Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

VII - Sacramentale sigillum

Chapitre 25

Au chalet Mathis

Dimanche 30 juillet 1989, col de Font-de-Cère (Cantal)

Francine étend pour les «aérer» quelques couvertures sur les fils à linge discrets installés à larrière du bâtiment. Le personnel de la colonie de vacances saffaire tandis que les enfants sont quelque part en promenade…

Madame Ribeyrol est venue en voisine bavarder un moment avec cette équipe originaire du Mans, tout en donnant un coup de main bénévole, histoire de compenser… Il faut qu’elle s’occupe! Certes, le train nest pas encore en gare du Lioran. Mais elle ne peut s’empêcher de jeter de temps en temps un œil vers le dernier lacet de la route Impériale… elle se doute que Paul ne sera pas revenu à temps d’Aurillac pour recevoir leur invité; Ignace Borec montera sûrement à pied jusqu’au chalet Mathis.

Cela fera demain quarante-quatre ans qu’elle a rencontré pour la première fois son «Tignace», son «Petit-homme-du-Griou», le soir de ses cinq ans!

Les couvertures ont pris le vent. Francine demande à l’une des aides de plier avec elle les dernières...

Ignace arrive! Elle dira «Bonjour, mon père»… Non : «Bonjour, père Borec»… ou plutôt «père Ignace». Oui, ce sera «Bonjour» ou plutôt «Bonsoir, père Ignace»… Et elle l’installera aussitôt au chalet Mathis.

Francine y fait d’ailleurs un saut : elle vérifie sans nécessité que tout y est en ordre et revient à «la colo», avec un nouveau regard vers la route qui plonge sous les ombrages vers Le Lioran. Estimant quelle a accompli bien assez ses travaux bénévoles, elle peut maintenant bavarder : elle parlera aux filles de son Tignace, en l’attendant. Elle tire sa montre de la poche-poitrine de sa blouse… et s’empêche d’avancer jusqu’au premier tournant... 17 h 48 : le train entre en gare du Lioran.

– Ah, les filles! Paul a eu bien de la chance, fin mars, de revoir Ignace. Il avait annoncé sa visite… Mais, coup de fil de Dreux : la femme de Thibaud a donné le jour à la petite Aude! Me voici une nouvelle fois «Mémé Cine». Vous pensez bien que, le lendemain soir, j’arrivais en Eure-et-Loir!

«Les filles» acquiescent du menton en poursuivant leur rangement. La cuisinière a probablement l’âge de Francine, 59 ans, et ses aides : à peine moins. Mais de tout temps, pour les Ribeyrol, les employées de la colo d’à côté sont «les filles» en leur entité.

– Et ça, juste 48 heures avant la visite de mon Tignace qui a passé trois jours avec Paul au moment de Pâques! (Silence.) Vous avez vu Aude le Quatorze Juillet : elle est belle, hein! Cinq fois grand-mère et un seul petit-fils, chez Clément, c’est un comble!

Madame Ribeyrol n’est pas avare de ses paroles et rapporte «aux filles» ce quelles ont déjà entendu... «Le prêtre a résidé trois jours au chalet Mathis Il a préparé avec Paul une nouvelle fête danniversaire, juste trente ans après celle de 1959… Ils sont allés ensemble à Albepierre et à Neussargues… Ils ont randonné “avec les gars” jusqu’au buron du Haut-Pas».

– Paul vous y emmènera au buron, les filles! Au moins les jeunes, car Thérèse connaît déjà. Début septembre, je vous aiderai pour que votre «patronne» vous donne congé une demi-journée avant votre retour au Mans. (Silence.) Vous n’avez pas trouvé qu’Aude ressemble à Solange avec un petit air de Géraud? Cest lui qui sera le parrain

– Ah! Bien!

– Paul s’est réjoui que la tradition se perde! Il prétend quil est aujourdhui plus sage que les grands-parents ne soient plus parrains et marraines de leurs petits-enfants! Et il a bien raison Savez-vous que le parrain de Géraud, qui était loncle de Paul, est mort moins d’un an après le baptême? Et comment mon Tignace est devenu son «parrain de cœur»?

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Paul avait décidé d’attendre la venue de Clément et des siens en juillet au chalet Mathis pour faire connaissance avec la petite Aude. Quant aux trois jours partagés avec Ignace, il en avait fort peu parlé. L’artisan était d’un naturel peu disert. Il avait confié à sa femme ce qui lui semblait essentiel et gardé pour lui ce qu’il pensait devoir taire.

