trois amis se retrouveraient plus souvent, s’adonneraient à la pêche à pied. Ils suivraient peu ou prou les recommandations de leurs parents avant les balades à bicyclette, revisiteraient avec émotion tel endroit imprégné des confidences entendues et des éclats de rire de l’été précédent.

               Claire se leva et l’invita à une partie de jokari.

               – Pas maintenant!

               Simon se redressa, se désengourdit et prit le relais. Les deux copains trouvèrent une aire de sable mouillé, ferme, à une trentaine de mètres. Le va-et-vient irrégulier des «flops» était souvent coupé de «oh» et de «ah», d’un «chameau!», de quelques «zut!», «prêt?», «à toi!» et même dun «merde!» retentissant que naurait sûrement pas laissé passer le père de Simon qui était un monsieur fort bien mis!

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               Fabian, qui venait d’avoir quatorze ans, était un adolescent assez grand approchant le mètre soixante-dix… Il avait le corps bien fait, élancé. Son visage était fin, plutôt ovale... Le nez grec, des yeux aux cils très longs, d’un bleu changeant comme celui de la mer, tantôt pâle, tantôt presque gris ou intensément marine, sous des sourcils bien dessinés. Cheveux très bruns, taillés en une brosse courte qui tenait bien; deux épis se contrariaient sur la nuque.

               Il revint aux rochers et enfila une chemise à carreaux qu’il boutonna soigneusement et dont il rentra les pans dans son short de toile beige, puis boucla un large ceinturon. Il s’assit sur un gros galet et regarda ses camarades. Puis ses pensées s’envolèrent.

               Fabian de Rozenn vivait seul avec sa mère à Kenn’meur.

               Son dernier trimestre à Saint-François-Xavier s’était plutôt bien passé. Cité neuf fois à la distribution des prix, Fabian ne s’était pas senti lésé par le prix d’excellence de Gildas Dubuisson qu’il retrouverait en octobre en seconde «A prime». Dieu sait pourtant que les garçons ne s’aimaient pas!

               Un léger coup de vent l’arracha à sa rêverie. Claire venait de gagner la partie. Elle proposa la raquette à Fabian qui ne broncha pas. Les deux joueurs se couvrirent de draps de bain et rejoignirent leur camarade. Ils convinrent de rester encore une petite heure avant de rentrer tranquillement.

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               Simon avait pour Fabian une véritable vénération. Presque aussi grand que son ami, il avait presque le même âge, fréquentait le même collège. Ils ne s’étaient pas quittés depuis la sixième. Ses copains l’appelaient Bel Ange, et si ce surnom l’avait flatté au début, puis agacé, il n’y prêtait plus guère d’attention.

               Il n’était plus cet enfant que sa grand-mère émerveillée avait découvert dans son aube au sortir de la cathédrale de Vannes le jour de sa communion solennelle : «Quil est beau, notre Simon, on dirait un bel ange!» Grand-mère était un peu sourde et parlait fort.

               Beau garçon en effet, Simon Guillou! Avec sa figure ronde, ses pommettes hautes qui orientaient le regard des autres vers ses yeux bleus, son menton court sous une bouche bien dessinée... Et ses cheveux si blonds, si fins, dont les mèches presque blanches, ajoutant à sa grâce, se gonflaient en boucles légères au moindre vent!

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               Il s’était amusé en début d’après-midi à voir s’installer comme par inadvertance à quelques pas de «leur domaine» deux gamines dune douzaine dannées... Chacune, à la dérobée, se tournait un instant les deux adolescents, et glissait quelques mots à loreille de l’autre; les petits gloussements de leurs rires fusaient sans discrétion... Les filles ne lattiraient pas vraiment, et surtout pas les plus jeunes Mais Simon n’était pas indifférent aux regards portés par les plus grandes.

               Encore deux jours et ce seraient les vacances! Simon se retourna vers Fabian. Une bouffée d’amitié l’envahit. Le jeudi 22 prochain, il viendrait s’installer à Bénodet pour dix jours. Ses parents avaient enfin répondu favorablement à l’invitation de madame de Rozenn.

