Les mots de Jean.
Les mots de Jean.

VIII — Ronan le magnifique

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Chapitre 29

Le pavé inachevé

Neussargues-Moissac (Cantal)

Mardi 23 juillet 2002

Géraud se prétend parfois poète et garde en ses tiroirs«ses cahiers», comme il les appelle… Les publiera-t-il? Sans doute jamais! Il a aussi écrit des nouvelles. Inédites. Sarah lincite à les faire paraître. Elle les trouve sympas. Particulièrement Tomas et Kenneth! Mais non. Il patiente encore; il va sûrement les étoffer, ces nouvelles, et tout bouleverser! Les jumeaux ont sept ans et six mois aujourdhui : peut-être peut-être attendra-t-il que ses fils soient en mesure de les apprécier!

Quant à la mission que lui a confiée en 1989 son «parrain de cœur», elle est pratiquement accomplie! Il en aura fallu des années! Treize! Juste le temps qui convenait, sans doute

Pendant toutes ces années, Géraud a enquêté pour Ignace et ses compagnons. Ses investigations ont abouti et leurs résultats ont été communiqués à ses commanditaires. Ces deux dernières années, il a voulu rencontrer chacun des protagonistes, car il souhaitait leur feu vert pour rassembler tous ses dossiers en un récit romanesque qui ne manquerait pas de tiroirs!

À cet effet, il s’est rendu en Bretagne, en Allemagne, plusieurs fois en Écosse et même en Argentine. Souvent, il a pu coordonner ses enquêtes privées et ses investigations à caractère professionnel. Corentin est passé le voir en Vendée et ils sont allés ensemble à Saint-Laurent-sur-Sèvre.

Aucun de ses amis n’a contrarié son projet. La plupart lui ont permis de l’enrichir des anecdotes et des souvenirs qu’ils ont bien voulu lui confier. En février dernier, il a fait parvenir à chacun son «pavé».

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Début juin, Ignace Borec, en mission à Lalibela, lui a téléphoné d’Éthiopie. Le jésuite lui demandait de le représenter auprès de son notaire qui doit finaliser la vente de Château-Magdeleine à un richissime Libanais. Par son montant élevé, l’offre d’achat proposée par le Levantin l’avait intrigué.

Géraud Ribeyrol s’est laissé convaincre sans peine, d’autant plus qu’Ignace Borec l’a invité à passer quelques jours à La Gençana en attendant de l’y rejoindre. Et tranquillement, à la fin de la conversation et comme si cela lui semblait naturel, il a simplement ajouté,

– Et le 1er août,ce sera comme à Bellevue en 1989; jai bien lu ton projet de roman, mon ami! Nous serons, je l’espère, tous là pour le bénir… Moi, en tout cas! Je pense arriver par le train de 19 heures 23. Je demanderai à Garry de me prendre à la gare.

«Bellevue 89»! Le journaliste a compris ce que ce nom codé impliquait : il devait rassembler à La Gençana les «vieux amis» dIgnace, qui sont aussi les siens. Il a pu sans difficulté délivrer à chacun linvitation quils attendaient tous. Heureusement que Corentin Nicolet, qui demeure à Chaville, ne se trouvait pas en voyage d’études au Bhoutan ou aux Galapagos

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Géraud a donc quitté Les Sables-d’Olonne hier en fin d’après-midi.

Le voici pour quelques jours chez son «parrain», non loin du vieux bourg de Moissac. La maison du père Borec est située à lextrémité dune courte impasse, en pleine verdure. De la terrasse, on peut entendre couler le Reicheydrat s’il est un peu gonflé. Depuis la fenêtre de la chambre que Géraud rejoint commodément à l’étage par l’escalier extérieur, le regard du romancier se porte volontiers en aval sur l’Allanche que le ruisseau grossit…

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Mercredi 24 juillet 2002

Dans les années 50, Armand Borec, le père d’Ignace, résidait en Argentine avec sa seconde épouse. Il passait toutefois régulièrement un mois d’été à La Gençana, la solide et sobre bâtisse dont ses parents, pharmaciens à Aurillac, lui avaient laissé la jouissance.