Quatre mois auparavant, en effet, Géraud avait découvert enfin la vraie bobine du «petit Tignace» qu’évoquait si souvent leur mère (il se souvenait à peine de sa présence en 1973, quand Ignace lavait accompagné pour la cérémonie de sa «petite communion»). Le lundi de Pâques, il eut le plaisir de l’équiper : son père lui avait dit en souriant «Ignace et toi, même gabarit!». Thibaud était venu passer les fêtes au chalet Mathis. Paul et ses fils avaient profité du beau temps et organisé pour leur ami jésuite une courte randonnée; ils avaient atteint sans peine le Haut-Pas, n’ayant eu besoin de chausser leurs raquettes que sur les cinq cents derniers mètres.

En redescendant, Paul avait laissé Thibaud parler de «leur» buron. Comme beaucoup dautres, la bâtisse avait souffert dabandon durant la guerre : déjà, depuis la fin des années 30, les pâtures d’alentour ne recevaient plus guère les troupeaux de salers. En 1945, les deux abris accolés n’étaient plus entretenus, mais pas délabrés pour autant. Ils accueillaient encore quelquefois des bergers qui s’en trouvaient proches, ou des randonneurs pour une nuit. Leur père en avait hérité au décès du sien… Depuis lors, Paul y passait chaque été quelques jours à jointoyer des pierres, remplacer des lauzes, réparer les battants extérieurs, empêcher l’intrusion de visiteurs animaux…

Géraud avait interrompu son aîné :

– Pour vous recevoir avec vos amis en 1959, papa a travaillé au buron pendant deux semaines début juillet afin qu’il soit convenable. Maman m’a souvent raconté qu’elle y était montée avec toi, Thibaud…

– Ce fut notre première rando! Javais cinq ans et Clément était au berceau chez grand-mère! Notre mère voulait porter sur linstallation un «regard de femme». La fête aurait pu servir de tremplin au projet que papa avait en tête Les événements l’en ont empêché. Mais en bon propriétaire, en bon chef de famille, notre solide Cantalou de père a continué à maintenir debout le buron de ses ancêtres… Un vrai Valagnon… Vous vous interrogez, père Borec? Valagnon est le gentilé des habitants de Laveissière!

Et, se tournant vers Paul avec un grand sourire, il avait ajouté l’intention d’Ignace :

– Alors, et à plus forte raison pour un natif du lieu, «Valagnon» passe avant «Cantalou» et bien plus avant «Cantalien», comme vous dites, ailleurs que chez nous!

Le jésuite avait retenu l’anecdote.

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À la porte du train, le père Borec, en tenue saharienne légère, paraissait tout droit sorti de l’affiche touristique d’un hall de gare… Bel homme à l’allure sportive, au teint mi-hâlé, mi-rosé, il ajusta son sac à dos et descendit rapidement sur le quai.

De Quimper à Neussargues-Moissac… Trois changements et plus de onze heures de voyage. Cela aurait pu lui sembler interminable, mais il n’en a rien été : le jésuite était arrivé sans encombre à La Gençana avant-hier… Et quel bonheur de retrouver hier Claire à l’enclos de Coustoune après si longtemps! Et Garry ladolescent quil avait réconforté en 1973 avait montré en lembrassant une telle affection quils en avaient eu tous les deux les larmes aux yeux! Le jeune homme avait eu 29 ans le 27 avril La même date anniversaire que celle de Géraud, son «filleul de cœur», né six ans plus tard. De Neussargues-Moissac au Lioran cet après-midi : une promenade!

Demain, Ignace aurait 49 ans… Depuis Buenos Aires, déjà près de onze mois passés... Il était rentré au pays pour de premières vraies vacances, avant l’affectation prochaine à une nouvelle mission. Et tout cela avec la «bénédiction» de sa hiérarchie! Il avait pu resserrer les liens noués à l’adolescence avec les «Compagnons de Saint-Yves». Cela lui avait paru primordial. Le 18 mai dernier, c’était devenu impérieux.

Seraient-ils là tous les trois? Quatre copains de près de cinquante ans passant la nuit ensemble dans un buron d’altitude du Cantal! Ignace ne put sempêcher de sourire Il quitta la gare en sifflotant le «Cantique de la promesse» et croisa un groupe de jeunes sans rencontrer leurs regards surpris ni entendre leurs rires étouffés… Il marchait déjà sous les ramures de la route Napoléon.