               Il consulta sa montre... Il fallait attraper à temps l’autocar de Quimper! Rhabillé, il engagea gentiment ses compagnons à sattarder sur la plage... Claire serait bien restée plus longtemps en compagnie de Fabian, mais le garçon voulut reconduire son ami. Et lorsque Simon leur lança, depuis sa banquette, un salut «mi-scout mi-soldat», chacun partit vers son chez-soi.

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Lorsque Claire rentra, sa maman l’attendait.

               – Tu es un peu en retard, ma grande…

– On a accompagné Simon jusqu’à l’autocar...

               – Va vite te doucher.

               La jeune fille monta prestement.

               Madame Legarrec était une belle femme de trente-sept ans, toute brune de teint comme de cheveu. Ses yeux avaient l’éclat des perles noires de Tahiti. Plutôt petite, très élégante… Elle aimait bien se trouver ainsi, le dimanche, vêtue sobrement, mais toujours dans les coupes et les tons de la dernière mode, à la fois classique et distinguée.

               Ce soir, le docteur Legarrec, son épouse et leur fille étaient invités chez madame de Rozenn. Germain Legarrec était le médecin de famille des Rozenn et madame, née Jeanberné, professeur de musique à Quimper, donnait des leçons particulières en leur domicile de Bénodet, une superbe villa en retrait de la rue de l’Église. Fabian était son élève depuis bientôt huit ans : Claire et lui s’étaient connus tout petits. Interne au collège de Vannes depuis son entrée en classe de sixième, le garçon suivait depuis trois ans son cours de piano le samedi en fin d’après-midi.

               Claire redescendit. L’adolescente, légèrement plus grande que sa mère, lui ressemblait beaucoup et s’en trouvait ravie! Lune et lautre étaient superbes. Elles se regardèrent un instant. Marie-Louise Legarrec confirma à sa fille quelle avait bien choisi sa robe.

               – Prends le bouquet, ma chérie!

               Des roses jaunes au parfum délicat, d’une variété qu’à coup sûr madame de Rozenn n’avait pas encore en son jardin…

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Jeudi 22 juillet 1954

Monsieur Guillou n’avait pas pu quitter sa boutique; c’était donc son épouse qui attendait Simon près de la porte ouverte du garage.

               Aubert suivait Jeanne Guillou à deux pas.

               – Je viens avec vous!

               – Mais tu n’es pas invité! Et ton père a besoin de toi pour la livraison chez les Marcadet.

              Simon soutint son frère.

               – Si, maman, tu sais bien, je t’ai dit l’autre jour que Fabian avait insisté pour qu’il m’accompagne et déjeune à Kenn’meur. Madame de Rozenn aimerait l’interroger à propos du grand camp.

               – Me voici encore une fois devant le fait accompli. Aubert, va prévenir ton père. Plutôt demande-lui la permission en expliquant que c’est madame la Baronne qui te réclame!

               Hervé Guillou fut flatté qu’on ait ainsi invité son aîné et il déclara qu’il irait lui-même porter à domicile la commandes Marcadet avec la «juvaquatre». La «203 familiale» rutilait. L’apprenti avait passé sa matinée à briquer l’automobile qui bénéficiait de la part de son propriétaire des plus grands égards… Monsieur Guillou n’hésitait toutefois pas à confier la Peugeot à son épouse… Jeanne était titulaire de permis de conduire depuis 1937.

               Simon avait dû renoncer à son sac à dos et laisser faire sa mère qui avait prévu toutes les calamités météorologiques possibles, des promenades dans des sentiers improbables... Elle avait même choisi la cravate que son fils devrait mettre au moment du dîner... 

               Aubert chargea la lourde valise du benjamin. Le jeune homme s’était libéré de la tutelle maternelle relative à son habillement! Il avait repris la tenue sportive quil avait arborée le soir de la fête organisée par le tennis-club huit jours plus tôt. Il portait le blanc avec élégance. Simon l’envia un instant puis se dit que son tour viendrait.

