Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Kermarzin - V - Fabi

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- Chapitre 14 - (intégralité)

La plage du Coq

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Dimanche 11 juillet 1954

         Allongé sur le dos, légèrement appuyé sur le coude, Fabian observait la mer. Il était plus de 16 heures ; le soleil, encore haut, avait pâli derrière une brume légère qui filtrait l’horizon. Les vaguelettes étalaient leurs nappes d’eau limpide les unes sur les autres, sans conviction. Une, deux, trois… la septième, plus forte, regagnait une partie du sable perdu. Quelques minuscules crabes verts en profitaient pour prendre son courant et en retrouver la fraîcheur. Tranquille, la mer descendait. Le limon ondulait, les vers se risquaient, quelques algues s’étiraient sur le bord, incertaines.

La petite crique en bout de plage leur appartenait. Il regarda ses compagnons. Simon était assoupi à plat ventre sur son drap de bain, le bras droit le long du corps et l’autre en oreiller. Claire feuilletait le premier numéro du Journal des Vacances, supplément du jeudi, pendant les mois d’été, au quotidien local. Quelques jeux, un roman-photo en dix épisodes, des conseils de beauté et beaucoup de réclames !

         La brume n’insista pas. Des sardiniers au teuf-teuf lointain rentraient au port. À trente mètres, un gamin invita les mouettes à participer à son goûter, mais il était un peu tôt et le festin attendrait le départ des baigneurs. « Tu n’as pas honte de gâcher la nourriture ? » Une tape sur les fesses. L’enfant revint dans le droit chemin… et dans le périmètre imposé de l’ombre du parasol.

         Fabian se sentait bien. Il tenta de commander à ses doigts de pied des gymnastiques audacieuses, mais si les plus gros réagissaient à peu près l’avant-dernier copiait le troisième et le petit ne prenait aucune initiative. Le journal rapportait hier qu’il naissait de plus en plus de bébés avec seulement quatre orteils à chaque pied. L’homme évolue et son corps s’adapte.

         Le garçon rêvassait, mêlant ses songeries aux plaisirs partagés de ce dimanche. Encore quelques jours ce seraient les vacances : les trois amis se retrouveraient plus souvent, s’adonneraient à la pêche à pied. Ils suivraient peu ou prou les recommandations de leurs parents avant les balades à bicyclette, revisiteraient avec émotion tel endroit imprégné des confidences entendues et des éclats de rire de l’été précédent.

         Claire se leva et l’invita à une partie de jokari.

         – Pas maintenant !

         Simon se redressa, se désengourdit et prit le relais. Les deux copains trouvèrent une aire de sable mouillé, ferme, à une trentaine de mètres. Le va-et-vient irrégulier des « flops » était souvent coupé de « oh » et de « ah », d’un « chameau ! », de quelques « zut ! », « prêt ? », « à toi ! » et même d’un « merde ! » retentissant que n’aurait sûrement pas laissé passer le père de Simon qui était un monsieur fort bien mis !

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         Fabian, qui venait d’avoir quatorze ans, était un adolescent assez grand approchant le mètre soixante-dix… Il avait le corps bien fait, élancé. Son visage était fin, plutôt ovale... Le nez grec, des yeux aux cils très longs, d’un bleu changeant comme celui de la mer, tantôt pâle, tantôt presque gris ou intensément marine, sous des sourcils bien dessinés. Cheveux très bruns, taillés en une brosse courte qui tenait bien ; deux épis se contrariaient sur la nuque.

         Il revint aux rochers et enfila une chemise à carreaux qu’il boutonna soigneusement et dont il rentra les pans dans son short de toile beige, puis boucla un large ceinturon. Il s’assit sur un gros galet et regarda ses camarades. Puis ses pensées s’envolèrent.

         Fabian de Lochlan vivait seul avec sa mère à Kenn’meur.

         Son dernier trimestre à Saint-François-Xavier s’était plutôt bien passé. Cité neuf fois à la distribution des prix, Fabian ne s’était pas senti lésé par le prix d’excellence de Gildas Dubuisson qu’il retrouverait en octobre en seconde « A prime ». Dieu sait pourtant que les garçons ne s’aimaient pas !

         Un léger coup de vent l’arracha à sa rêverie. Claire venait de gagner la partie. Elle proposa la raquette à Fabian qui ne broncha pas. Les deux joueurs se couvrirent de draps de bain et rejoignirent leur camarade. Ils convinrent de rester encore une petite heure avant de rentrer tranquillement.

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         Simon avait pour Fabian une véritable vénération. Presque aussi grand que son ami, il avait presque le même âge, fréquentait le même collège. Ils ne s’étaient pas quittés depuis la sixième. Ses copains l’appelaient Bel Ange, et si ce surnom l’avait flatté au début, puis agacé, il n’y prêtait plus guère d’attention.

         Il n’était plus cet enfant que sa grand-mère émerveillée avait découvert dans son aube au sortir de la cathédrale de Vannes le jour de sa communion solennelle : « Qu’il est beau, notre Simon, on dirait un bel ange ! » Grand-mère était un peu sourde et parlait fort.

         Beau garçon en effet, Simon Guillou ! Avec sa figure ronde, ses pommettes hautes qui orientaient le regard des autres vers ses yeux bleus, son menton court sous une bouche bien dessinée... Et ses cheveux si blonds, si fins, dont les mèches presque blanches, ajoutant à sa grâce, se gonflaient en boucles légères au moindre vent !

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         Il s’était amusé en début d’après-midi à voir s’installer comme par inadvertance à quelques pas de « leur domaine » deux gamines d’une douzaine d’années... Chacune, à la dérobée, se tournait un instant les deux adolescents, et glissait quelques mots à l’oreille de l’autre ; les petits gloussements de leurs rires fusaient sans discrétion... Les filles ne l’attiraient pas vraiment, et surtout pas les plus jeunes… Mais Simon n’était pas indifférent aux regards portés par les plus grandes.

         Encore deux jours et ce seraient les vacances ! Simon se retourna vers Fabian. Une bouffée d’amitié l’envahit. Le jeudi 22 prochain, il viendrait s’installer à Bénodet pour dix jours. Ses parents avaient enfin répondu favorablement à l’invitation de madame de Lochlan.

         Il consulta sa montre... Il fallait attraper à temps l’autocar de Quimper ! Rhabillé, il engagea gentiment ses compagnons à s’attarder sur la plage... Claire serait bien restée plus longtemps en compagnie de Fabian, mais le garçon voulut reconduire son ami. Et lorsque Simon leur lança, depuis sa banquette, un salut « mi-scout mi-soldat », chacun partit vers son chez-soi.

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Lorsque Claire rentra, sa maman l’attendait.

         – Tu es un peu en retard, ma grande…

– On a accompagné Simon jusqu’à l’autocar...

         – Va vite te doucher.

         La jeune fille monta prestement.

         Madame Legarrec était une belle femme de trente-sept ans, toute brune de teint comme de cheveu. Ses yeux avaient l’éclat des perles noires de Tahiti. Plutôt petite, très élégante… Elle aimait bien se trouver ainsi, le dimanche, vêtue sobrement, mais toujours dans les coupes et les tons de la dernière mode, à la fois classique et distinguée.

         Ce soir, le docteur Legarrec, son épouse et leur fille étaient invités chez madame de Lochlan. Germain Legarrec était le médecin de famille des Lochlan et madame, née Jeantrouvé, professeur de musique à Quimper, donnait des leçons particulières en leur domicile de Bénodet, une superbe villa en retrait de la rue de l’Église. Fabian était son élève depuis bientôt huit ans : Claire et lui s’étaient connus tout petits. Interne au collège de Vannes depuis son entrée en classe de sixième, le garçon suivait depuis trois ans son cours de piano le samedi en fin d’après-midi.

         Claire redescendit. L’adolescente, légèrement plus grande que sa mère, lui ressemblait beaucoup et s’en trouvait ravie ! L’une et l’autre étaient superbes. Elles se regardèrent un instant. Marie-Louise Legarrec confirma à sa fille qu’elle avait bien choisi sa robe.

         – Prends le bouquet, ma chérie !

         Des roses jaunes au parfum délicat, d’une variété qu’à coup sûr madame de Lochlan n’avait pas encore en son jardin…

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Jeudi 22 juillet 1954

Monsieur Guillou n’avait pas pu quitter sa boutique ; c’était donc son épouse qui attendait Simon près de la porte ouverte du garage.

         Aubert suivait Jeanne Guillou à deux pas.

         – Je viens avec vous !

         – Mais tu n’es pas invité ! Et ton père a besoin de toi pour la livraison chez les Marcadet.

         Simon soutint son frère.

         – Si, maman, tu sais bien, je t’ai dit l’autre jour que Fabian avait insisté pour qu’il m’accompagne et déjeune à Kenn’meur. Madame de Lochlan aimerait l’interroger à propos du grand camp.

         – Me voici encore une fois devant le fait accompli. Aubert, va prévenir ton père. Plutôt demande-lui la permission en expliquant que c’est madame la Baronne qui te réclame !

         Hervé Guillou fut flatté qu’on ait ainsi invité son aîné et il déclara qu’il irait lui-même porter à domicile la commande des Marcadet avec la « juvaquatre ». La « 203 familiale » rutilait. L’apprenti avait passé sa matinée à briquer l’automobile qui bénéficiait de la part de son propriétaire des plus grands égards… Monsieur Guillou n’hésitait toutefois pas à confier la Peugeot à son épouse… Jeanne était titulaire de permis de conduire depuis 1937.

         Simon avait dû renoncer à son sac à dos et laisser faire sa mère qui avait prévu toutes les calamités météorologiques possibles, des promenades dans des sentiers improbables... Elle avait même choisi la cravate que son fils devrait mettre au moment du dîner... 

         Aubert chargea la lourde valise du benjamin. Le jeune homme s’était libéré de la tutelle maternelle relative à son habillement ! Il avait repris la tenue sportive qu’il avait arborée le soir de la fête organisée par le tennis-club huit jours plus tôt. Il portait le blanc avec élégance. Simon l’envia un instant puis se dit que son tour viendrait.

         Les deux frères avaient bien un air de famille, mais l’aîné se différenciait de son cadet par l’ovalité de son visage, les pommettes moins marquées, les lèvres plus dessinées et un sourire facile qui laissait entrevoir sa dentition parfaite. Les cheveux étaient aussi blonds, mais coupés court, façon Fabian.

         Comme convenu, les Guillou mère et fils arrivèrent à l’heure du café. Isabelle de Lochlan savait recevoir avec simplicité. Elle avait confectionné elle-même la tarte qu’elle partagea au dessert ; la pâte sablée, croquante et ferme, n’avait pas bu le nappage vanillé que les fruits frais tapissaient : un décor composé de framboises et de fraises des bois.

         Madame Guillou s’appliquait à faire compliment à son hôtesse sans toutefois trouver les mots qui sonneraient juste à l’oreille de celle-ci. Isabelle de Lochlan la mit à l’aise et commit Fabian à la charge de servir un délicieux Coteau du Layon. Le garçon s’en acquitta avec maîtrise et modération, selon le protocole que la bienséance exigeait.

         Un peu plus tard, Fabian demanda la permission d’installer Simon dans sa chambre tandis que Gwladys apportait le café. Jeanne Guillou admirait ostensiblement la porcelaine et l’argenterie ; la maman de Fabian eut la délicatesse de l’écouter et d’acquiescer avec gratitude... Et elle interrogea Aubert sur la préparation du camp d’été.             

         Scout à Quimper, le jeune homme portait à la troupe Saint-Armel le grade d’adjoint du C.T.… Il quittait le collège Saint-François-Xavier avec en poche son diplôme de bachelier. Section « philo », mention bien ! Il gérait tout avec facilité et n’hésitait pas à aider son père si nécessaire dans son commerce. Il éclaira madame de Lochlan sur la préparation du grand camp de Mervent… Il l’informa aussi que du fait que ce serait probablement son dernier camp. Il devait entrer en classe préparatoire au collège Sainte-Geneviève, « Ginette », à Versailles… En septembre, il serait un hypokhâgneux !

         Isabelle de Lochlan appréciait ce garçon dont Fabian lui parlait avec tant de verve et d’exaltation. Elle le remercia, mais se promit en même temps de rendre visite à Robin Ledignac au local de l’évêché.