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Pas après pas et tout en bagoulant, Francine Ribeyrol avait entraîné ses voisines jusqu’à l’orée de la clairière… Elle aperçut Ignace la première, s’avança en souriant et embrassa le jésuite sans façon!

– Ah, mon père! Je suis si heureuse! Quinze ans sans nouvelles, et tous ces échanges depuis quatre mois! Ah! Ce coup de fil du 1er mars, j’en ai encore les sens retournés. Je décroche et j’entends «Bon anniversaire, Francine!» Quinze ans sans nouvelles, et pff «bon anniversaire, Francine!»

– Et me voilà!

– Mais vous devez être fatigué; venez à la maison. Je vous ai préparé à dîner et jai fait votre lit. Paul est à Aurillac chez son comptable, il sera bientôt de retour. On na pas tout compris, vous deviez être plus nombreux..., comme il y a trente ans. Alors, mon père, il va falloir nous expliquer… Entrez donc!

Le jésuite écoutait Francine lui rappeler… tout ce qu’il savait déjà… Elle semblait tellement heureuse!

– Eh! Mon petit «Tignace», le «Petit-homme-du-Griou», je lai attendu tout l’été de ses onze ans et il nest pas venu. Mon petit Breton aux cheveux dorés, avec ses grands yeux bleu noisette Vous étiez si beau Vous l’êtes encore, mon père, pardonnez-moi! Mais vos jolies pommettes sont moins marquées…

– Vraiment? (Il éclata de rire) Le petit Tignace vous a tant manqué cet été-là? Mes grands-parents ne mavaient pas invité : ils naimaient pas trop maman, Donella, cette Écossaise qui lui avait volé leur fils Mais nous nous sommes souvent écrit!

– Taratata! Souvent écrit? Depuis mars, oui. Mais dArgentine

– Et je suis revenu plusieurs fois!

– Tu parles! Oh, pardon, excusez-moi, mon père, je

Écarlate, madame Ribeyrol, emportée par son propos, craignit d’en avoir passé les limites. Ignace la rassura en souriant :

– Et vous avez su rapidement que mon père était parti «aux Amériques» avec sa jolie maîtresse le jour de la Saint-Jean en abandonnant sans crier gare femme et enfant! Maman navait pas osé vous l’écrire au moment où vous vous mariiez! Ils se sont installés près de Buenos Aires Ils sont retraités aujourdhui et toujours en Argentine! Et je suis revenu

– Oui, mais à chaque fois il y a eu des événements!

– Des événements? Oh oui! Laccident dAlbepierre Mes 19 ans… Mon passage en 73…

– Ah, 1959! Ce matin-là, je me souviens de ce jour de juillet comme si c’était hier, mon Père. Vous étiez tous excités comme des puces. Même votre sœur! Votre sœur! Mylenn, cest bien votre sœur, ou votre demi-sœur? Paul avait l’air de tout comprendre, mais moi j’en suis tombée sur le… euh, j’en suis restée baba. Et vous, vous n’avez rien dit!

– Ni sœur ni demi-sœur, chère Francine! Mylenn est ma petite-cousine!

– Ah! Javais raison! Enfin, presque Le camp de l’été 55? Non, c’est trop dur. Mais en 59, ah, c’est vrai que vous l’aviez bien préparée, votre fête d’anniversaire…

Son hôte, de retour trente ans en arrière, n’entendait plus Francine.

– Mon père…

– Oui… Excusez-moi, j’étais ailleurs…

– Ça me fait tout drôle de vous dire «mon père»

Le jésuite sourit…

– Tignace j’étais, Ignace je demeure, même si c’est bien mon second prénom.

– Oui… Euh, je… De toute façon, votre premier prénom, vous n’avez jamais voulu nous le dire! Ignace, je peux Ce sera père Ignace. Parlez-moi de vous!

– Tout à l’heure…

– Alors je continue! Je me souviens, vous vous étiez penchés tous les quatre sur le berceau de Clément et vous avez dit : «Et deux! Dieu, ce quil vous ressemble, Francine!» Ça m’avait fait plaisir et c’est toujours vrai, regardez-le, là, sur la cheminée. Il part pour une compétition avec son aîné, les skis sur l’épaule! On est en 1968. Géraud est trop petit... Et Solange Me voyez-vous, sur la gauche de la photo, près du perron, Ignace?