               Les deux frères avaient bien un air de famille, mais l’aîné se différenciait de son cadet par l’ovalité de son visage, les pommettes moins marquées, les lèvres plus dessinées et un sourire facile qui laissait entrevoir sa dentition parfaite. Les cheveux étaient aussi blonds, mais coupés court, façon Fabian.

               Comme convenu, les Guillou mère et fils arrivèrent à l’heure du café. Isabelle de Rozenn savait recevoir avec simplicité. Elle avait confectionné elle-même la tarte qu’elle partagea au dessert; la pâte sablée, croquante et ferme, navait pas bu le nappage vanillé que les fruits frais tapissaient : un décor composé de framboises et de fraises des bois.

               Madame Guillou s’appliquait à faire compliment à son hôtesse sans toutefois trouver les mots qui sonneraient juste à l’oreille de celle-ci. Isabelle de Rozenn la mit à l’aise et commit Fabian à la charge de servir un délicieux Coteau du Layon. Le garçon s’en acquitta avec maîtrise et modération, selon le protocole que la bienséance exigeait.

               Un peu plus tard, Fabian demanda la permission d’installer Simon dans sa chambre tandis que Gwladys apportait le café. Jeanne Guillou admirait ostensiblement la porcelaine et l’argenterie; la maman de Fabian eut la délicatesse de l’écouter et d’acquiescer avec gratitude... Et elle interrogea Aubert sur la préparation du camp d’été.             

              Scout à Quimper, le jeune homme portait à la troupe Saint-Armel le grade d’adjoint du C.T.… Il quittait le collège Saint-François-Xavier avec en poche son diplôme de bachelier. Section «philo», mention bien! Il gérait tout avec facilité et nhésitait pas à aider son père si nécessaire dans son commerce. Il éclaira madame de Rozenn sur la préparation du grand camp de Mervent… Il l’informa aussi que du fait que ce serait probablement son dernier camp. Il devait entrer en classe préparatoire au collège Sainte-Geneviève, «Ginette», à Versailles En septembre, il serait un hypokhâgneux!

               Isabelle de Rozenn appréciait ce garçon dont Fabian lui parlait avec tant de verve et d’exaltation. Elle le remercia, mais se promit en même temps de rendre visite à Robin Ledignac au local de l’évêché.

              Les adolescents redescendirent saluer Aubert et sa mère qui s’apprêtaient à regagner Quimper. Madame de Rozenn insistait auprès de Jeanne Guillou,

– Merci encore de nous confier Simon, chère Madame! Et encore une fois, mes compliments à Aubert, un jeune homme brillant que Fabian admire beaucoup! Nous aurons bien le bonheur de connaître aussi votre mari Cest vrai que nous navons jamais eu loccasion de nous croiser à loccasion dune veillée scoute ou dun départ en camp, ni même lors dune rencontre de parents d’élèves au collège… Mais sans doute est-il très pris par ses activités?

– Le commerce, vous savez ce que c’est!

– Oh, j’imagine, bien sûr. Merci encore une fois, et bon retour…

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              Deux kilomètres à peine séparaient Kenn’meur de la plage dite «du phare du Coq», plus communément appelée «plage du Coq». Simon et Fabian eurent tôt fait de rejoindre Claire; elle bavardait avec deux copines du lycée «toutes surprises de la trouver là!» qui s’éclipsèrent juste avant larrivée des garçons.

– Qui est-ce?

               – Corinne et Sylvie Gréhel. Elles sont dans ma classe. Toutes les deux de 1940, comme nous!

               – Des jumelles?

               – Non... C’est vrai qu’elles se ressemblent! Alors, devine!

               Simon s’esclaffa :

               – Papa Gréhel est un rapide!

               – Idiot. Elles sont cousines! Corinne est née en janvier, comme moi… Sylvie en décembre, comme toi, Simon!

               Fabian intervint. Il n’aimait pas trop parler de ces choses et il invita ses camarades au bain. «Non, pas aujourdhui. Jai mal à la tête, sexcusa Claire en rougissant». Le garçon ninsista pas. «Tu viens, Simon?»