         Les adolescents redescendirent saluer Aubert et sa mère qui s’apprêtaient à regagner Quimper. Madame de Lochlan insistait auprès de Jeanne Guillou,

– Merci encore de nous confier Simon, chère Madame ! Et encore une fois, mes compliments à Aubert, un jeune homme brillant que Fabian admire beaucoup ! Nous aurons bien le bonheur de connaître aussi votre mari… C’est vrai que nous n’avons jamais eu l’occasion de nous croiser à l’occasion d’une veillée scoute ou d’un départ en camp, ni même lors d’une rencontre de parents d’élèves au collège… Mais sans doute est-il très pris par ses activités ?

– Le commerce, vous savez ce que c’est !

– Oh, j’imagine, bien sûr. Merci encore une fois, et bon retour…

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         Deux kilomètres à peine séparaient Kenn’meur de la plage dite « du phare du Coq », plus communément appelée « plage du Coq ». Simon et Fabian eurent tôt fait de rejoindre Claire ; elle bavardait avec deux copines du lycée « toutes surprises de la trouver là ! » qui s’éclipsèrent juste avant l’arrivée des garçons.

– Qui est-ce ?

         – Corinne et Sylvie Gréhel. Elles sont dans ma classe. Toutes les deux de 1940, comme nous !

         – Des jumelles ?

         – Non... C’est vrai qu’elles se ressemblent ! Alors, devine !

         Simon s’esclaffa :

         – Papa Gréhel est un rapide !

         – Idiot. Elles sont cousines ! Corinne est née en janvier, comme moi… Sylvie en décembre, comme toi, Simon !

         Fabian intervint. Il n’aimait pas trop parler de ces choses et il invita ses camarades au bain. « Non, pas aujourd’hui. J’ai mal à la tête, s’excusa Claire en rougissant ». Le garçon n’insista pas. « Tu viens, Simon ? »

         Ils partirent en courant ; Simon saisit la main de Fabian au moment des premières éclaboussures, ainsi certain de ne pas plonger après lui. Leurs deux bobines ressurgirent. Simon écarta les cheveux qui lui couvraient le visage et se frotta les yeux. Déjà, Fabian était à quinze mètres. L’adolescent nageait merveilleusement la brasse coulée. De retour vers Simon, il s’enfonça sous l’eau et lui attrapa les jambes. Émergement. Éclats de voix, puis de rire.

         – Fabian !

         – Oui ?

         – C’est formidable que tu m’aies invité !

         – Normal ! 

         – Fabi…

         – Oui ?

         – Non. Rien.

         Le noroît s’était levé pendant la baignade et ils furent surpris par ce courant d’air aussi frais qu’inattendu. Fabian entreprit de se rhabiller et Simon l’imita.

         Ils s’assirent non loin de Claire.

         – Qu’est-ce que tu lis ?

         – Le Journal des Vacances !

         – Encore ?

         – Non, celui de ce matin.

         Simon s’empressa.

         – Passe-le-moi, mes parents y font de la réclame !

         Mais déjà Claire avait ouvert à la bonne page... Fabian se pencha et déclama d’une voix forte : « Pour les palais délicats et les repas gourmands, une seule adresse ! Hervé Guillou, épicerie fine, grands vins, rue Kéréon, Quimper. »

         Simon, très fier de voir ainsi son nom sur le journal, se sentit déconfit en entendant Fabian se moquer.

         – Mais non, je la trouve très bien, la réclame de ton père, je t’assure !

         Claire replia l’hebdomadaire.

         – Qu’est-ce qu’on fait ? On remonte par le chemin des douanes ?

         – Non, on est bien ici.

         Fabian avait décidé.

         Claire regarda tour à tour ses deux amis. Il avait fallu attendre une grande semaine pour les retrouver... Elle y avait pensé tous les jours, et de plus en plus souvent. Et puis cet après-midi, ce n’était pas comme elle l’espérait. Simon ne reprendrait pas son autocar et Fabian ne le raccompagnerait pas !

         Elle s’était sentie si bien avec lui l’autre dimanche, lorsqu’ils avaient marché côte à côte, loin derrière le véhicule qui emportait leur camarade, et jusqu’à ce que leurs routes se séparent... Fabian avait rempli au cours du dîner quelques-unes des prérogatives du maître de maison et s’était empressé auprès des trois invités. Elle s’en voulait d’avoir rougi quand son père qui les avait en face de lui à table se pencha vers madame de Lochlan pour lui glisser à haute voix en désignant leurs deux enfants :

         – Voyons, chère hôtesse ! N’avons-nous pas ici toute raison de nous sentir heureux à la vue de ces deux gentils damoiseaux ?

         Damoiseau... Claire l’avait vérifié en rentrant : au Moyen Âge, Fabian de Lochlan aurait bien été « un gent damoiseau ». Quant à la « damoiselle », si elle n’était pas de noble lignée, c’était qu’elle était l’épouse du « gent damoiseau » !

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         Fabian avait récupéré le journal. À son tour, il le feuilleta rapidement. Claire s’était appuyée au rocher et l’observait. Son cœur frappait si fort qu’elle l’entendit. Elle s’abstint de souffler un instant, puis elle se contraignit à respirer lentement et retrouva son calme. Elle détourna la tête. Il vit Simon. Simon, le Bel Ange. Pensif, Simon regardait Fabian.

         Claire lui en voulut d’être là pour des vacances entre copains, de lui prendre Fabian. Son cœur battit à nouveau la chamade... Elle regretta ce court instant de rage. Elle se détendit, son esprit s’apaisa. Elle comprit : elle aimait Fabian. Elle aimait Fabian pour la vie.

         La jeune fille rompit le silence :

         – Alors on bouge ?

         Simon se leva… Claire insista :

         – Tu viens, Fabian, puis dans un souffle qu’elle crut inaudible… Fabian, mon amour…

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         La risée de tout à l’heure s’était rapidement dissipée et quand ils parvinrent à la lisière du bois des Loges la chaleur était presque suffocante ; il était pourtant près de 18 heures.

         – On te raccompagne, Claire ?

         – Non, Bel Ange ! Merci.

         – Appelle-moi Simon !

         – Mais oui, mon Simon !

         Fabian interrompit la taquinerie :

         – Reste plutôt avec nous à la maison, maman te reconduira. Elle préviendra tes parents dès notre arrivée.

         L’adolescente refusa quelques instants sans conviction... Ils coupèrent à travers bois et rejoignirent le manoir en une quinzaine de minutes. Isabelle de Lochlan approuva l’initiative avec un grand sourire et téléphona à Germain Legarrec. Le docteur commençait ce soir une tournée de visites très chargée et prenait pour la nuit la garde d’un confrère dont l’épouse venait d’être accidentée. Claire resterait à Kenn’meur !

         – La maison ne manque pas de chambres. J’installerai votre fille dans celle proche de la mienne. Et ne vous inquiétez pas pour les vêtements de nuit ni pour la toilette, j’ai tout ce qu’il faut pour elle.

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         Simon avait suivi à la lettre les recommandations de madame Guillou et s’apprêtait à descendre ; il s’était changé et cravaté... Fabian l’alerta juste à temps :

         – Pas ce soir, on est entre nous ! Pas de protocole quand on n’est qu’avec maman. Et Claire est en tenue d’après-midi… Je t’attends.

         Simon rougit. Sa naïveté le navrait et il en voulut à sa mère. Il reparut moins d’une minute après. Son pantalon de toile et sa chemisette impeccable soulignaient son allure sportive, ses épaules déjà larges. Ses cheveux étaient coiffés avec soin ; il vit un instant ce reflet dans l’une des vitres du corridor et se trouva superbe…

         Fabian en l’apercevant eut un petit sursaut. Il était surpris et amusé…

         – On va faire sensation, mon vieux !

         Il se carra devant son camarade et lui saisit la main puis, le regardant dans les yeux :

         – Miroir, gentil miroir, quel est donc le gentilhomme le plus beau de tout le royaume ?

         Le rouge couvrit à nouveau les pommettes dorées. Simon ne détacha pas la main, mais pressa au contraire celle de son ami.

         – Le plus beau, c’est toi !

         Ils éclatèrent de rire et descendirent rapidement.

         Madame de Lochlan conversait avec Claire près du piano ; elles levèrent les yeux en même temps et ne purent s’empêcher de sourire :

         – Eh bien, les garçons ! C’est fait exprès ?

         – Oh non, madame. Mes vêtements sont récents, mais c’est maman qui a choisi !

         – Ne me dites pas Simon que vous n’avez pas la parole ! Mais je me demande lequel de vous deux est le plus joli. Ma chère Claire, ces messieurs font assaut d’élégance. Serait-ce pour nous ?

         Même pantalon blanc, même chemisette bleue. Mêmes socquettes… Seules les sandalettes différaient...

         Gwladys servit le dîner à sept heures.

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Les jeunes obtinrent sans peine la permission de dix heures. Ils disposaient ainsi d’un bon moment et, répondant à la suggestion de Claire, ils décidèrent d’aller jusqu’à la mer par le chemin de Kerneost. Le vent s’était levé et ils supportaient les pulls. Ils parlèrent de leur après-midi puis des vacances : dans quinze jours, « le grand camp » !

         Pour Simon comme pour Fabian, le camp d’été des Scouts de France de la troupe Saint-Armel était un temps fort, préparé, attendu et rêvé. Ils contèrent à leur amie l’épilogue du grand jeu de l’année passée quand Chamois les avait bernés et transportés dans une aventure fantastique au cours de laquelle Fabian avait senti couler en lui le sang de ses ancêtres !

         – Tu l’aurais vu, Claire, le seigneur de Lochlan ! La patrouille lui doit la victoire.     

         Simon était intarissable. Claire était ravie d’entendre ainsi louer la vaillance de son chevalier ! De son damoiseau… C’était certainement la première fois que les garçons lui parlaient autant de leur vie scoute.

         – Dis, Fabi, je sais que Chamois c’est Charles Ledignac. Mais la totémisation, à quoi ça sert ?

         – Tiens, tu l’appelles Fabi ! s’étonna Simon.

         – Euh, oui, excuse-moi, Fabian. Ta maman, tout à l’heure...

         – Ça ne fait rien, au contraire ! Maman m’appelle Fabi ! Et toi aussi, d’ailleurs ! Mon Sim te taquine ! Mais c’est réservé aux amis !              

         Claire rosit.

         Simon,

– À la troupe, pour tout le monde, c’est Fabi ! 

– Et toi, c’est Bel Ange ? s’enquit Claire, un peu moqueuse.

– Non, c’est Simon. Bel Ange, c’est au collège, c’était... car je l’entends de moins en moins et c’est tant mieux.

– Et la totémisation ?

– Un mystère, avec un grand M ! Et même si je savais quelque chose, je ne pourrais rien te dire !

         Claire fut déçue et intriguée par la réponse de Fabian. Elle chercha comment reprendre l’initiative.

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         Une bourrasque soudaine surprit le petit groupe ; quelques secondes plus tard, un violent éclair fendit l’horizon, aussitôt englouti par la mer qu’on commençait à apercevoir. Fabian compta « Six, sept, huit, neuf, dix, onze... » Le grondement fut énorme. Le ciel s’était obscurci en un instant.

         – Trois kilomètres ! On rentre avant la saucée !

         Les jeunes gens rebroussèrent chemin et accélérèrent leur allure. De grosses gouttes tièdes, encore espacées, éclataient sur leur crâne et leur visage. Au sol, chacune faisait lever à son impact une petite volute de poussière ; ils se mirent à courir. Les garçons prirent quelques mètres d’avance.

         – Attendez-moi !

         Fabian se retourna, s’excusa et saisit le bras de Claire pour l’entraîner plus rapidement. Ils arrivaient à l’orée du parc.

         – La maison du garde. Venez vite.        

         Ils débouchèrent du sentier en lisière. Fabian glissa sa main entre deux pierres, trouva la clé et ouvrit la porte. Ils s’engouffrèrent. Alors l’averse s’abattit en nappes.

         – Bienvenue chez vous, dit Fabian.

         Simon et Claire connaissaient la bâtisse. Ils l’avaient longée deux ou trois fois l’an passé lors de leurs balades, mais ne s’y étaient jamais hasardés.