– … La tribu Ribeyrol presque au complet! Saviez-vous à ce moment que vous attendiez une fille?

– Comment l’aurait-on su? Elle est arrivée six jours plus tard, comme une lettre à la poste! Le 14 avril, jour de Pâques Pourquoi souris-tu, mon Tignace?

– Au bonheur de vous entendre, enfin plus à l’aise avec moi… Et je souris aussi, car je sais que le dimanche de Pâques est férié et que les facteurs ne passent pas ce jour-là.

Le rire sonore et communicatif de son amie emplit la pièce. Son mari arrivait. De la fenêtre ouverte, le jésuite apostropha le toujours jeune maître-artisan.

– Bonsoir Paul! Et jai aperçu la chenillette sous le hangar, mais je vois que votre vieux dromadaire tient bon, lui aussi! Nous en avons parlé en mars et jai récupéré chez maman la photo que Francine avait envoyée fin 72 au moment des vœux de la Méhari toute neuve et toute verte. Je vous l’ai apportée…

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Madame Ribeyrol avait préparé un repas copieux et tout simple. Elle proposa un apéritif que le père Ignace refusa d’abord (Paul ne buvait que de l’eau depuis… presque toujours), mais se ravisa, en acceptant un «doigt», quand Francine insista pour trinquer à leurs retrouvailles. Les petits verres à cul rond rayonnèrent bientôt de la belle couleur dor, très légèrement cuivrée, dune avèze régionale qui devait bien titrer 20 degrés!

Francine parla de toute sa tribu… Elle en était fière, et avec raison! Paul, longtemps silencieux, revint à des considérations plus pratiques :

– Je suis passé au buron ce matin!

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Francine avait battu l’omelette. Les deux hommes savaient qu’elle ne s’assiérait maintenant qu’au moment du café (ce serait une tisane pour son mari). Ils patientaient. Paul trancha le pain. Ignace était «ailleurs». Ils échangeaient par bribes tandis que lhôtesse cuisinait.

«1955? Ce soir, ils loublieraient».

«1959? Peu après la naissance de Clément (Paul et Francine sen souvenaient tous les deux) Ignace avait associé ses vœux à ceux de sa maman, et surtout promis son passage au chalet Mathis à la fin du mois de juillet…»

– Mes grands-parents fêtaient leurs noces d’or. Ils m’avaient invité, probablement à la demande mon père; celui-ci avait accepté de venir dArgentine, sans sa compagne. Le carton parvenu dAurillac à mon adresse était accompagné dun court message de mon grand-père qui précisait que la maison des Chazes était vendue et qu’ils avaient acheté à Neussargues-Moissac «un élégant manoir classé” du dix-huitième siècle», leur nouvelle résidence d’été. Ils recevraient donc au «Château-Magdeleine»… En toute modestie.

– Ah, bien…

– C’est ainsi que je revis mes grands-parents pour la dernière fois!

Francine posa un saladier sur l’angle de la table et un dessous-de-plat entre les deux hommes qui se faisaient face…

– Attention, j’ai plié l’omelette, mais elle reste au chaud dans la poêle. La voici… Servez-vous, mon père… Prenez du pain… Je vous sens fatigué…

– Fatigué non, mais soucieux sans doute. Paul, vous me rappeliez tout à l’heure la fête de mes dix-neuf ans. Mon père est arrivé à Paris assez tôt pour assister au défilé du 14 Juillet, puis il est venu à Sainte-Marine pour rendre visite à maman qui ne l’a pas reçu! Il ma toutefois invité à déjeuner à Bénodet au restaurant de lhôtel Ker-Moor, à deux cents mètres de lOdet.

– Mazette!

– Oh! Francine, je préfère le Bellevue! Et davantage le chalet Mathis Nos relations s’étaient rétablies tranquillement. Ma mère mincitait à lui écrire et il nous téléphonait deux ou trois fois par an. Même sil répondait régulièrement à mes courriers, il navait jamais débordé d’attention ni d’affection pour moi… Au cours du déjeuner, je l’ai découvert sous un jour moins sombre. Il voulait me parler «dhomme à homme». Il avait aussi à me faire part dun grand secret, à se délivrer dun poids quil portait sur le cœur. Je lui ai répliqué que je savais… J’ai même osé lui dire que je le trouvais lâche.

– Oh!