               Ils partirent en courant; Simon saisit la main de Fabian au moment des premières éclaboussures, ainsi certain de ne pas plonger après lui. Leurs deux bobines ressurgirent. Simon écarta les cheveux qui lui couvraient le visage et se frotta les yeux. Déjà, Fabian était à quinze mètres. L’adolescent nageait merveilleusement la brasse coulée. De retour vers Simon, il s’enfonça sous l’eau et lui attrapa les jambes. Émergement. Éclats de voix, puis de rire.

               – Fabian!

               – Oui?

               – C’est formidable que tu m’aies invité!

               – Normal! 

               – Fabi…

               – Oui?

               – Non. Rien.

               Le noroît s’était levé pendant la baignade et ils furent surpris par ce courant d’air aussi frais qu’inattendu. Fabian entreprit de se rhabiller et Simon l’imita.

              Ils s’assirent non loin de Claire.

               – Qu’est-ce que tu lis?

               – Le Journal des Vacances!

               – Encore?

               – Non, celui de ce matin.

               Simon s’empressa.

               – Passe-le-moi, mes parents y font de la réclame!

               Mais déjà Claire avait ouvert à la bonne page... Fabian se pencha et déclama d’une voix forte : «Pour les palais délicats et les repas gourmands, une seule adresse! Hervé Guillou, épicerie fine, grands vins, rue Kéréon, Quimper.»

               Simon, très fier de voir ainsi son nom sur le journal, se sentit déconfit en entendant Fabian se moquer.

               – Mais non, je la trouve très bien, la réclame de ton père, je t’assure!

               Claire replia l’hebdomadaire.

               – Qu’est-ce qu’on fait? On remonte par le chemin des douanes?

               – Non, on est bien ici.

               Fabian avait décidé.

               Claire regarda tour à tour ses deux amis. Il avait fallu attendre une grande semaine pour les retrouver... Elle y avait pensé tous les jours, et de plus en plus souvent. Et puis cet après-midi, ce n’était pas comme elle l’espérait. Simon ne reprendrait pas son autocar et Fabian ne le raccompagnerait pas!

               Elle s’était sentie si bien avec lui l’autre dimanche, lorsqu’ils avaient marché côte à côte, loin derrière le véhicule qui emportait leur camarade, et jusqu’à ce que leurs routes se séparent... Fabian avait rempli au cours du dîner quelques-unes des prérogatives du maître de maison et s’était empressé auprès des trois invités. Elle s’en voulait d’avoir rougi quand son père qui les avait en face de lui à table se pencha vers madame de Rozenn pour lui glisser à haute voix en désignant leurs deux enfants :

               – Voyons, chère hôtesse! Navons-nous pas ici toute raison de nous sentir heureux à la vue de ces deux gentils damoiseaux?

               Damoiseau... Claire l’avait vérifié en rentrant : au Moyen Âge, Fabian de Rozenn aurait bien été «un gent damoiseau». Quant à la «damoiselle», si elle n’était pas de noble lignée, c’était quelle était l’épouse du «gent damoiseau»!

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               Fabian avait récupéré le journal. À son tour, il le feuilleta rapidement. Claire s’était appuyée au rocher et l’observait. Son cœur frappait si fort qu’elle l’entendit. Elle s’abstint de souffler un instant, puis elle se contraignit à respirer lentement et retrouva son calme. Elle détourna la tête. Il vit Simon. Simon, le Bel Ange. Pensif, Simon regardait Fabian.

               Claire lui en voulut d’être là pour des vacances entre copains, de lui prendre Fabian. Son cœur battit à nouveau la chamade... Elle regretta ce court instant de rage. Elle se détendit, son esprit s’apaisa. Elle comprit : elle aimait Fabian. Elle aimait Fabian pour la vie.

               La jeune fille rompit le silence :

               – Alors on bouge?

               Simon se leva… Claire insista :

               – Tu viens, Fabian, puis dans un souffle qu’elle crut inaudible… Fabian, mon amour…

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               La risée de tout à l’heure s’était rapidement dissipée et quand ils parvinrent à la lisière du bois des Loges la chaleur était presque suffocante; il était pourtant près de 18 heures.