         La grande pièce, meublée et entretenue, était certainement devenue la halte préférée de madame de Lochlan pour une collation entre amis au mitan d’une promenade. Il y faisait sombre. Ce n’était pas un temps à ouvrir les volets. Fabian trouva sans peine les allumettes. La petite lampe-pigeon éclaira leur espace. Simon se posa sur la chaise cannée tandis que Fabian prenait possession d’une sorte de large bergère effrangée… mais Claire s’installant en face d’eux à l’extrémité de l’un des bancs, il proposa aussitôt de lui céder son siège.

         – Non, Fabian, ne bouge pas. Tu as vu le fauteuil. Il y a de la place pour deux !

         Claire eut honte de son audace. Elle se trouvait d’autant plus maladroite que les garçons s’étaient levés presque ensemble pour s’asseoir en face d’elle à la table. Et malheureuse de n’avoir pas pu dire « Fabi ».

         Fabian prit le temps de leur parler du lieu… Le domaine ne contenait aujourd’hui qu’une dizaine d’hectares boisés… Cela faisait des décennies que les Lochlan ne logeaient plus de garde-forestier. Pourtant, la maison avait été louée à plusieurs reprises… Parfois, les Lochlan recevaient des amis pour quelques jours en été, ou plus tard au moment de la chasse. Ils les hébergeaient le plus souvent dans la « maison du garde » s’ils venaient en famille ou entre amis, préservant ainsi leur autonomie et leur intimité. Ses derniers résidants l’avaient occupée toutefois plus longtemps. Mais plus personne depuis 1944, il ignorait pourquoi. Madame de Lochlan lui avait simplement dit, en lui montrant une photo : « Tu vois ce garçon, à côté de Yann ? Il a été fusillé en même temps que lui et ton cousin Gilbert de Soyers ».

– Excusez-moi… Je n’aurais pas dû vous parler de ça… Papa, Yann… Je pense à eux si souvent !

Il s’établit un long moment de silence. La pluie cessa. Fabian voulait rassurer sa mère sur leur sort. Ses camarades n’osèrent l’interroger plus avant…

Ils rentrèrent à Kenn’meur pratiquement sans échanger...

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         Madame de Lochlan leur servit un tilleul, les invita à se coucher rapidement et leur souhaita une bonne nuit.

Claire découvrit sur son lit les effets nécessaires. Elle passa sur sa figure un peu de l’eau fraîche du broc puis se lava les pieds dans la cuvette. Madame de Lochlan lui avait proposé sa salle de bain, mais elle n’avait pas osé accepter. Elle brossa ses cheveux avec soin. Ils étaient mi-longs, soyeux, d’un brun presque noir. Elle pensa aux dernières heures et ses joues rosirent. Elle regretta de n’avoir pas le visage aussi mat que celui de sa mère ; Marie-Louise Legarrec ne rougissait jamais !

         La jeune fille revêtit la chemise de nuit, parfaitement à sa taille, avec un décolleté léger. L’adolescente revint au miroir, reprit la brosse et tenta de changer la forme de sa coiffure…

         – Mon chevalier, mon damoiseau, Fabi, mon amour...

         Claire se surprit. Elle crut avoir parlé haut et craignit un instant que madame de Lochlan ait entendu. Puis elle se raisonna.

         L’image devant elle vivait et créait ses propres fantasmes... Dans la maison du garde, un grand feu crépitait sur les chenets forgés de la cheminée… Des ombres mouvantes, portant le reflet de Fabian, répandirent sur tout son être une douce chaleur... et la figure aimée si proche lui prit l’épaule, posa sa joue contre la sienne… Claire ferma les yeux brouillés de larmes, pour les ouvrir aussitôt. L’image s’estompa. L’adolescente tourna résolument le dos au miroir ; elle s’assit un instant sur le bord du lit puis éteignit la lampe de chevet. Les draps et la taie étaient frais, le matelas moelleux. Elle ressentit un grand bien-être. Elle frissonna. La jeune fille réajusta sa chemise de nuit, se roula de côté, enfouit son visage dans l’oreiller de plume, cala l’édredon sur elle et s’endormit d’un trait. Claire fit un rêve magnifique.

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         Il n’était pas onze heures du soir ; les deux garçons avaient envie de discuter ; leurs chambres communiquaient et celle de Fabian disposait d’une petite salle de bain. Cela faisait quatre ans qu’il avait quitté la voisine de celle de sa mère pour s’installer dans la « chambre du Coq ».

– Si tu veux prendre un bain, Sim, à toi l’honneur ! Et ne t’inquiète pas pour le bruit.

– Non, je vais juste me laver au lavabo.

         Le garçon s’enferma et son ami se déshabilla, passa son pyjama et rangea soigneusement ses vêtements sur le valet de nuit. Puis il ouvrit son livre en cours et constata que le signet n’était pas à la page. Il feuilleta quelques instants et retrouva la cinquième guerre des chouans et le marquis de Souday. Simon avait achevé ses ablutions. Fabian posa le roman, « Les louves de Machecoul », d’Alexandre Dumas et Gaspard-Joseph Pécou de Cherville ; il prit le relais.

Quelques minutes plus tard, il rejoignit son camarade dans la pièce contiguë et s’assit en tailleur sur la descente de lit, le dos appuyé à la table de nuit.

         – Alors, mon Sim, comment as-tu trouvé la journée ?

         – Formide ! Qu’est-ce que tu lisais ?

         Fabian le lui précisa.

         – Ah oui, encore des princes et des seigneurs. Le baron de Lochlan aime qu’on demeure entre « gens du noble monde » !

         – Je te le prêterai. Tu verras que c’est toute autre chose. Et puis ne me parle plus de barons. D’abord, les titres n’existent plus. Ensuite, mon père me manque et ce fut lui, le dernier seigneur de Lochlan.

         – Excuse-moi.

         – On oublie !

         – Fabi !

         – Oui ?

         Simon était tout sourire. Il se tenait allongé à plat ventre en travers du lit, ses poings sous le menton, et à trente centimètres du visage de son compagnon.

         – Tu n’as rien remarqué ?

         – Quoi ?

         – Claire. Claire te regarde comme Juliette son Roméo.

         Fabian se leva, sauta sur le matelas, retourna Simon et lui l’immobilisa d’une clé au bras.

         – T’es fou !

         Simon avait mal, mais il réussit à surmonter la prise et se dégagea. « Si tu me cherches, tu me trouves ! » L’autre esquiva en éclatant de rire.

         – Claire amoureuse de moi ! Tu imagines ? Après tout, ce serait normal, ne suis-je pas le plus beau ? Tu me l’as dit, pas plus tard qu’avant dîner, Sim, tu es jaloux. Mais tu n’as rien à craindre. D’abord, tu te trompes. Et puis je ne vais pas m’encombrer d’une fiancée à quelques jours du grand camp !

         – Tu as raison. Tu perdrais ton temps. Et ton tonus. Et que ferais-je sans mon CP préféré ?

         – Arrête. Mais après tout, Simon, c’est peut-être toi qu’elle aime !

         – Oh ! Moi, les filles...

         – Quoi ?

         – Les filles ne m’intéressent pas.

         – Tu parles ! C’est ce que j’ai dit il y a quelques jours à maman... Elle a répliqué en souriant : « Tu as bien le temps de changer d’avis ! » Tu n’as pas vraiment dans un coin de ton cœur un amour secret ?

         – En tout cas, pas Claire !

         – Ah ! Ah ! Prends garde, Don Juan. Salut, mon Sim, bonsoir. J’y vais… Fais de beaux rêves !

         Fabian fit trois pas vers sa porte. Simon le retint.

         – Dis, tu pries, le soir ?

         – Oui.

         – Souvent ?

         – Tous les jours. Pour moi, c’est important. Je prie la Vierge quand ça ne va pas bien. Et elle me redonne confiance.

         – Fabi...

         Simon cherchait ses mots :

         – Fabi, prie fort pour moi. Et pour mon frère Aubert.

         Le garçon ne répondit rien, mais salua son camarade d’un signe amical avec un franc sourire et se retira dans sa chambre. Il s’étendit, fit l’obscurité et songea. Il aimait bien s’abandonner ainsi au rêve, faire vivre ses chimères, s’inventer heur et malheur, retrouver les preux parmi ses ancêtres et conduire la Croisade... ou construire un grand jeu scout ! Quelquefois, ses peurs d’enfant revenaient. Alors il prenait le chapelet de son père et priait jusqu’à s’endormir. Bien des camarades au collège moquaient sa foi. Mais il la savait si sûre et si profonde qu’il n’en prenait pas ombrage et répondait sans hostilité aux « infidèles » !  

         La requête de son ami le troubla beaucoup. Il ne comprit pas pourquoi, mais il pria très fort pour Simon et Aubert. Il reprit le Notre Père à voix basse, craignant de l’avoir mal pensé. Puis il se surprit à genoux auprès de son lit et implora à voix presque haute, en pesant les mots, en articulant bien, comme pour mieux porter sa ferveur vers Dieu. « Que votre volonté soit faite, sur la terre comme au ciel ! » Il transpirait. Simon l’appelait à son secours, sans lui confier son secret. Simon et Aubert. Ses amis. Ils étaient en danger. « Sainte Marie, éclairez-moi ». Fabian frissonnait ; il se leva, joignit à tâtons la clenche de la porte, s’enferma dans la salle de bain avant d’allumer puis passa un gant mouillé sur son visage.

         Il se regarda dans la glace, se détendit par quelques assouplissements et se mira à nouveau. Fabian sourit à son image, se dit qu’il était stupide, que Simon l’avait fait marcher, qu’en tout cas il n’y avait pas péril en la demeure ! Puis il retourna se coucher et s’endormit aussitôt.

*****

 

- Chapitre 15 - (extraits)

Le château brûlé

*

 

Vendredi 23 juillet 1954

         Madame de Lochlan frappa discrètement, entrouvrit la porte et indiqua à Claire qui s’éveillait qu’elle pouvait disposer de la salle de bain. Elle confirma l’heure du petit-déjeuner. 

         La jeune fille, enjouée, descendit la première. Les garçons arrivèrent sur ses pas. « Bonjour ! Bien réveillés ? » Claire embrassa Simon puis Fabian sur les deux joues.

         Depuis tant d’années que Fabian prenait des cours de piano chez madame Legarrec, les deux enfants s’étaient toujours ainsi fait la bise. Souvent, Claire ouvrait la porte au coup de sonnette : « Bonsoir, Fabian ! » « Bonsoir, Claire ! » Et madame Legarrec commençait la leçon. Ils avaient renoncé récemment à cette manifestation d’affection devant les autres, par pudeur ou par éducation. La soudaine audace de leur amie surprit les garçons. Simon ne manqua pas de remarquer que le bonjour de Claire à son endroit avait été le plus bref.             

      Le fils embrassa sa mère et Simon serra avec respect la main que madame de Lochlan lui tendait. Puis il glissa à l’oreille de Fabian en désignant Claire du menton et avec un clin d’œil moqueur « Je te l’ai bien dit, Fabi ».     

         Claire attendait que l’hôtesse se déclarât prête à la reconduire, comme convenu. « Votre papa est passé au manoir il y a moins d’une heure. Il a porté ceci pour vous. Supporterez-vous ces garçons encore toute une journée ? »           

         La jeune fille prit le sac que madame de Lochlan lui tendait, la remercia avec effusion et se réjouit de la complicité des parents.

         – Si vous voulez faire de la bicyclette, Claire, je vous confie la mienne ; Fabian a la sienne. J’ai demandé à Gwladys de tenir disponible le vélo blanc pour Simon.

         – Mais maman, c’est celui de Yann !

         – Justement, mon grand. Ton frère nous entend et je suis sûre qu’il m’approuve.

         – Alors je le prends et je prête le mien à Simon.

    Isabelle de Lochlan comprit que la plaie n’était pas refermée. Février 1944. Cela faisait déjà plus de dix ans ! Et Fabian quelquefois lui paraissait souffrir plus qu’elle-même. En allant ainsi au-devant d’un désir qu’elle connaissait bien, elle était certaine de lui faire plaisir. Il lui avait demandé la permission d’emmener Simon à Kastell-tan. Et elle y avait consenti. Son garçon voulait conter sur place, à ses amis, l’histoire de « Fabian, baron de Lochlan, seigneur de Killmartain ». Il était si fier d’être le premier de la lignée à porter à nouveau son prénom ! Il était en quelque sorte Fabian II de Lochlan. Quand bien même ce récit ne serait qu’une légende, comme elle le pensait ! 