– À la vérité, je n’avais aucune idée de ce qu’il projetait de me dire! Je lai su beaucoup plus tard Il ne sest pas fâché, et il a confirmé son séjour à Neussargues et proposé que je l’y accompagne; il avait loué à Europcar pour trois semaines une Simca Aronde P60 bleu ciel, toit bleu-marine, du meilleur effet. J’ai préféré demeurer autonome et n’ai découvert le décor de ce fameux manoir que la veille de la fête. Je vous l’ai dit tout à l’heure, j’ai rencontré mes grands-parents paternels pour la dernière fois à ce moment. Jamais je n’ai été réinvité, jamais ils n’ont répondu aux quelques courriers que je leur ai adressés. Ils sont décédés ensemble et accidentellement en 1973. Vous m’avez hébergé deux jours, juste après leurs obsèques… Vous vous souvenez?

– Oh, Ignace, quelle question! Votre papa vous avait accompagné jusque chez nous. On aura fait sa connaissance Quand je pense que nous navons jamais rencontré votre maman… Donella, je crois… Comment va sa santé?

– Elle se porte bien et vous embrasse… Écossaise et bretonne, maman est solide!

– Et votre père habite toujours à Buenos Aires?

– Non. Il vit sa retraite avec seconde épouse un peu plus au sud, à Chascomús près de la lagune du même nom. Il revient rarement en Auvergne, pour régler des affaires.

– Bien... Tu te souviens, Paul, du départ précipité d’Ignace, juste après le télégramme de Corentin… C’était un…

Paul intervint sans précaution…

– Francine! (Sa femme se tut.) Ignace prendra sans doute un morceau de cantal Un bon entre-deux Vous me direz ce que vous en pensez

– Est-ce bien raisonnable? Merci. Jy goûte Mon père revient donc quelquefois pour affaires Seul héritier, il a transformé la résidence de ses parents en un petit hôtel de charme affilié à Relais & Châteaux, dont il gère les dividendes depuis l’Argentine. Laissons ces souvenirs…

Ignace trouva le fromage à son goût et en fit compliment. Francine avait compris qu’elle devrait oublier les journées de 1973.

– Je vais rarement à Neussargues… Mais je vois bien où se situe l’hôtel de votre père… Et alors, ces noces d’or?

– Bah, vous imaginez… Toujours est-il que ces jours-là, j’ose le dire, je pensais davantage à la fête de mes dix-neuf ans qu’à mes grands-parents auvergnats, qui détestaient maman et son prénom écossais!

– Eh oui!

– Vous souvenez-vous de la joie de nos retrouvailles fin juillet? Paul, vous étiez venu nous chercher à la gare avec la deudeuche! Je narrivais pas seul! Vous avez reconnu Claire tout de suite! Mylenn vous a paru dynamique et sympathique! Quant à Simon, rappelez-vous, il sest presque jeté dans vos bras, Paul! Vous avez pris nos bagages; les filles dans la voiture, les trois garçons à pied.

Francine, n’y tenant plus, coupa la parole de son hôte et enchaîna :

– Ah! Le pauvre Simon, jen suis encore toute remuée trente ans après! Quest-ce quon a chialé, tous les deux! Mais c’était bien quil soit avec vous. Et cest superbe quon se revoie demain.

– Vous nous avez accueillis ici! Les filles dans un grand lit à côté du petit Clément dans son berceau, dans la chambre si jai bien compris tout à lheure celle de Géraud quand il vient vous surprendre; Simon, Fabian et moi, dans la chambre de Thibaud… Vous aviez emprunté deux lits de camp à la colo voisine!

– Thibaud était chez sa grand-mère! Aujourdhui, la famille a bien grandi. Mes parents habitent toujours aux Chazes : ils ont 83 et 87 ans! Japporte la tarte Un autre morceau de fromage, mon père? Et toi, Paul?

– Non merci, Francine. J’ai terminé… Prenez votre dessert, Ignace! Demain matin, je vous conduirai au plus près du Haut-Pas. Comme convenu, jy euh, jai

– Oui?

– Vous aurez la surprise. Le temps tourne à l’orage. Vous serez mieux sous les lauzes que sous la toile!