Ceux-ci s’étaient retirés au sud du village de Neussargues dans un élégant manoir qu’ils venaient d’acquérir, «Château-Magdeleine». Hélas, ce temps paisible s’acheva brutalement : ils périrent ensemble le 11 juillet 1973 dans un champ de Saulx-les-Chartreux, en Essonne, intoxiqués comme 123 autres personnes par un feu de cabine d’un Boeing brésilien!

 Seul ayant cause à leur décès, il avait rapidement fait transformer Château-Magdeleine en un petit hôtel de charme affilié à Relais & Châteaux, dont il gérait les dividendes depuis l’Argentine. Il avait conservé La Gençana à l’intention d’Ignace qui venait quelquefois s’y ressourcer entre deux missions confiées par sa congrégation…

Armand Borec est mort fin 1999 dans un accident d’hélicoptère à l’ouest de Buenos Aires.

Ainsi Ignace, dernier vivant d’une lignée d’enfants uniques, a hérité de plein droit de Château-Magdeleine et de La Gençana. Géraud a l’intuition que son ami voudra garder au moins la maison de Moissac.

Demain il se rendra au manoir pour y représenter, comme convenu, «son parrain de cœur».

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Treize chambres, un service raffiné, un luxe discret : «Château-Magdeleine» est une villa de caractère, c’est vrai. Toutes les parties étaient présentes et la transaction s'est déroulée sans incident.

Si l’offre d’achat avait paru à Ignace trop élevée, Géraud pourrait le rassurer : les capitaux avancés par l’investisseur libanais ne provenaient pas de circuits d’argent troubles. Simplement le preneur, fort bon chrétien maronite, avait un lien de parenté avec le révérend Père provincial des jésuites du Proche-Orientà Beyrouth; il avait pu le rencontrer à la résidence Saint-Grégoire et ce dernier lui avait fait part de la destination probable des fonds par le vendeur… D’où la surenchère généreuse

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De retour à La Gençana, Géraud a ouvert l’exemplaire de son roman qu’il continue d’annoter. Son «pavé» est copieux, certes, mais le journaliste sait qu’il passionnera ses lecteurs…

Le produit de la cession de Château-Magdeleine sera légué à des associations caritatives et humanitaires… Ignace a chargé son notaire et Ronan Bastien-Rosa de cette mission particulière et Géraud s’est trouvé soulagé de n’être pas mis une nouvelle fois à contribution!

Pour le moment, le père Borec conserve La Gençana. Cela réjouit et intrigue son «filleul». Jeudi prochain, le jésuite et lui-même y accueilleront leurs «amis de cœur», comme Ignace les nomme! Pourvu quils soient tous présents et à lheure!

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Jeudi 1er août 2002

Géraud, encore seul à La Gençana, se souvient…

«Le 1er août 1989, nous dînions à onze dans la petite salle réservée à l’hôtel Bellevue…»

Ce soir, ils seront neuf seulement : sa mère Francine (Mémé Cine, comme l’appellent ses neveux) est fatiguée. Son fils lui rendra visite vendredi. Quant à Paul, son père, il est «Là-haut», depuis bientôt treize mois; il sen est allé droit, comme il avait vécu, le jour de la Saint-Paul, le 29 juin 2000. Tout juste cent ans auparavant, venait au monde Antoine de Saint-Exupéry, l’auteur du «Petit Prince»… «Le Petit Prince», justement : le premier livre que son père lui offrit.

Ignace l’a bien entendu chargé de la préparation de sa réception. Et Géraud a dû s’employer! Apéritif sous la pergola et dîner à suivre dans la grande salle de séjour Plan de table : la copie conforme de celui de 1989! Le père Borec la exigé!