Quant au titre de baron que les Lochlan revendiquaient, s’il avait parfois posé question, personne depuis longtemps ne s’en souciait.

 

 

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         Les trois jeunes s’équipaient déjà. Claire avait trouvé dans son sac les effets qui auraient pu lui faire défaut. Fabian avait dévoilé le projet en lui gardant toute une part de mystère. Les vélos étaient en parfait état et le pique-nique, préparé par madame Legarrec, dans un panier couvert.

         – Surpris, les enfants ?

         – Euh merci, maman.

         – Et vous, Claire, que pensez-vous de cette escapade non inscrite à votre programme ?

         – Je crois, Madame, si vous le permettez, que mes parents et vous-même êtes des cachottiers et des gens formidables… Madame...

         – Oui ?

         – Vous me vouvoyez souvent maintenant ! Pouvez-vous continuer à me tutoyer comme quand j’étais petite ?

         – Et moi aussi, Madame, s’il vous plaît, renchérit Simon.

         La belle dame brune sourit. « Comme vous voudrez les enfants ! »

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         Ni Simon ni Claire ne connaissaient l’endroit. Leur ami avait simplement parlé d’une ruine à Kastell-tan et leur en réservait la surprise. Les trois adolescents roulèrent un moment sur l’allée sablonneuse de Poulpry puis sur la route de Fouesnant ; ils quittèrent le bitume un peu avant Menez Groas. En éclaireur et très à l’aise sur des sentiers familiers, Fabian les leur fit sillonner pour corser l’intérêt de l’aventure. Ses amis suivaient sans sourciller.

         À Clohars, ils prirent le chemin de Bodinio, ce qui leur permit d’entrevoir le château de Cheffontaines que Claire avait déjà approché (sans n’y être jamais entrée) et qui impressionna Simon :

         – Ta maman connaît les propriétaires ?

         – De renommée, peut-être. Elle est fière de porter le nom de Lochlan, mais celui-ci ne figure sans doute pas sur les tablettes du marquis ! 

         – Et le château de Bodinio ?

         – Il se cache dans les bois. Nous reviendrons dans les parages et le trouverons ! Attention, la route de Quimper ! On la prend à gauche. Gaffe en traversant. Première à droite, vers Squividan ! C’est signalé. Voilà, nous y sommes...

         Et les voici à nouveau sur une petite route empierrée, bordée de haies de plus en plus denses qui s’élargissaient au fil de la descente, joignant leurs feuillages en tunnel au-dessus d’eux. Plus d’une bonne heure de balade déjà, et pas une rencontre depuis le bourg de Clohars !

         Première crevaison ! La réparation ne prit pas dix minutes à Simon. Ils étaient partis assez tard, l’endroit était sec et ombragé : Fabian proposa de pique-niquer là, mais ses compagnons insistèrent pour que l’on roule encore un moment.

         – Maintenant, on descend sur trois cents mètres... Puis on tourne à gauche, juste après le pont !

         Ils filèrent à la queue leu leu sur une allée étroite, les mains sur les freins pendant quelques centaines de mètres. Des herbes et des fougères vigoureuses poussaient entre deux ornières moussues. Le chemin longeait un ruisseau dont ils se rapprochaient progressivement, jusqu’à en dominer le cours du bon mètre seulement. Claire s’arrêta sur le plat.

         – On y est ?

         – Non : on y entre ! Simon, ouvre la voie !

         Le sentier qui s’était rétréci laissait à peine passer les trois aventuriers entre des haies d’ajoncs défleuris et de ronces aux fruits encore verts… Maintenant, ça grimpait !

         – On reviendra fin août pour les mûres. Presque personne ne vient par ici.

         Le raidillon s’éloignait du ruisseau ; il s’élargit à l’entrée du bois. Les fougères s’imposaient à nouveau, plus hautes, mais déjà jaunissantes et plus dispersées qu’en bas... Claire marchait à côté de son vélo. Des ronces, des cailloux…

         Dieu merci, cela ne dura pas ! Le guide ordonna la halte. Simon attendait ses camarades à vingt pas. Ils crurent bon de poser les bicyclettes hors de vue, bien que cet endroit fût de toute évidence fort peu fréquenté.

         – Kastell-tan ! C’est ici, cherchez !

         Fabian montrait du geste un escarpement abrupt auquel s’accrochaient en dominateurs des chênes arc-boutés sur leur puissance ; ceux-ci avaient laissé s’infiltrer des pins maritimes aux fûts tordus et des hêtres bienveillants ; proche de l’allée, une petite houssaie s’étirait à leur ombre, les drupes des femelles commençaient à rosir et la tribu présentait ses défenses piquantes !

         Le jeune Lochlan qui n’avait pas quitté son sac à dos depuis le départ s’en délesta tandis que Simon s’emparait du panier couvert sanglé sur son porte-bagages.

         – Laisse. Vous n’avez pas voulu déjeuner tout à l’heure. Alors nous attendrons bien deux heures de plus.

         Claire fit la raisonnable.

         – Nous n’avons qu’à manger ici les garçons, j’ai faim !    

         Curieux, Simon longeait le bois. Sur trente mètres d’abord... « Tu refroidis », lui cria Fabian. Demi-tour… Maintenant à une centaine de pas, l’adolescent blond qui s’était équipé d’un bâton fouillait les fougères sans trop savoir où il allait… Quand il revint, Claire l’arrêta en lui présentant une tartine de pâté. Le repas fut vite expédié.

         – Alors, Bel Ange ?

         – Claire ! Tu exagères, je n’aime pas...

         – Ton dessert !

– Mon dessert ? Si !

         Il reprit le chemin, en sens inverse… avec à la main l’une des trois grosses parts du far aux pruneaux que madame Legarrec avait confectionné.

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         Claire à Fabian :

         – C’est chouette ici. Qu’est-ce qu’on cherche ?

         – Kastell-tan

         – C’est quoi, Kastell-tan ?

         – Une partie de notre domaine !

         – Votre domaine ?

         – Oui. Mon père a hérité de mon grand-père, mort au champ d’honneur en 1916 ! Depuis, le domaine est intact : Kenn’meur et Kergoavec à Bénodet, Kerbastiou et Nervouêt à Clohars-Fouesnant… ce sont les deux fermes que vous avez vues sur la gauche de la route de Squividan, et enfin « Kastell-tan ». C’est ici… Pas une bâtisse à la ronde… les deux fermes sont assez loin… et enfin « la motte », c’est le nom de cette parcelle au cadastre et c’est ici… Vous connaissez maintenant le domaine des Lochlan… Enfin, je veux dire, mon domaine, en vérité. Je vous expliquerai ce soir à la maison.

         Claire évita de montrer sa surprise…

– Quand on s’enfonce dans le petit bois, reprit Fabian, on prend de l’altitude ! Presque vingt mètres de dénivelé, une montée rude !

         – Alors ?

         – La motte est au cœur de Kastell-tan, un ancien hameau de Clohars dont il ne reste que quelques ruines, tout autour de nous…

         Fabian posa le panier à l’abri, rendossa son sac et s’assit auprès de Claire qui n’avait pas bougé. Elle eut un petit frisson qu’elle attribua à la fraîcheur du sous-bois. Fabian lui proposa aussitôt de lui prêter son gilet.

         – Non ! Non merci. Il va faire plus chaud et comme, si j’ai bien entendu, nous allons grimper...

         – C’est toi qui le dis !

         – J’attends mon guide ; pour l’instant, je suis bien là, près de lui !

         Le garçon tourna la tête et rencontra le regard de Claire qui souriait. Il se sentit confus, sans vraiment oser comprendre ; le souvenir des baisers du matin remontait, en même temps que le clin d’œil moqueur de Simon. Il se leva. Claire se dit qu’elle avait été maladroite. Elle en fut d’autant plus malheureuse. L’histoire de l’ancêtre de Fabian ne l’intéressait plus.

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         – Mon Sim ! Tu refroidis !

Simon s’impatientait :

         – Encore ! Donne-nous un indice ! 

– On est arrivé ? 

Fabian ne répondit pas, mais invita d’un signe les deux autres à le suivre. Il s’engagea dans le bois, juste en face de l’endroit même où ils venaient de pique-niquer ! Ses camarades ne la lâchaient pas, écartant les fougères. Il contourna la houssaie. À quelques mètres, plus haut, un chemin étroit taillé dans la roche ouvrait la voie. Simon avait dépassé Claire qui fermait la marche. Le sentier était abrupt, mais régulier. Il serpentait et à chaque épingle quelques pierres rassemblées sécurisaient l’ascension. D’abord glissant et moussu, puis couvert de petits lichens, l’escalier étriqué s’assécha. La montée dura une dizaine de minutes, s’élargit à son terme ; le sol devint plat à l’orée d’une clairière.

         À leur gauche, le soleil éclairait un exhaussement éboulé sortant d’un roncier. L’endroit semblait oublié des hommes. Le groupe contourna la muraille. Fabian savait où il allait. Il avait franchi sans attendre l’enceinte effondrée et se trouvait maintenant au milieu d’un espace recouvert d’herbes folles et de pierres écroulées. Seules dépassaient encore les parties basses de deux tourelles séparées par une sorte de courtine très affaissée.

Simon avançait, cœur battant. Cela ressemblait à un grand jeu scout. Encore une fois, Fabian avait tracé la route. Il le rejoignit le premier. Claire prenait garde à ne pas se tordre les chevilles dans les éboulis et évitait chardons et orties... Le jeune Guillou se dit avec regret qu’il aurait dû vivre cette découverte seul à seul avec Fabian. Les mères de ses camarades n’auraient jamais dû se mêler de cela…

– Savez-vous où nous sommes ?...

– Dans une cour ?

– Nous sommes maintenant dans la grand-salle !

Simon, d’abord surpris, semblait désappointé. Claire était perplexe,

– Kastell-tan a été rasé ?

– Rasé ? Oui et non ! Kastell-tan a été pillé, incendié, démoli en partie, mais… retournez-vous !

Dans l’épaisseur de la tourelle qu’ils venaient de contourner, Simon s’attendit à voir s’ouvrir un pan de mur dans un crissement de pierre et un grincement de gonds rouillés ! Il fut déçu !

Leur guide avait posé son sac. Les éboulis non dégagés étaient couverts de lichens et d’aspléniacées qui semblaient avoir échappé à la canicule. Quelques solives et un fragment de porte en bois masquaient efficacement l’orifice d’une sorte de cheminée inclinée.

– Simon, veux-tu m’aider à bouger cette poutre ?

Les garçons la déplacèrent sans trop de peine d’une quarantaine de centimètres. Fabian écarta le panneau. La béance s’ouvrait sur un boyau sombre... Il s’y glissa sans attendre et éclaira aussitôt le sol de l’endroit. « Venez ! Suivez-moi ! »

         Se penchant, Simon comprit qu’il n’aurait pas à sauter de haut et descendit à son tour. Claire eut d’abord un mouvement de recul ; elle hésitait à pénétrer dans l’évasure étroite où s’étaient introduits les garçons. Ils l’encouragèrent : Claire qui n’en demandait pas tant les rejoignit sportivement… Elle réalisa à cet instant pourquoi madame de Lochlan lui avait prêté le matin ce « bloomer qu’elle tenait de sa mère et qu’elle revêtait encore quelquefois ». C’était une sorte de pantalon pour femme cycliste, légèrement bouffant, resserré au niveau des genoux, et qui lui seyait fort. Elle se souvint que Simon avait failli lui en faire compliment (ou en rire) et que Fabian avait fait signe à son copain de se taire.

         Ils se trouvaient groupés sur une petite plate-forme qui donnait sur un boyau sombre, descendant. « Venez, il n’y a rien à craindre. Juste une dizaine de marches. » Fabian tendit la main. Claire l’agrippa. Simon suivit. L’escalier était très étroit. En quelques instants, ils atteignirent un espace plus large, un souterrain voûté comme en rêvent les enfants avides d’aventures.

         Fabian fouilla dans son sac et en sortit une seconde torche qu’il confia à Claire que cela rassura. Il les fit pénétrer ses amis dans une petite pièce carrée. « L’antichambre ! » Les deux autres en demeurèrent bouche bée et le jeune seigneur de Lochlan jubila. « Suivez toujours ! » Quelques marches, une porte basse ouverte et dégondée. Fabian orienta son faisceau qui fit le tour du lieu presque entièrement taillé dans le granite, à l’exception d’une paroi de pierres assemblées.