– Mille mercis, mais si vous le permettez, je monterai au buron à pied. Mes amis s’y rendront aussi par leurs propres moyens : anciens scouts tous les trois! Non deux. Mais ils connaissent. Vous mavez trouvé parfois absent au cours de cette soirée, sans doute…

– Tiens, Paul, qu’est-ce que je t’ai dit tout à l’heure dans la cuisine? «Mon Tignace a lair tout chose; ça ne se passe pas comme ce devrait. Lanniversaire na rien à voir»…

– C’est vrai. Tu… Vous… Enfin, voilà, Ignace : ne nous propose ni maintenant ni plus tard une compensation pour votre hébergement au buron!

– Nous en reparlerons, mon ami le Cantalien!

Francine, aussitôt...

– Vous le faites exprès, père Ignace! Ici on est Cantalou! Et Paul se sent d’abord Valagnon!

– Je sais Francine, je vous taquine, mais les porcs de vos élevages…

– Oui, ce sont aussi des Cantalous. Et de la plus noble race. Alors, les érudits bretons, même jésuites, taratata : ils se taisent!

Enfin un éclat de rire à trois. Francine servait son café à son hôte :

– Avec une noisette de lait froid, comme autrefois?

– Autrefois, c’était une tasse de lait chaud! Je navais pas dix ans!

– Je parlais des quelques jours passés chez nous des années plus tard…

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Le maître-artisan but tranquillement sa verveine, replia son «Laguiole», qu’il préférait, Dieu sait pourquoi, à «LAurillac», et le remit dans sa poche… Puis un temps de silence… Et Paul se lança :

– Ignace, pardonne-moi, je ne parviens pas à te vouvoyer. Ni à t’appeler «mon père»; dabord, tu ne les pas; je taime encore fort, mais ni en père, ni en frère, ni en copain. Francine et moi, je crois, nous taimons depuis que nous tavons connu et vu grandir. Autant pour tes petits mots de bonne année que pour la personne que tu es aujourd’hui : un homme «vrai», un vrai «homme de bien». Et aussi pour le souvenir de ce matin du premier août 1959 quand nous redescendions ensemble vers Les Chazes après la folle nuit au buron du Haut-Pas... Vous nous avez parlé de vous, Corentin et toi... De nous les Ribeyrol, également, et de «l’étincelle du cœur». Ces mots-là, je ne les ai jamais oubliés.

Francine, les joues rougies, épongeait des larmes. Elle se demanda un instant si «son Paul» ne s’était jamais confié autant et d’un seul trait à quiconque depuis leur première rencontre! Le père Borec, tout pâle, semblait en même temps parfaitement heureux, comme touché par la grâce.

L’ami Ribeyrol enchaînait…

– Ne nous dis plus rien. J’ai lu en toi, ce soir. L’étincelle du cœur? Cest peut-être aussi cela. Tu portes de lourds secrets. Certains seront à partager, sans doute. Tu es venu ici pour cela ou à cause de cela. Moi, vois-tu, à ce jour, je ne crois en aucun dieu. Ou peut-être je mefforce de croire que je ne crois pas. Je ne sais. Les mots «destin» ou «providence» ne sont pour moi ni étranges ni étrangers. Je travaille toujours le bois avec bonheur. Quand je passe la main sur un objet ou un meuble que jai taillé et poli, il renvoie sous ma caresse tous ses ressentis; il me dit quil est au bon endroit, il me parle de lui et du monde, il menseigne quil en est comme moi une parcelle minuscule, mais essentielle de notre univers L’étincelle du cœur L’étincelle damour Cest peut-être aussi cela.

– Je…

– N’ajoute rien. Pardonne-moi cet élan qui me surprend moi-même. Bonne nuit. Petit-déjeuner à six heures. Si tu l’acceptes, Ignace, je monterai avec toi à pied jusqu’au buron. À demain.

L’instant d’après, il grimpait à l’étage. Francine le rejoignit sans mot dire.

En descendant pour le dîner, Ignace avait posé sur une table basse une valisette en toile. Il en sortit un gros carnet en état… d’usage. Il feuilleta le vieux «Moleskine» un bon moment avant de lannoter, brièvement. Puis il soffrit un verre deau dans la cuisine, éteignit et prit l’escalier. La maison demeurait étrangement silencieuse. Sur le palier, un cabinet de toilette qui n’existait pas trente ans plus tôt… Quelques ablutions... La chambre de Géraud… Une chaleur suffocante. Ignace Borec ouvrit fenêtre et volets. Alors, il entendit la nuit. Demain, la journée serait rude… L’homme s’endormit sans angoisse. Il rêva au Petit-homme-du-Griou.

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