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Vers 17 h 30 Simon a fait crisser les pneus de son coupé cabriolet Renault Mégane II gris perle (sans doute un tout premier sorti d’usine), toit escamoté; Fabian en est descendu avant lui : les deux amis quimpérois ont paru plus épanouis que jamais! Ils ont confié à leur hôte avoir fait un crochet par Mervent, où ils ont déjeuné tranquillement… Ils voulaient revoir la tour Mélusine… eh oui, le grand camp d’août 1954!

Les quatre «Écossais» ont klaxonné presque aussitôt; lAustin Maestro rouge s’est garée sans effet particulier. Garry au volant, Ronan à sa gauche, et les dames à l’arrière; ils avaient abandonné pour un soir «LEnclos de Coustoune», tout près d’ici, où fratries, amis et cousinades se retrouvent tous les étés. En cet instant, seuls trois des petits-enfants Nicolet s’y trouvent à la garde leur oncle Gregor, le cadet des trois fils de Corentin.

Celui-ci, justement, est arrivé à pied depuis la gare; il passera quelques jours avec Mylenn et sa tribu avant de «remonter» sur Paris avec Ignace. (Le jésuite repart à Gondar [au nord-ouest de Lalibela] où il réside en bonne intelligence à l’invitation de l’Église orthodoxe tewahedo éthiopienne; il sera sur le vol Paris Addis-Ababa du 4 août…)

Vers 19 heures, Simon Guillou a confié son coupé à son filleul… Un peu plus tard, le retour du cabriolet s’entendit depuis la terrasse quelques instants avant son entrée dans la cour… La conduite sportive de Garry n’alarma personne, pas même Ignace, revigoré par le souffle d’air frais qui l’avait, «défatigué»… prétendit-il, en sortant alertement de la Renault!

 Embrassades et effusions s’en suivirent.

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L’apéritif a retenu fort longtemps les invités sous la pergola; Géraud lavait proposé sans alcool, ce qui fut consenti par tous : les bières servies aux premiers arrivants en furent décomptées! Garry aida plusieurs fois à regarnir la table des «préparations» de Géraud (achetées pour la plupart toutes prêtes au Petit Casino de la rue de la Gare).

Tous les participants avaient apporté leur exemplaire du roman. 

Son titre? Sacramentale sigillum (c’est sous cet en-tête que l’auteur a adressé son «pavé» à chacun de commanditaires).

– À moins qu’on préfère l’intituler : Le pénitent de Puerto Madryn?

 Aucune objection ne fut soulevée : le récit serait publié. Ignace demanda à Fabian de communiquer l’épilogue qu’il devait avoir préparé. Ce fut Simon qui se leva! Il ouvrit son attaché-case et en sortit trois gros cahiers d’écolier à couverture bleue. Sans un mot, il rejoignit sa place.

La nuit était tombée depuis un moment déjà. Les insectes batifolaient en tourbillon autour des petits lampadaires. L’air était encore tiède et un vent léger renvoyait les moustiques vers les ruisseaux d’en bas.

Simon Guillou posa tranquillement ses documents. Il glissa du pied sa chaise sous la table et s’appuya un long temps sur le dossier. Le silence. Les feuillages proches bruissaient, sans hâte. L’homme se redressa lentement, regarda tour à tour ses amis, prit sous la couverture du premier cahier quelques pages assemblées; avant den commencer la lecture, il dit simplement :

– L’épilogue, chers compagnons, il revient à Géraud de l’écrire! Son récit, cest notre histoire Vous en témoignerez tout à lheure, nous nous sommes beaucoup concertés depuis quil nous a adressé son «pavé», comme il l’appelle. Il a trouvé les mots.

Une pause…

– Géraud, voici mon journal! Accepte-le! Et si tu le peux, insère ce quil te plaira de son contenu dans ton roman Tu sauras faire la part des choses Jai rédigé ces quelques pages à son propos. Sans doute seras-tu l’un des rares à t’en... comment dire? Ces lignes te déconcerteront Mais Je men rends compte ce soir, peut-être même mes cahiers bleus n’étonneront-ils personne. Pourtant, vous êtes si peu à les avoir ouverts!