         Comme la précédente, la salle était carrée. Le plafond en coupole était régulier, hors une excavation un peu plus élevée en partie fermée par une grille ajourée. Sur la partie gauche du pan de mur maçonné, une petite porte cintrée encore en place.

         Il ne restait dans la pièce, probablement pillée, qu’une huche à bois au couvercle arraché, un lit de fer démonté et un banc rustique posé d’un côté sur ses pieds, de l’autre sur une bûche éclatée.

         – « La salle du serment ! » Nous sommes à six mètres sous l’ancien donjon. C’est ici que le 16 août 1706 Fabian de Lochlan, mon ancêtre, sous l’autorité bienveillante du sire de Killmartain, jura d’entreprendre sa « quête » jusqu’à son aboutissement.

         Ses camarades, immobiles, semblaient subjugués. Fabian les entraînait déjà vers une seconde porte basse. Elle grinça quand il l’ouvrit. Il éclaira... Un nouveau couloir s’offrait, mais à cinq mètres environ, ce n’était plus qu’un amoncellement de pierres et de terre.

         – Ce n’est pas trop humide, cette porte est encore sous le château. Mais nous n’irons pas plus loin, car le souterrain est ensuite effondré. Il doit passer sous l’enceinte… Ce sera tout pour aujourd’hui…

Fabian expliqua comment la pièce était aérée en partie haute. Ses deux amis retrouvèrent le sens des mots. Ils n’avaient pratiquement rien dit au cours de la dizaine de minutes qu’avait duré l’exploration.

         – Fabi, raconte ! (Claire avait pris place sur le banc.)

         – Tout à l’heure. On remonte d’abord.

         – Mais où débouche le souterrain ?

         – Nul ne sait. Attendez de connaître l’histoire.

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Claire frissonnait… Elle s’adossa au mur. Le soleil encore haut à cette heure la réconforta rapidement. Les garçons replaçaient la solive qui masquait l’entrée des vestiges de Kastell-tan. Fabian rangea la lampe et sortit du sac trois pains au lait et des bâtons de chocolat. Les adolescents s’assirent en triangle sur l’aire ensoleillée. Ils goûtèrent en silence… Fabian enfin prit la parole…

– Le jour de mes 13 ans, maman m’a confié le registre violet où mon père a rassemblé tout ce qu’il savait de notre lignée. Elle m’a autorisé, et même conseillé, de partager ce qu’il contient avec des compagnons que je désignerais. Mon père a visité Killmartain comme nous aujourd’hui, au cours de l’été, en 1913.

– Qui étaient-ils, ses compagnons ?

– Maman m’a dit qu’ils étaient morts. Au moins l’un d’entre eux. Et qu’elle ne savait pas ce qu’ils étaient devenus.

– C’était à cause de la Grande Guerre ?

– Non, ils se sont retrouvés un peu avant la guerre, celle de 39-45, mais je crois que maman ne sait pas trop ce qu’ils sont devenus… Enfin, elle ne m’en a rien dit. Les compagnons se sont appelés entre eux « les preux limiers » ! Preux parce qu’ils avaient du courage, limiers parce qu’ils avaient du flair, comme les policiers. Maman m’a dit aussi que mon père avait confié le registre violet à mon grand frère Yann, au moment de ses 13 ans… mais la guerre a éclaté et ils sont morts tous les deux !

Aussi impressionnés l’un que l’autre, Simon et Claire attendaient en silence… Fabian fixa son regard sur le faîte du plus grand des thuyas, avant de le perdre sur l’horizon. Il essuya une larme d’un revers de main et se tourna à nouveau vers ses compagnons.

– Nous étions tout à l’heure sous l’ancien donjon. Je vais vous confier ce que j’ai lu sur le registre de mon père, à propos de la « salle du serment ». C’est à cet endroit que le 16 août 1726 le seigneur Gregor de Lochlan, qui avait pris mon ancêtre Fabian sous sa protection et l’élevait un peu comme un fils lui expliqua qu’il était bien son parrain, mais pas son père. Et il ajouta que le château qu’il occupait, en vérité, ne lui appartenait pas vraiment et qu’il avait fait un testament pour le rendre, le moment venu, à celui en était en réalité le vrai propriétaire. Un baron écossais. Son filleul fit serment de le rechercher.

– J’ai compris ! C’était lui, c’était Fabian ! Enfin, pas toi, mais le premier !

– En effet, mon Sim ! ! À la mort de son parrain, Fabian a hérité de la totalité de ses biens ; il s’installa peu après à Kergoavec et se déclara baron de Lochlan, du nom de celui qui l’avait recueilli, Anselme Le Lochlan.  

Et le jeune baron parla de Fabian le Premier.

Et il acheva dans cette envolée qu’il avait lue sur le registre violet de son grand-père Armel cette envolée reportée de la main de son père Loïck…

– « Ce serment, aucun Lochlan ne l’a trahi. Dieu a permis qu’il fût perpétué. Pourtant la famille s’est amoindrie. Les branches cadettes sont éteintes ». Mon père et Yann sont morts. Je suis aujourd’hui l’unique et dernier descendant et c’est à moi de poursuivre la quête de mon nom.

Il s’arrêta un instant, et sur un ton plus simple, mais avec beaucoup d’émotion, il ajouta :

– J’ai d’abord pensé à Aubert et à toi Simon, pour m’aider dans cette recherche, et c’est maman qui m’a incité à te conduire également jusqu’ici, Claire…

– Que veux-tu exactement, Fabian ?

         Et Simon,

         – Fabi, Aubert ne m’a jamais rien raconté de tout cela !

         – Non, car je n’ai finalement pas osé lui en parler ! Oh ! je ne lui aurais pas demandé de devenir un preux-limier ! Simplement un « compagnon », un conseiller… Oui, un compagnon ! 

         Fabian se tut sans quitter Simon du regard et reprit :

         – Acceptes-tu, Simon Guillou, mon ami, d’être l’un de mes « compagnons » pour m’aider à poursuivre la « quête » de mon père ?

         En cet instant, ses yeux étaient bleu-marine et scrutaient intensément son camarade. Simon ne cilla pas, sourit d’abord, puis redevint songeur. Il saisit les mains de son copain comme celui-ci l’avait fait la veille dans le corridor et son visage s’éclaira à nouveau.

         – Je l’accepte, mon beau gentilhomme. Et tu auras en moi pour ma vie entière le serviteur le plus fidèle.

         – Merci. Et toi, Claire ?

         – Non, je ne crois pas.

         – Tu ne m’as pas cru ?

         – Non… Je veux dire, si ! Mais non, pour devenir « compagnon », comme tu l’as dit à l’instant. Ta maman pense peut-être que cette « quête » de ton nom est un jeu imaginé par ton arrière-grand-père… Mais tant de morts, dans ton histoire ! Fabi, votre aventure, c’est une affaire de garçons ! Mais, je te le jure : je ne parlerai de cette journée à personne !

Vint le moment de sceller l’engagement. Fabian suggéra de prendre les premiers mots de la promesse scoute. Claire se fit expliquer. Il était presque 16 heures. Les trois jeunes se levèrent ; ils allaient vivre un cérémonial unique comme les enfants qu’ils étaient encore savent l’imaginer. 

Fabian de Lochlan s’assura que nul n’avait pu les épier dans leur montée jusqu’à cette petite clairière qu’il était presque seul à connaître... Simon Guillou fut ainsi le premier compagnon de Fabian à renouveler le serment de Killmartain.

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         La jeune fille se réjouit de retrouver sa mère lorsqu’elle l’interrogea sur sa journée… « La promenade, le pique-nique, la ruine et le souterrain »… Claire lui rapporta l’essentiel des explications de leur guide...

         « La motte datait probablement du XIe siècle, élevée avec de la terre amoncelée en butte au point le plus haut d’un village… L’enceinte tenait la terre… dominée sans doute par un donjon en bois. Au XIIIe siècle, un nouveau donjon, en pierre celui-ci, avait été érigé au droit d’une grande salle qui en couvrait une autre… Plus tard, les quelques maisons alentour furent abandonnées ; au cœur du périmètre, le petit château qui servait de refuge plutôt que d’habitat fut oublié à son tour. Il commença à se dégrader vers l’an 1600 » (…)

« Des résistants en ont occupé les ruines il y a un peu plus de dix ans. Les relevés du cadastre indiquent que l’endroit s’appelle « motte Killmartain ». Il est rattaché à Kenn’meur… »

– Savais-tu, maman, que les Lochlan possédaient tout un domaine à Clohars ?

– Oui, pour ce qui concerne deux fermes… Pas pour la motte, dont la maman de Fabian ne m’a parlé qu’au moment où elle est passée me voir pour t’inviter à passer ces deux jours avec Simon et Fabian ! La surprise que nous t’avons faite, avec la complicité de papa !

– Et sais-tu que Fabian est le seul héritier des domaines de son père ?

– Oui. C’est sa maman qui administre ses biens, tant qu’il est mineur… Nous en avons quelquefois parlé avec la baronne, ton père et moi…

– Tu dis « la baronne » ?

– Oh ! ça m’échappe quelquefois, mais je sais qu’elle n’aime pas !

L’adolescente fit part de ses petits moments d’angoisse et son admiration pour Fabian ni feinte ni déguisée : elle ne trouva rien d’autre à confier à sa mère.

Marie-Louise Legarrec ne regretta pas d’avoir accepté la proposition de madame de Lochlan, même si l’idée lui en avait paru dès l’abord surprenante…

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Fraîchement douchée, une serviette en turban autour de la tête, Claire descendit dans l’une de ses nouvelles robes achetées pour l’été. Sa mère la complimenta pour son choix.

– Que tu es jolie ! Et ça me fait tout drôle de te voir ainsi vêtue : je me retrouve à mes quinze ans. Et maintenant, te voici plus grande que moi !

– Mais j’adore te ressembler, petite mère… est-ce qu’à quinze ans tu connaissais déjà papa ?

– Pas du tout.

– Mais tu sortais bien avec un garçon ?

– Écoutez-moi cette curieuse. C’est vrai que j’avais des camarades, garçons et filles, mais pas encore de petit ami. Et mon premier petit ami a été ton papa.

– C’était quand ?

– Peut-être que je t’en parlerai plus tard, quand tu auras grandi et que nous en serons aux confidences.

– J’aurai quinze ans dans six mois ! Dis-moi, petite mère, de Simon et Fabian, lequel trouves-tu le plus beau ?

– C’est vrai qu’ils sont beaux garçons. Mais je n’ai pas de préférence ! Et je n’en renierais certainement aucun s’ils étaient mes propres enfants !

Claire se mit en devoir de dresser la table pour le dîner que madame Legarrec achevait de préparer. Elle aimait bien le vendredi ; c’était le jour du repos d’Azilia.

– Dis, maman...

– Oui, Claire ?

– Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu es devenue amoureuse de papa ?

– C’est un secret, et pourquoi ces questions ?

– Pour rien.

– Il ne s’appelle pas Fabian de Lochlan, ce rien ?

Embarrassée, Claire entreprit de placer les assiettes…

– Eh, ma fille. Doucement la vaisselle ! Tiens, j’entends papa. Va donc lui faire la bise et lui dire merci pour sa permission. Et revenez vite. Je sais que le docteur a encore quatre visites à faire après dîner.

-----=======-----

« Alors, mon Sim, as-tu bientôt fini ? » Fabian avait hâte de se doucher et son copain prolongeait son bain. À ce moment de la soirée, et bien qu’il commençât à décliner, le soleil entrait avec profusion dans la pièce. Il éclairait la cheminée de marbre et le cadre diptyque posé sur son manteau.

Deux figures aimées : son père et Yann. Le portait du baron de Lochlan dans sa tenue militaire de chef de bataillon datait de 1937 ; celui de Yann du 11 février 1940, jour de ses 14 ans. Le garçon avait à cette époque l’âge de Fabian aujourd’hui et son cadet lui ressemblait à s’y méprendre ! Un vrai Lochlan-Aiglefort ! Le nez, la forme du visage, le sourire étaient ceux de son père. Mais les yeux étaient clairs comme ceux de sa maman. Le baron Loïck avait toutefois la face plus burinée, celle d’un homme déterminé, d’un officier de grand caractère. Son regard brun accentuait la fermeté des traits.