               – On te raccompagne, Claire?

               – Non, Bel Ange! Merci.

               – Appelle-moi Simon!

               – Mais oui, mon Simon!

               Fabian interrompit la taquinerie :

               – Reste plutôt avec nous à la maison, maman te reconduira. Elle préviendra tes parents dès notre arrivée.

               L’adolescente refusa quelques instants sans conviction... Ils coupèrent à travers bois et rejoignirent le manoir en une quinzaine de minutes. Isabelle de Rozenn approuva l’initiative avec un grand sourire et téléphona à Germain Legarrec. Le docteur commençait ce soir une tournée de visites très chargée et prenait pour la nuit la garde d’un confrère dont l’épouse venait d’être accidentée. Claire resterait à Kenn’meur!

               – La maison ne manque pas de chambres. J’installerai votre fille dans celle proche de la mienne. Et ne vous inquiétez pas pour les vêtements de nuit ni pour la toilette, j’ai tout ce qu’il faut pour elle.

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               Simon avait suivi à la lettre les recommandations de madame Guillou et s’apprêtait à descendre; il s’était changé et cravaté... Fabian l’alerta juste à temps :

               – Pas ce soir, on est entre nous! Pas de protocole quand on nest quavec maman. Et Claire est en tenue daprès-midi Je tattends.

               Simon rougit. Sa naïveté le navrait et il en voulut à sa mère. Il reparut moins d’une minute après. Son pantalon de toile et sa chemisette impeccable soulignaient son allure sportive, ses épaules déjà larges. Ses cheveux étaient coiffés avec soin; il vit un instant ce reflet dans lune des vitres du corridor et se trouva superbe

               Fabian en l’apercevant eut un petit sursaut. Il était surpris et amusé…

               – On va faire sensation, mon vieux!

               Il se carra devant son camarade et lui saisit la main puis, le regardant dans les yeux :

               – Miroir, gentil miroir, quel est donc le gentilhomme le plus beau de tout le royaume?

               Le rouge couvrit à nouveau les pommettes dorées. Simon ne détacha pas la main, mais pressa au contraire celle de son ami.

               – Le plus beau, c’est toi!

               Ils éclatèrent de rire et descendirent rapidement.

               Madame de Rozenn conversait avec Claire près du piano; elles levèrent les yeux en même temps et ne purent s’empêcher de sourire :

               – Eh bien, les garçons! Cest fait exprès?

               – Oh non, madame. Mes vêtements sont récents, mais c’est maman qui a choisi!

               – Ne me dites pas Simon que vous n’avez pas la parole! Mais je me demande lequel de vous deux est le plus joli. Ma chère Claire, ces messieurs font assaut d’élégance. Serait-ce pour nous?

               Même pantalon blanc, même chemisette bleue. Mêmes socquettes… Seules les sandalettes différaient...

               Gwladys servit le dîner à sept heures.

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Les jeunes obtinrent sans peine la permission de dix heures. Ils disposaient ainsi d’un bon moment et, répondant à la suggestion de Claire, ils décidèrent d’aller jusqu’à la mer par le chemin de Kerneost. Le vent s’était levé et ils supportaient les pulls. Ils parlèrent de leur après-midi puis des vacances : dans quinze jours, «le grand camp»!

               Pour Simon comme pour Fabian, le camp d’été des Scouts de France de la troupe Saint-Armel était un temps fort, préparé, attendu et rêvé. Ils contèrent à leur amie l’épilogue du grand jeu de l’année passée quand Chamois les avait bernés et transportés dans une aventure fantastique au cours de laquelle Fabian avait senti couler en lui le sang de ses ancêtres!

               – Tu l’aurais vu, Claire, le seigneur de Rozenn! La patrouille lui doit la victoire.     

              Simon était intarissable. Claire était ravie d’entendre ainsi louer la vaillance de son chevalier! De son damoiseau C’était certainement la première fois que les garçons lui parlaient autant de leur vie scoute.