Simon avait toujours en main les feuillets préparés… Il les posa sur le bord de la table et les oublia. Ce qu’il avait à confier était… dans sa tête, dans son cœur. Pendant quelques minutes, il évoqua quelques pages de son journal intime commencé (il le précisa) en 1950 et tenu pendant un peu plus de dix ans… Alors s’établit un long temps de silence; ses amis le regardaient en souriant, étonnés ou bienveillants. Garry, le premier, se leva pour lembrasser et dit simplement :

– Parrain, merci. Tu es… superbe.

Fabian paraissait très ému. Claire le semblait même davantage. C’est à cet instant qu’Ignace prit Géraud par le bras et l’entraîna vers la grande salle avec un «À table!» à réveiller le voisinage. Il était minuit passé. Tout était prêt. Il n’y avait plus qu’à servir ou à réchauffer.

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Garry aida Géraud à convaincre les dames de ne pas rentrer dans la cuisine et Ignace installa ses invités. Le journaliste avait livré par messagerie à son ami Ber, dessinateur, quelques informations sur les protagonistes et leurs aventures; celui-ci avait exécuté et adressé en retour des caricatures où chacun se reconnut, ce qui détendit définitivement latmosphère. La «classe 60» (les natifs de 1940) enfin «s’éclata». Quant aux minots de 1960 et 1966, ils vécurent auprès des sept autres une soirée inoubliable.

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Vendredi 2 août 2002

Hier soir, les convives de La Gençana ont approuvé le corps du récit. Le «cadeau» de Simon sintègre à leur histoire. Lauteur sy emploie déjà.

Garry a téléphoné. Il souhaitait revoir Géraud avant son retour en Vendée. Le journaliste est passé à L’Enclos de Coustoune, à l’heure du café. Une atmosphère de vraies vacances. L’écossais a entraîné son «jeune ami» (six ans seulement les séparent et ils sen amusent!) sur la départementale. Les deux hommes ont marché sur le bas-côté pendant un moment, avant de cheminer un quart d’heure sur la petite route de Pogrand qui les a ramenés à la ferme.

Et Géraud Ribeyrol l’a compris : il avait le feu vert de tous les autres pour publier son livre. Mais pas celui de Garry. Pas encore. Toujours pas. Et lui revinrent en mémoire les regards adressés à plusieurs reprises à son intention, treize ans plus tôt à Bellevue. Enfin il en soupçonna l’origine!

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Laveissière (Cantal)

Samedi 3 août 2002

L’hôte du père Borec a quitté La Gençana. En début d’après-midi, au sortir de Murat, il laissera la N122 pour s’arrêter à Laveissière, à l’hôtel Bellevue, où il dînera en terrasse. Le service sera parfait, comme d’habitude. Il y passera la nuit…

 «Je monterai ensuite au chalet Mathis et déjeunerai chez ma mère. Elle m’aura préparé des tripoux. Elle me redira son bonheur de pouvoir recevoir bientôt pour quelques jours Sarah et les jumeaux… Elle s’inquiétera de me savoir si souvent en voyage et sur les risques de ma profession… Je resterai avare de confidences. Comme mon père l’était. Au dessert, je verrai Solange et sa petite tribu.

Je me rendrai avec maman au cimetière de Laveissière… Nous nous recueillerons en silence. Nous remonterons. Nous saluerons les poules et les lapins, regarderons ensemble les vieux albums de photos. Nous nous embrasserons fort.

Je m’installerai au volant, fermerai la portière. Moteur en marche, je descendrai la vitre, poserai mon bras un peu à l’extérieur. Elle y appuiera ses mains et me recommandera tout plein de choses… J’attendrai qu’elle s’écarte, la voiture glissera, tout doucement d’abord, vers Laveissière. Et maman rentrera, derrière Solange, au chalet Mathis».

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