Simon traversa la pièce. Le champ était enfin libre. Les ablutions de Fabian furent rapides, mais efficaces ; les deux adolescents, fleurant la même eau de Cologne senteur lavande, descendirent bientôt l’escalier.

Gwladys les informa que Madame ne rentrerait ce soir que vers huit heures. Fabian savait qu’elle avait pris rendez-vous avec Robin Ledignac, son chef de troupe. Le dîner serait servi dès son retour.

-----=======-----

Les garçons disposaient ainsi d’une petite heure. Ils traversèrent rapidement le jardin par l’allée centrale et s’installèrent sur deux des chaises longues de la pergola. C’est Simon qui le premier reparla de l’après-midi.

– Est-ce qu’Aubert est venu à Kastell-tan ?

– Non. Il ne connaît pas l’endroit. 

– Mais le serment ?

– Le soir de mes treize ans, maman m’a raconté l’histoire de Fabian le premier, puis celle de la famille. Elle m’a confié qu’elle avait hésité longtemps, qu’elle aurait préféré interrompre la tradition. Mais papa avait demandé à Yann de reprendre le flambeau ! Elle m’a expliqué le sacrifice de leurs vies et dit qu’elle ne se sentait pas le droit de trahir leur volonté. Et surtout, elle m’a donné en leur nom le registre violet. Nous l’ouvrirons demain à la bibliothèque…

– Et pour Aubert ?

– Aubert est ton aîné, mais il est pour moi aussi comme un grand frère ! Il m’a beaucoup aidé depuis que nous nous connaissons. C’est un type formidable ! Mais je n’ai pas osé lui demander de m’aider dans ma quête. Peut-être qu’il n’aurait pas pris mon histoire au sérieux.  

– Claire n’avait pas l’air d’être tout à fait sûre de croire à l’histoire de ton ancêtre.

– Maman m’a dit aussi qu’elle avait douté… Et même qu’elle n’y croit guère… Elle ajoute toujours quand nous en discutons, ce qui est rare : « si ton arrière-grand-père a dit vrai ! »

Fabian s’était extrait de la chaise longue. Il fit quelques pas et s’assit sur la balancelle, s’y berça un instant… Il hésita, puis :

– Et toi, mon Sim, tu me crois ?

Son camarade se redressa, puis se tourna vers son ami pour lui répondre. « Oh oui ! » Il le rejoignit sur l’agrès.

– Fabi… je voudrais te demander. Pourquoi m’as-tu pris, moi aussi ?

– Parce que l’histoire montre que Dieu peut rappeler le même jour plusieurs de ses enfants. Papa et Yann sont morts le même jour.

– Te voici avec un premier « compagnon » pour t’aider dans ta quête ! J’ai compris que ton aïeul et ton père en avaient quelques autres… Penses-tu en choisir d’autres ?

– Je ne sais pas, mon Sim, mais peut-être… J’ai pensé quelquefois à en parler à Ignace Borec, au collège… Mais j’ai peur qu’il se moque. Je suis un peu déçu qu’il ne vienne pas avec nous au grand camp ! J’aurais bien aimé que nous en parlions à Mervent…

– Moi aussi, je l’aime bien. Sais-tu qu’il veut entrer en seconde A prime, comme nous ? Il serait dans notre classe, cette fois ! Mais…

– Non, rien…

– Si…

– Comme copain, il est formide. Comme moi pour toi, Fabi…

– Toi, mon Sim, c’est bien plus. Tu es comme mon frère… Mais nos sentiments peuvent changer... Et si nous n’avions plus d’amitié l’un pour l’autre, tu serais délié de ton serment... Et tu le serais aussi si tu te détachais de Dieu... Mais de toute manière... que ce soit toi ou moi, aucun n’est prêt à mourir !

– Qui étaient les autres Limiers de ton père, dans sa quête ?

– Deux amis d’école, de collège plus précisément, m’a dit maman. Je n’en sais pas plus. Sauf que l’un est mort, paraît-il.

– Tous des garçons ! Et Claire, pourquoi l’as-tu demandé à Claire ?

– Maman pense que notre secret ne doit plus être partagé seulement par les hommes. Pour elle, la femme est l’égale de l’homme. C’est elle qui m’a parlé de Claire... Mais finalement, je suis un peu soulagé que Claire ait refusé !

– Et le mot « compagnon » n’aurait pas convenu… J’imagine « acceptes-tu, Claire, d’être ma « compagne » ! Mais tu rougis, Fabi !

– Idiot !

Simon posa ses pieds au sol, s’appuya fermement et sous la poussée la balancelle reprit son mouvement pendant quelques instants. Silence… puis 

– Fabi…

– Oui ?

– Pourquoi m’as-tu dit tout à l’heure que nous pourrions n’avoir plus d’amitié l’un pour l’autre ? (Un temps…) Et Claire, tu l’aimes ?

– C’est ma meilleure copine.

– Tu l’aimes comment ?

– Ben... Comme une copine. Mais arrête de me citer Claire à tout propos. Si tu veux que je te le dise, je ne suis pas amoureux et parler de tout ça m’ennuie.

Simon poussa sur ses pieds et la balancelle s’éleva…

– Tu n’aimes pas les filles ?

– Je n’ai pas dit ça ! Mais je ne connais pas une fille qui m’attire… comme tu le penses.

– Comme petite amie ?

– Oui, c’est ça.

– Et moi ?

– Toi, mon Sim, tu es comme mon frère, je te le redis, comme mon jumeau.

– On ne se ressemble pas, pourtant…

Le silence s’établit à nouveau, interrompu par les battements secs des ailes d’un ramier qui quittait le grand tilleul. Simon reprit :

– Dans ma vie, il n’y a que deux personnes qui comptent Fabi : Aubert et toi.

– Et tes parents ?

         Simon ne répondit pas.

*****

 

- Chapitre 16 - (extraits)

Des rires et des larmes

*

Samedi 31 juillet 1954

Il était à peine sept heures quand Claire s’éveilla. Elle sut qu’elle pouvait paresser une heure encore... Cette nuit, elle avait fait un terrible cauchemar qui l’avait réveillée, mais ce matin elle ne parvenait pas à se le rappeler.

Cet après-midi, elle devait retrouver les garçons à la plage. Certes, la découverte du souterrain l’avait intéressée et toute cette mise en scène interpellée... Mais à la vérité, elle n’avait que Fabian en tête. Elle aurait tant voulu lui dire qu’elle l’aimait ! Elle pria Sainte Anne et aussi sa sainte patronne Claire et se rendit compte à cet instant que cela faisait des mois qu’elle ne songeait plus à prier. Elle eut honte de ne pas penser ainsi qu’à elle-même... puis se dit que Sainte Claire n’avait sûrement jamais aimé un garçon et qu’elle ne pourrait pas faire grand-chose pour elle...

Claire était allée au catéchisme que comme presque tous les enfants de son âge. Elle avait fait sa première communion qui fut une fête très réussie. Elle se demanda si Dieu existait et elle s’en convainquit et puis elle reporta à plus tard sa réflexion sur le sujet.

Il fallait qu’elle sache ce que Fabian pensait... que Fabian sache qu’elle l’aimait. Elle imaginait des situations, des confidences, des stratagèmes, sans en trouver l’aubaine ! La jeune fille se leva, ouvrit la fenêtre et repoussa les volets qui claquèrent. Le soleil inonda la chambre ; elle remonta ses oreillers puis se glissa sous ses draps en confiant toutefois ses bras et son visage à la fraîcheur du matin ; la mer toute proche battait ses vagues.

Sur la table de chevet, le Journal des Vacances ; Fabian ressemblait au personnage du roman-photo (deux pages étaient consacrées chaque semaine à un épisode) : elle le trouvait fort beau, mais son histoire était bien mièvre. Fabian, lui, avait du sang de chevalier, une vaillance extraordinaire et tant de qualités merveilleuses. L’adolescente ouvrit l’hebdomadaire, admira encore une fois le héros... Elle le feuilletait quand la rubrique des jeux l’arrêta. Quatre thèmes évoqués...

« Voici dix propositions pour chacun des sujets. Classez par ordre de préférence les trois qui vous semblent les plus pertinentes. Reportez-vous ensuite à la dernière page. En fonction de vos réponses, vous connaîtrez mieux votre personnalité et celle de votre compagnon idéal. »

Claire trouva cela parfaitement stupide, mais elle tenait son idée !

-----=======-----

Le bain avait été merveilleux… Claire avait plongé et replongé pour attraper le ballon que lui refusaient les garçons. Elle avait réussi à entraîner Simon sous l’eau. Essoufflée, elle était presque tombée dans les bras de Fabian, des bras qui avaient dû la soutenir pour la sortir de l’onde… Bel Ange s’était moqué… Elle n’en eut cure !

Ils étaient maintenant tous les trois parfaitement séchés. Le goûter, bienvenu, fut vite expédié ! Claire parlait beaucoup.

– Ah, les garçons, quels bons moments ! Quand je pense que demain nous serons séparés !

– Ne t’inquiète pas. Nos parents se fréquentent et nous pourrons encore faire des balades en septembre. N’est-ce pas Simon ?

– Je ne sais pas. Je ne crois pas que mon père voudra me laisser quartier libre à quelques jours de la rentrée en seconde ! Demain soir, je reprends l’autocar de Quimper… J’espérais un peu qu’il viendrait me chercher ! Tu vois Claire, toi tu pars chez ta marraine. Tu n’as pas arrêté de nous parler de sa montagne !

–  À « L’enclos de Coustoune », la ferme de mes grands-parents, où je passe des vacances merveilleuses ! C’est à Neussargues-Moissac, dans le Cantal !

– Le Cantal ? C’était dans les projets de camp, l’an dernier, du côté de Murat ! 

– Ah !

– Finalement, ce fut dans la forêt de Dreux. Et nous, Fabi et moi, et Aubert et les autres, nous passerons dix-huit jours à Mervent, en Vendée. On part samedi prochain. Mais tu le sais déjà.

Simon s’interrompit un instant, fixa la jeune fille et ajouta :

– J’imagine que tu vas nous écrire… enfin, quand je dis « nous » je n’en suis pas certain.

L’interpellée ne tiqua pas, mais Fabian s’emporta.

– Tu nous agaces, Simon !

Et le beau blond eut droit à une bourrade amicale, mais vigoureuse, presque violente, de son meilleur copain.

Claire reprit le fil... de son projet.

– J’ai bien ri, ce matin ! Dans le Journal des Vacances...

À cet instant un ballon de plage venu de loin tomba presque à leurs pieds. Claire en fut contrariée et invita Fabian à retourner le projectile au lanceur qui s’agitait à une trentaine de mètres, mais qui déboula en quelques instants auprès d’eux en compagnie d’un groupe d’adolescents de leur âge.

– Eh ! Ignace, qu’est-ce que tu fais là ? On te croyait en colo à Quiberon !

– Surprise, Fabi ! Salut, Simon ! Je te cherchais pour t’annoncer la bonne nouvelle. Ma mère a bien voulu et je vais à Mervent ! Donc, pas de colonie avec les Pères. C’est un peu dommage, je m’étais bien plu à Saint-Joseph-de-l’Océan, l’été passé ! Mais entre Saint-Pierre et le grand camp, n’y a pas photo. C’est Chamois qui a gagné la partie ! Maman n’est pas loin. Nous sommes allés à Kenn’meur et j’ai osé déranger ta mère, tu m’excuseras auprès d’elle. Dis donc, c’est chouette, chez toi !

Claire comprit soudain que ce jeune rouquin allait lui gâcher son projet et leur après-midi. Ses compagnons s’étant levés, elle en fit autant et ne rencontra dans le petit groupe d’en face qu’un visage féminin, fort joli au demeurant ; Ignace poursuivait :

– Et voilà qu’en vous cherchant, je tombe sur Corentin ! Incroyable ! Il est du Mans. Chez les jésuites, à Sainte-Croix, comme nous, à Saint-François-Xavier. Corentin et moi, on s’est connus à Saint-Pierre, sur la presqu’île de Quiberon, à la colo dirigée par le père Dorval, les deux étés passés ! Et puis, plus de nouvelles. Et voilà que je le rencontre sur le sable de Bénodet… Il est à Tréboul, dans une colo de la ville du Mans. Ils font une excursion de journée en car, avec une pause plage ! Je vous présente vite parce qu’il a juste une permission de quelques minutes : vous voyez, là-bas, ils remontent le périmètre de baignade. Donc, Corentin, qui passe en seconde comme nous après les vacances et qui m’a fait une sacrée surprise, mais on en reparlera. Son copain de colo, euh...