               – Dis, Fabi, je sais que Chamois c’est Charles Ledignac. Mais la totémisation, à quoi ça sert?

               – Tiens, tu l’appelles Fabi! s’étonna Simon.

               – Euh, oui, excuse-moi, Fabian. Ta maman, tout à l’heure...

               – Ça ne fait rien, au contraire! Maman mappelle Fabi! Et toi aussi, dailleurs! Mon Sim te taquine! Mais cest réservé aux amis!              

              Claire rosit.

               Simon,

– À la troupe, pour tout le monde, c’est Fabi! 

– Et toi, c’est Bel Ange? senquit Claire, un peu moqueuse.

– Non, c’est Simon. Bel Ange, c’est au collège, c’était... car je l’entends de moins en moins et c’est tant mieux.

– Et la totémisation?

– Un mystère, avec un grand M! Et même si je savais quelque chose, je ne pourrais rien te dire!

               Claire fut déçue et intriguée par la réponse de Fabian. Elle chercha comment reprendre l’initiative.

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               Une bourrasque soudaine surprit le petit groupe; quelques secondes plus tard, un violent éclair fendit lhorizon, aussitôt englouti par la mer quon commençait à apercevoir. Fabian compta «Six, sept, huit, neuf, dix, onze...» Le grondement fut énorme. Le ciel s’était obscurci en un instant.

               – Trois kilomètres! On rentre avant la saucée!

               Les jeunes gens rebroussèrent chemin et accélérèrent leur allure. De grosses gouttes tièdes, encore espacées, éclataient sur leur crâne et leur visage. Au sol, chacune faisait lever à son impact une petite volute de poussière; ils se mirent à courir. Les garçons prirent quelques mètres davance.

               – Attendez-moi!

              Fabian se retourna, s’excusa et saisit le bras de Claire pour l’entraîner plus rapidement. Ils arrivaient à l’orée du parc.

               – La maison du garde. Venez vite.        

               Ils débouchèrent du sentier en lisière. Fabian glissa sa main entre deux pierres, trouva la clé et ouvrit la porte. Ils s’engouffrèrent. Alors l’averse s’abattit en nappes.

               – Bienvenue chez vous, dit Fabian.

               Simon et Claire connaissaient la bâtisse. Ils l’avaient longée deux ou trois fois l’an passé lors de leurs balades, mais ne s’y étaient jamais hasardés.

               La grande pièce, meublée et entretenue, était certainement devenue la halte préférée de madame de Rozenn pour une collation entre amis au mitan d’une promenade. Il y faisait sombre. Ce n’était pas un temps à ouvrir les volets. Fabian trouva sans peine les allumettes. La petite lampe-pigeon éclaira leur espace. Simon se posa sur la chaise cannée tandis que Fabian prenait possession d’une sorte de large bergère effrangée… mais Claire s’installant en face d’eux à l’extrémité de l’un des bancs, il proposa aussitôt de lui céder son siège.

               – Non, Fabian, ne bouge pas. Tu as vu le fauteuil. Il y a de la place pour deux!

               Claire eut honte de son audace. Elle se trouvait d’autant plus maladroite que les garçons s’étaient levés presque ensemble pour s’asseoir en face d’elle à la table. Et malheureuse de n’avoir pas pu dire «Fabi».

               Fabian prit le temps de leur parler du lieu… Le domaine ne contenait aujourd’hui qu’une dizaine d’hectares boisés… Cela faisait des décennies que les Rozenn ne logeaient plus de garde-forestier. Pourtant, la maison avait été louée à plusieurs reprises… Parfois, les Rozenn recevaient des amis pour quelques jours en été, ou plus tard au moment de la chasse. Ils les hébergeaient le plus souvent dans la «maison du garde» sils venaient en famille ou entre amis, préservant ainsi leur autonomie et leur intimité. Ses derniers résidants l’avaient occupée toutefois plus longtemps. Mais plus personne depuis 1944, il ignorait pourquoi. Madame de Rozenn lui avait simplement dit, en lui montrant une photo : «Tu vois ce garçon, à côté de Yann? Il a été fusillé en même temps que lui et ton cousin Gilbert de Soyers».