– Ronan Bastien-Rosa.

Fabian l’interrompit.

– Tout doux, Ignace... faut te suivre !

– Euh, oui… Donc, Corentin Nicolet, et Mylenn, ma cousine écossaise.

– À moi maintenant, enchaîna Fabian… Claire Legarrec, une bonne copine : sa mère me donne des cours de piano... Claire, je te précise qu’Ignace est à la troupe Saint-Armel depuis janvier et en troisième à Saint-François-Xavier. Mais pas dans la même classe que nous, Sim et moi.

– Bon, alors (Ignace reprenait pied !) Corentin, tu as compris, le beau blond, là, c’est Simon, le meilleur pote de Fabi.

Madame Borec avait rejoint le petit groupe…

– Maman… Voici Corentin, avec moi à Saint-Pierre, l’an passé… Et… euh…

– Ronan… Cherche pas ! Appelle-moi Basté !

– Pardonne-moi, Basté… Tu prends une photo, maman ? Tu connais Simon et Fabian… Et Claire aussi, peut-être…

– Vous êtes certainement mademoiselle Legarrec… Notre médecin et lui sont très amis, je crois. Il est dommage que l’Odet les sépare !

Madame Borec organisa le groupe, pour la photo…

– Allons, les jeunes, comme une équipe sportive, sur deux rangs… Rapprochez-vous, les deux à gauche. Et toi… Oui… Vous, devant, accroupis… Tenez-vous par les épaules… Les autres, debout et faites-en autant… Penchez-vous un peu... On me regarde… C’est bon !

– Oh ! Merci, Madame…

– Voyons, ma pellicule est terminée. Avec un peu de chance, en l’envoyant lundi chez Kodak, j’aurai les diapositives après le 15 août... J’en ferai faire des tirages sur papier et Ignace vous les transmettra. Gratuit, pas de souci. Au revoir, jeunes gens… Et dites bien ce soir à votre maman, Fabian, que nous étions désolés, Ignace et moi, de l’avoir importunée cet après-midi…

– Je suis certain, au contraire, Madame, que maman était ravie de vous rencontrer. Merci d’avoir bien voulu nous apporter la bonne nouvelle !

– Excusez-moi les copains (c’était Ronan). Nicky, on y va, les monos nous rappellent. Merci pour la photo, Madame…

– On s’écrit, Ignace ! (c’était Corentin) et à la rentrée !

– Moi aussi, j’y vais ! Fabi, Sim, j’étais tellement content de pouvoir vous le dire, pour le grand camp, que j’ai entraîné maman jusqu’ici. On a pris le bac-piétons. Le bac-autos, c’est la cohue ! C’est sûr que de Sainte-Marine, on n’est vraiment pas loin de chez toi…

Le rouquin rieur lança un clin d’œil à la ronde. Et à Fabian en particulier…

– Mais toi, tout noble que tu sois, tu es un étranger chez nous... et pour venir en pays bigouden, tu n’as pourtant que la rivière à traverser ! Et Mylenn m’a dit en vous voyant tous les deux qu’elle vous trouvait… Euh, comment as-tu dit, Mylenn ? … ah, oui : « très mignons »…

– Mais, ce n’est pas vrai, Ignace. Oh ! tu exagères.

Le français était parfait… Mais l’accent très écossais…

– Ils ne sont pas beaux, mes copains ?

– Mais… Sorry… Si !

Et Mylenn de bousculer gentiment son cousin ! Et lui de choir sur le sable, les bras en croix et le nez sur le sol :

– Ciel ! I am death !

Rire général.

Embrassades, bourrades, poignées de main et même saluts scouts, tout y passa…

– On te suit, Maman… Salut les copains !

– A bientôt Ignace…

– On y va, Mylenn !

– Oh oui ! Au revoir, les garçons…

La jeune Écossaise claqua une bise sur chacune des joues de Simon… puis de Fabian… enfin de Claire. Ignace, en s’approchant d’eux :

– Pas vous, les gars… Mais Claire, si ! Ravie de te connaître enfin. Fabi m’a souvent parlé de toi !

Deux bises, une pirouette, et le voilà parti… et comme des moineaux, les intrus s’envolèrent, accompagnant Donella McNicol-Borec et laissèrent la place.

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Fabian et Simon semblaient ravis de la rencontre et se congratulaient. Ils aimaient beaucoup leur copain Ignace Borec. Juste en repartant, celui-ci avait glissé à l’oreille de Fabian à propos de Corentin :

– Ses parents se séparent… C’est pour ça qu’ils l’ont envoyé en colo. Ça n’allait déjà pas trop bien l’année dernière… Sa mère doit s’installer à Vannes fin août… J’ai compris qu’il entrerait au collège avec nous. L’autre gars ? Euh… Corentin m’a présenté Ronan comme son meilleur copain, qui a aussi parlé de Vannes. Mais je n’ai pas tout compris…

-----=======-----

Pour une intrusion, c’en avait été une. Claire voulait reprendre la main... Elle y parvint !

– Les garçons, on retourne à l’eau ?

– D’ac.

Nouveaux plongeons, nouveau repos au soleil. Cinq heures : il leur restait une bonne heure de plage.

– Alors, Claire, et ton journal ? Tu as bien ri. On voudrait en profiter.

Claire fut ravie que Simon lui tendît ainsi la perche !

– Ah oui ! Dans le Journal des Vacances, un questionnaire formidable ! Trois réponses à donner. Et tu connaissais l’homme ou la femme de ta vie en te reportant à la rubrique « résultats » en dernière page !

– Et alors ? Le résultat ?

– Non Simon, je ne l’ai pas fait ! Il ne faut pas se laisser influencer. Toi par exemple, Simon, sais-tu dans l’ordre les trois personnes de ton entourage que tu préfères ?

– Peut-être.

– Mais tu n’oserais pas nous le dire.

– C’est à voir.

Le ton n’était plus badin, mais à l’affrontement. Fabian observait ses amis avec amusement. Il intervint :

– Si ça reste entre nous, pourquoi pas ? Et ça n’engage à rien.

– On le fait ?

– On le dit ?

– Non, on l’écrit, en toute bonne foi : pas de tricherie ! J’ai un crayon et un carnet.

– Comme par hasard, Mademoiselle Legarrec !

Bel Ange eut droit à un regard très noir. Claire arracha trois feuillets.

– On ne compte pas les parents. Je commence si vous me promettez de faire cela sérieusement.

– Tu entends, mon Sim, hein : sérieusement !

– Mais oui, Monseigneur.

– Alors à toi, Claire !

Le crayon passa de main en main.

– On ne se dégonfle pas. À trois, on étale les papiers.

Simon fut le premier. « En un Fabian, en deux Aubert, en trois mon grand-père Pennec ».

Claire osa. « Un : Fabian, deux : ma marraine, trois : Azilia ».

Enfin Fabian… « Aubert et toi, Sim. Et en trois Chamois ».

Simon éclata de rire :

– Imagine, Claire, notre bon seigneur Fabian ! Moi, son écuyer, et toi, sa dame.

– Idiot !

– Vous êtes trop gentils, protesta Fabian ! Vous avez bien monté votre coup. Il n’y a plus qu’à écrire le roman !

– Je te jure, pas de coup monté ! Alors, sois digne de notre amitié, c’est un grand honneur qu’on te fait Claire et moi ! Et tu ne le mérites peut-être même pas.

Claire était mortifiée, mais ne le montrait pas.

– Toi, Fabi, je vois que ta famille ce sont les scouts !

– Non, ma famille est ma famille. Mes meilleurs copains sont de la troupe et Charles Ledignac, Chamois, est un chef extraordinaire. Si tu le connaissais, Claire, tu penserais comme moi !

– Tu as été vexé vendredi quand je n’ai pas voulu faire la même promesse que Simon !

– Absolument pas, Claire ! Je te le jure ! Au contraire ! C’est toi-même qui as dit « Cette histoire est une affaire de garçons ».

L’adolescente reprit l’initiative.

– On a passé quelques jours formidables. C’est d’accord pour le courrier ! Vous verrez que je tiendrai parole.

– Écris à Fabian, il me racontera…

– D’accord Simon. Je te connais beaucoup moins que Fabian ! Fabi et moi, nos familles se fréquentent depuis notre enfance… Et si l’on ne se retrouvait pas en septembre ?

– Pourquoi, Claire ? Tu vas déménager ? En septembre, je serai à Bénodet et nous aurons l’occasion de parler de nos vacances.

– Tu auras tout oublié ! Et puis, s’il arrivait malheur !

– Eh bien, tu es gaie ! Un pour tous, tous pour un !

– Bravo Simon ! Tu sais Claire, je parie que dans trente ans nous nous verrons encore tous les trois.

Simon interrompit l’échange. Avec un sérieux inhabituel, il confia :

– Moi, vois-tu, Fabi, je note tout ce qui est important au jour le jour. Les grands moments au collège, à la troupe, en vacances. De cette semaine chez toi je n’oublierai rien.

– C’est ton journal intime ?

– Appelle ça comme tu voudras, noble sire ! Mais ne t’avise jamais s’il t’arrivait de le découvrir de le lire sans ma permission. Même Aubert ne l’oserait pas. Et je le cache à mes parents, ça ne les regarde pas.

– Bravo, Monsieur Guillou ! Eh bien, moi aussi j’écrirai ce qui est important. Et ma première lettre partira de Neussargues pour vous atteindre. Donnez-moi l’adresse de votre camp...

– C’est simple… Scouts de France de Quimper, troupe Saint-Armel, poste restante, Mervent, Vendée.

Claire s’enflammait :

– Retrouvons-nous dans trente ans ! Non, c’est trop loin. Dans vingt ans !

– Oui, dans vingt ans, ici. Jurons-le. Le 31 juillet 1974. À cet endroit.

– Pas ici, mon Sim : à Kastell-tan ! Et pas le 31, mais le 23 juillet. (Fabian s’était pris au jeu.)

– Si ça se trouve, on sera encore copains et on ne se sera pas quittés ! Dieu seul le sait ! Jurons !

Ils décidèrent de contourner la falaise pour la gravir. Sans public et face à la mer, ils jurèrent pour la deuxième fois.

Trois amis, trois adolescents, échangeaient des mots, des promesses et des rêves d’enfants heureux... Peut-être ces moments n’auraient-ils aucune suite… D’autres mots, d’autres promesses, d’autres rêves naîtraient. Se rappelleraient-ils ces beaux soirs de juillet ?

La vie est un entrelacs de rencontres : sans doute leurs destinées se croiseraient-elles encore, générant bonheurs et tourments, passions et défaillances… Ni Fabian, ni Simon, ni Claire ne se souciaient de telles perspectives…

-----=======-----

Ils remontèrent ensemble la rue du Fort et se séparèrent en arrivant sur l’avenue de la Plage. Claire leur souhaita bon camp, embrassa Simon, osa un baiser plus appuyé sur la joue de Fabian… Chacun à sa façon, peut-être différente, ressentit une courte émotion.

– Fabi, tu as bien l’adresse de Neussargues ?

Leur amie s’engagea à gauche vers l’église, fit quelques pas, se retourna et leur envoya, de la main, un poutou qui s’envola vers eux… Un poutou du Cantal !

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Rue de l’Église, les Legarrec attendaient leur fille sous la pergola…

– Dis-moi, Clairette, ta valise est-elle prête ? Demain, départ aux aurores ! Je n’ai fermé le cabinet que pour la semaine !

L’adolescente embrassa son père en souriant.

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Les garçons prirent à droite et marchèrent vers la corniche…

– Fabi, l’autre jour, dans la maison du garde… La photo…

– On n’a pas de secrets… Je la demanderai à maman… Mais tu sais, peut-être cela me permettra-t-il d’en apprendre davantage.

À Kenn’meur, Gwladys s’apprêtait à servir le dîner. Fabian rendit compte de leur après-midi à la plage, des copains rencontrés… Il revint sur les confidences partagées quelques jours plus tôt et parla de la photo.

– Mon grand ! Bien sûr, je vais te la montrer… Vous la montrer… au salon, après le repas. Après cela, Fabi, tu t’installeras un moment au piano… Je sais que Simon aimerait t’entendre.

Isabelle de Lochlan l’avait appelé « mon grand »… C’était peut-être la première fois… Son grand ? C’était Yann… Mais ces deux mots venant de sa mère le rendirent plus fort sur l’instant.

Et plus tard, au salon…

– Tiens, Fabi… C’est le dernier album rempli par ton papa… Je te le confierai quand tu voudras. Nous le feuilletterons…

Isabelle de Lochlan détacha la photo et la présenta aux garçons, côte à côte sur le canapé ; elle s’assit auprès de Fabian qui se rapprocha de Simon pour lui faire place. Pour mieux voir, celui-ci se tourna à demi et prit son copain par l’épaule…

– C’était en janvier 1939, devant le pavillon de chasse du manoir de Kerjagu. De gauche à droite, d’abord les trois camarades de collège, Jean-Marie Ferchaux, Loïck et René que je n’ai rencontré que deux fois.

– Vous étiez amis ?

– Jean-Marie était, comme ton papa, ancien élève de Saint-François-Xavier… René également. Après s’être perdus de vue, ils avaient renoué des relations qu’ils entretenaient, et surtout une passion commune : la chasse. Le suivant, plus âgé, est justement le père de René… Près de lui, un invité un peu plus jeune, un certain Hervé, celui qui souffle dans la trompe, et enfin à droite deux étudiants hébergés par les parents de René. Devant eux, Yann et les deux fils de Jean-Marie Ferchaux, jumeaux de 13 ou 14 ans.

– Qu’est-ce qu’ils se ressemblent ! Ils se prénomment comment ?

– Jean tous les deux. Une tradition chez les Ferchaux : l’aîné des garçons s’appelle Jean. Bien sûr, ils avaient un second prénom et pour la famille, ils étaient Jean-Marc et Jean-Luc.

– Drôle de tradition… Tu ne trouves pas, Fabi ?

– Non. C’est très bien, les traditions… Maman, continue, s’il te plaît !

– Quand nous sommes arrivés avec les Ferchaux, la maîtresse de maison nous a présenté la propriétaire du domaine voisin où se déroulait également la chasse…, une veuve d’un certain âge… je me souviens de son prénom, Oanez… « Prénom breton ! avait affirmé ton papa »… et ses trois filles, deux demoiselles d’une vingtaine d’années, à peine plus… et une adolescente.

– Leurs petites amies… Je veux dire, les demoiselles… Pour René et Hervé !

– Non, ces personnes étaient certainement plus jeunes qu’eux deux… Comme ton papa, René avait sans doute environ quarante ans. Hervé quelques années de moins, peut-être ; ce dernier s’était excusé de n’avoir pu présenter son épouse… Je me souviens que l’une des jeunes femmes travaillait comme comptable au cabinet des Nicolet, à Vannes. Quant aux Écossais (l’un s’appelait Kenneth, je crois), elles les connaissaient de toute évidence, puisqu’ils étaient voisins et du même âge !… Enfin, à vrai dire, je ne sais pas trop. Sauf que les trois femmes et la jeune fille étaient charmantes et très distinguées.

Simon s’appuya davantage sur l’épaule de Fabian… Le prénom l’avait alerté… D’autant que monsieur Guillou avait lui aussi étudié au collège de Vannes…

– Il était d’où, ce monsieur Hervé, Madame ?

– Je ne m’en souviens pas. Il fréquentait surtout René...

– C’était à quel endroit, cette grande maison ?

– À Elven, près de Vannes… La chasse se déroulait sur le domaine de Kerjagu et sur celui du manoir voisin, celui de la dame veuve, Kermartin…

Les deux garçons, presque ensemble

– Kermartin ! Comme Killmartain, maman ?

– Comme Killmartain, Madame ?

Isabelle de Lochlan leur sourit…

– Je reconnais bien là les fameux limiers dans leur quête ! Pardon… Je dois dire les fameux compagnons ! Des lieux-dits Kermartin, il y en a des quantités en Bretagne !

Les deux amis se regardèrent, déçus…

– Et l’enfant blond, tout devant ?

– Simon… J’espérais que tu n’en parlerais pas… Il est mort ce jour-là.

– Oh !

– Un accident de chasse… Les jumeaux Ferchaux et Yann étaient rabatteurs, avec quelques jeunes gens qui ne figurent pas sur cette photo…

Madame de Lochlan s’interrompit… Elle comprit qu’ils attendaient qu’elle poursuive.

– C’est terrible à confier, ce qui suit, les garçons.

– Maman, tu m’as appelé « mon grand », tout à l’heure…

– Je sais, Fabian… Je continue, Simon ? … L’enfant était le petit frère des jumeaux. Jean-Matthieu devait rester avec nous autres, les dames, au manoir de Kerjagu… Il avait voulu figurer en photo « avec les hommes » ! Il a échappé à la surveillance de sa mère pour rejoindre ses aînés.

Les chasseurs avaient atteint la futaie ; un chevreuil est sorti d’un taillis en direction de la prairie. Des coups de fusil sont partis… Un terrible accident ! Aucun des tireurs n’avait pu voir l’enfant ni même imaginer qu’il puisse se trouver là.

Les adolescents, blèmes, retenaient des larmes.

– Maman… Je comprends pourquoi tu étais si triste en me présentant la photo pour la première fois… Au moins quatre des personnes ont été fusillées…

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L’hôtesse fit préparer une infusion et invita Gwladys à la partager au salon… Cela permit aux garçons un moment d’apaisement…

Madame de Lochlan leur parla encore longuement…

Les témoignages concordaient ; l’enquête de gendarmerie avait conclu à un accident.

Les Lochlan avaient assisté aux obsèques du petit et réconforté la famille autant qu’ils l’avaient pu…

Puis elle s’étendit davantage sur Jean-Marie Ferchaux et les siens… En mars 1943, plusieurs familles furent alertées par les membres du réseau de résistants auquel appartenait Jean-Marie Ferchaux que sa famille et lui avaient été dénoncés, non pour fait de résistance, mais simplement parce que madame Ferchaux était juive… Jean-Marie prit aussitôt contact avec ton père et toute la famille s’installa à « Ti-kezeg », sous un nom d’emprunt… Ils firent bien : en effet quelques jours plus tard, à Vannes, l’ancien voisin des Ferchaux, et sa femme, tous deux de nationalité française, ont été arrêtés parce que juifs par les autorités allemandes… La femme fut rapidement libérée, et son mari déporté en octobre à Alderney, près de Guernesey, dans un camp de concentration réservé à des « notables » juifs mariés à des non-juives…

Isabelle ne s’attarda pas sur les événements de février 1944, sauf pour rappeler qu’en même temps que les maquisards arrêtés du groupe de Gil Tudy, quelques jeunes hommes avaient aussi été arrêtés, comme Yann et son cousin de Soyers. Parmi eux, les frères « Marchal », en réalité Jean-Luc et Jean-Marc Ferchaux et trois de leurs camarades de collège… Les autres locataires de Kergoavec et de Ti-kezeg avaient fui : la famille de l’ancien régisseur avait quitté sa ferme et leurs pseudo-cousins, en réalité les Ferchaux… avaient pris à Quimper un train pour Nantes.

Quelques jours après la libération, la baronne de Lochlan eut confirmation que monsieur et madame Ferchaux et leur fils Jean-Marc étaient bien retournés en Vendée d’où ils étaient originaires. Jean-Luc avait été abattu en tentant de fuir du tribunal militaire de la Feldkommandantur de Quimper. Jean-Marc avait été acquitté par le tribunal, grâce sans doute à l’intervention du bâtonnier Le Bris… Isabelle promit à Fabian de lui parler plus tard de tout cela…

Le 8 janvier 1949, dix ans jour pour jour après le décès du petit Jean-Matthieu, Jean-Marie Ferchaux s’était jeté sous un train près des Sables-d’Olonne.

Madame de Lochlan s’était rendue aux obsèques de Jean-Marie. Depuis ce jour, elle n’avait plus de nouvelles.

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Fabian se libéra du bras de son ami qui lui serrait l’épaule et rejoignit le piano… Un 1/4 de queue Gabriel Gaveau en acajou flammé et ronce de citronnier…

Il plaça sur le pupitre la partition pour piano à quatre mains de La Moldau de Bedřich Smetana… Il écarta le tabouret et le remplaça par la banquette idoine, élégant petit meuble auquel Simon n’avait jusqu’alors pas prêté attention…

Avant même d’inviter sa mère à jouer avec lui, Fabian ouvrit le cahier…

– Un texte écrit par mon père, sur la troisième de couverture… Je peux lire, maman… ?

« La Moldau est une merveille, découverte dans mon adolescence, qui ne m’a plus jamais quitté. C’est pour moi le chef-d’œuvre de la musique romantique. C’est un rêve qui me transporte, l’été, de la terre aux étoiles, quand je l’écoute en contemplant la Voie lactée. Je rêve de l’entendre un jour à Prague.

Loïck de Lochlan. »

Nota bene : j’ai découvert et reporté ici cette traduction assez libre de l’argument écrit par Bedřich Smetana pour accompagner l’œuvre.

« Deux petites sources jaillissent à l’ombre de la forêt Sumava, l’une chaude et agile, l’autre froide et endormie. Elles s’unissent. Dans sa course hâtive, le torrent devient une petite rivière, la Vltava (Moldau), qui se met en route à travers le pays tchèque. Elle traverse les noires forêts où retentissent les sonneries d’une chasse. Elle traverse les fraîches prairies où le peuple chante et danse au son des notes campagnardes. Au clair de lune, les fées des eaux, les roussalkas, y rondent et s’y ébattent sur le flot argenté, dans lequel plus loin se mirent les châteaux revêches, contemporains de la vieille gloire et des vertus guerrières. Dans les défilés de Saint-Jean, elle écume en cascade, se faufile à travers les rochers et fend les vagues contre les rochers épars. Puis, s’étalant dans son lit élargi, elle roule majestueusement vers Prague, où l’accueille Vyšehrad, quartier antique et solennel. Ici, en pleine force et gloire, le Vyšehrad et sa forteresse se perdent aux yeux du poète dans les lointains infinis ».

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Isabelle de Lochlan se plaça à la gauche de son fils… la Moldau inonda le salon… L’instrument délivrait un son rond, plein, romantique… Simon se laissa envelopper, subjugué… Il s’émerveilla à voir danser les mains… Il envia Fabian d’avoir une mère aussi belle… Et il sut que Fabi serait son ami pour toujours… 

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Il était presque une heure du matin. Les garçons entrèrent ensemble dans la chambre de Simon :

– Viens, Fabi. C’était si beau…

Un peu surpris, Fabian le suivit. Simon s’était assis sur le bord de son lit ; son camarade demeura debout à deux pas.

– C’est bien triste, tout ça…

– Fabi… L’autre jour, je t’ai dit que les personnes que j’aimais le plus, c’étaient Aubert et toi. Pour mes parents, je n’ai pas répondu. Fabi, j’ai peur de tout ça… Tu sais, sur la photo, le monsieur avec sa trompe de chasse… Je suis sûr que c’est mon père !

Il fondit en larmes.

Décontenancé, Fabian sentit passer en lui un trouble immense. Son meilleur ami chancelait à un pied du gouffre. Prier ne suffirait pas… Il devait l’aider, avec tout son cœur.

Fabian s’assit à son tour, se tourna vers Simon, le prit par les épaules et l’attira vers lui. Leurs genoux se heurtèrent. Simon s’affaissait à demi, les bras ballants.

– Lève les yeux, mon Sim. Ne pleure pas. Simon redressa son buste, et croisa ses bras sur ceux de son ami. Leurs visages étaient si proches que leurs souffles se mêlaient aux sanglots du plus jeune.

Fabian toqua son front contre celui de son copain et d’une voix grave, assurée, tranquille, lui murmura :

– N’aie pas peur, mon Sim. Je suis là. Ne pleure pas. Repose-toi et dors. Demain sera un autre jour…

Il se releva et s’orienta à reculons vers le couloir…

Simon leva la tête, essuya ses larmes et dans un pauvre sourire, apaisé, lui dit simplement :

– Fabi, je n’ai que toi. Merci.

La porte s’était déjà refermée…

À cet instant, le pendule ronde de cheminée sonna douze fois.

Juillet s’esquivait.

On était demain.

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