– Excusez-moi… Je n’aurais pas dû vous parler de ça… Papa, Yann… Je pense à eux si souvent!

Il s’établit un long moment de silence. La pluie cessa. Fabian voulait rassurer sa mère sur leur sort. Ses camarades n’osèrent l’interroger plus avant…

Ils rentrèrent à Kenn’meur pratiquement sans échanger...

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               Madame de Rozenn leur servit un tilleul, les invita à se coucher rapidement et leur souhaita une bonne nuit.

Claire découvrit sur son lit les effets nécessaires. Elle passa sur sa figure un peu de l’eau fraîche du broc puis se lava les pieds dans la cuvette. Madame de Rozenn lui avait proposé sa salle de bain, mais elle n’avait pas osé accepter. Elle brossa ses cheveux avec soin. Ils étaient mi-longs, soyeux, d’un brun presque noir. Elle pensa aux dernières heures et ses joues rosirent. Elle regretta de n’avoir pas le visage aussi mat que celui de sa mère; Marie-Louise Legarrec ne rougissait jamais!

               La jeune fille revêtit la chemise de nuit, parfaitement à sa taille, avec un décolleté léger. L’adolescente revint au miroir, reprit la brosse et tenta de changer la forme de sa coiffure…

               – Mon chevalier, mon damoiseau, Fabi, mon amour...

               Claire se surprit. Elle crut avoir parlé haut et craignit un instant que madame de Rozenn ait entendu. Puis elle se raisonna.

               L’image devant elle vivait et créait ses propres fantasmes... Dans la maison du garde, un grand feu crépitait sur les chenets forgés de la cheminée… Des ombres mouvantes, portant le reflet de Fabian, répandirent sur tout son être une douce chaleur... et la figure aimée si proche lui prit l’épaule, posa sa joue contre la sienne… Claire ferma les yeux brouillés de larmes, pour les ouvrir aussitôt. L’image s’estompa. L’adolescente tourna résolument le dos au miroir; elle sassit un instant sur le bord du lit puis éteignit la lampe de chevet. Les draps et la taie étaient frais, le matelas moelleux. Elle ressentit un grand bien-être. Elle frissonna. La jeune fille réajusta sa chemise de nuit, se roula de côté, enfouit son visage dans l’oreiller de plume, cala l’édredon sur elle et s’endormit d’un trait. Claire fit un rêve magnifique.

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               Il n’était pas onze heures du soir; les deux garçons avaient envie de discuter; leurs chambres communiquaient et celle de Fabian disposait d’une petite salle de bain. Cela faisait quatre ans qu’il avait quitté la voisine de celle de sa mère pour s’installer dans la «chambre du Coq».

– Si tu veux prendre un bain, Sim, à toi l’honneur! Et ne tinquiète pas pour le bruit.

– Non, je vais juste me laver au lavabo.

              Le garçon s’enferma et son ami se déshabilla, passa son pyjama et rangea soigneusement ses vêtements sur le valet de nuit. Puis il ouvrit son livre en cours et constata que le signet n’était pas à la page. Il feuilleta quelques instants et retrouva la cinquième guerre des chouans et le marquis de Souday. Simon avait achevé ses ablutions. Fabian posa le roman, «Les louves de Machecoul», dAlexandre Dumas et Gaspard-Joseph Pécou de Cherville; il prit le relais.

Quelques minutes plus tard, il rejoignit son camarade dans la pièce contiguë et s’assit en tailleur sur la descente de lit, le dos appuyé à la table de nuit.

               – Alors, mon Sim, comment as-tu trouvé la journée?

               – Formide! Quest-ce que tu lisais?

               Fabian le lui précisa.

               – Ah oui, encore des princes et des seigneurs. Le baron de Rozenn aime qu’on demeure entre «gens du noble monde»!

               – Je te le prêterai. Tu verras que c’est toute autre chose. Et puis ne me parle plus de barons. D’abord, les titres n’existent plus. Ensuite, mon père me manque et ce fut lui, le dernier seigneur de Rozenn.

               – Excuse-moi.

               – On oublie!

               – Fabi!

               – Oui?

              Simon était tout sourire. Il se tenait allongé à plat ventre en travers du lit, ses poings sous le menton, et à trente centimètres du visage de son compagnon.

               – Tu n’as rien remarqué?

               – Quoi?

               – Claire. Claire te regarde comme Juliette son Roméo.

               Fabian se leva, sauta sur le matelas, retourna Simon et lui l’immobilisa d’une clé au bras.

               – T’es fou!

               Simon avait mal, mais il réussit à surmonter la prise et se dégagea. «Si tu me cherches, tu me trouves!» Lautre esquiva en éclatant de rire.

               – Claire amoureuse de moi! Tu imagines? Après tout, ce serait normal, ne suis-je pas le plus beau? Tu me las dit, pas plus tard quavant dîner, Sim, tu es jaloux. Mais tu nas rien à craindre. Dabord, tu te trompes. Et puis je ne vais pas mencombrer dune fiancée à quelques jours du grand camp!

               – Tu as raison. Tu perdrais ton temps. Et ton tonus. Et que ferais-je sans mon CP préféré?

               – Arrête. Mais après tout, Simon, c’est peut-être toi qu’elle aime!

               – Oh! Moi, les filles...

               – Quoi?

               – Les filles ne m’intéressent pas.

               – Tu parles! Cest ce que jai dit il y a quelques jours à maman... Elle a répliqué en souriant : «Tu as bien le temps de changer davis!» Tu nas pas vraiment dans un coin de ton cœur un amour secret?

               – En tout cas, pas Claire!

               – Ah! Ah! Prends garde, Don Juan. Salut, mon Sim, bonsoir. Jy vais Fais de beaux rêves!

               Fabian fit trois pas vers sa porte. Simon le retint.

               – Dis, tu pries, le soir?

               – Oui.

               – Souvent?

               – Tous les jours. Pour moi, c’est important. Je prie la Vierge quand ça ne va pas bien. Et elle me redonne confiance.

               – Fabi...

               Simon cherchait ses mots :

               – Fabi, prie fort pour moi. Et pour mon frère Aubert.

               Le garçon ne répondit rien, mais salua son camarade d’un signe amical avec un franc sourire et se retira dans sa chambre. Il s’étendit, fit l’obscurité et songea. Il aimait bien s’abandonner ainsi au rêve, faire vivre ses chimères, s’inventer heur et malheur, retrouver les preux parmi ses ancêtres et conduire la Croisade... ou construire un grand jeu scout! Quelquefois, ses peurs denfant revenaient. Alors il prenait le chapelet de son père et priait jusqu’à sendormir. Bien des camarades au collège moquaient sa foi. Mais il la savait si sûre et si profonde quil nen prenait pas ombrage et répondait sans hostilité aux «infidèles»!  

              La requête de son ami le troubla beaucoup. Il ne comprit pas pourquoi, mais il pria très fort pour Simon et Aubert. Il reprit le Notre Père à voix basse, craignant de l’avoir mal pensé. Puis il se surprit à genoux auprès de son lit et implora à voix presque haute, en pesant les mots, en articulant bien, comme pour mieux porter sa ferveur vers Dieu. «Que votre volonté soit faite, sur la terre comme au ciel!» Il transpirait. Simon lappelait à son secours, sans lui confier son secret. Simon et Aubert. Ses amis. Ils étaient en danger. «Sainte Marie, éclairez-moi». Fabian frissonnait; il se leva, joignit à tâtons la clenche de la porte, senferma dans la salle de bain avant dallumer puis passa un gant mouillé sur son visage.

               Il se regarda dans la glace, se détendit par quelques assouplissements et se mira à nouveau. Fabian sourit à son image, se dit qu’il était stupide, que Simon l’avait fait marcher, qu’en tout cas il n’y avait pas péril en la demeure! Puis il retourna se coucher et s’endormit aussitôt.

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