Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Les confidences du chœur des mots.

 

SEPT.

 

L’année de ses sept ans, son âge de raison.

Jean souffre dans son corps et surtout dans son cœur.

En silence, en presque solitude.

Mais il décide d’avancer.

Son Ange gardien veille :

S’offriront des jours plus heureux !

 

Le petit est candide et revient à la vie !

Il crée des poèmes tout petits

Qu’il appelle « récitations ».

Il les tient dans sa tête

Qui parfois les exalte...

Plus souvent, elle les psalmodie.

 

Un bel après-midi,

Il les dit en secret à son amie Yvette,

La « bonne » qui s’occupe de lui.

Yvette achète sur ses gages un joli cahier d'écriture

Et le lui offre. C’est jeudi.

Le petit l’embrasse et confie :

– Je t’aime. Tu es mon arc-en-ciel.

Son amie lui rend son baiser.

– Tes récitations sont des poèmes, mon petit prince.

 

Jeannot trempe le porte-plume

Dans l’eau violette de l’encrier carré,

Dont l’odeur amère et rêche le fait frissonner de plaisir !

Il tire un peu la langue et s’applique.

Il lui faudra plus d’une minute ! Presque deux.

Tout y est :  

Les déliés tout fins et les pleins appuyés.

Le titre, bien centré, est très proprement souligné :

« Mon cahier Arc-en-ciel » !

Sans fautes d’orthographe !

 

ONZE.

 

L’année de ses onze ans, pénultième d’enfance !

Jean souffre surtout dans son cœur. Beaucoup.

En silence, en presque solitude.

Mais il décide d’avancer.

Son Ange gardien veille :

S’offriront des jours plus heureux !

 

Le garçon est solide et renaît à la vie !

Dans la mallette des trésors, le cahier Arc-en-ciel somnole.

Jean s’y penche et sourit…

Il sourit à chacun,

À chacun de tous ses écrits !

Le bel instant de plénitude

Dure le temps qu’il est, justement : un instant,

Et il s’efface et se mue en inquiétude.

 

L’arc-en-ciel à son tour s’efface.

L’orage gronde.

La pluie s’abat. L’angoisse assèche.

Printemps devient hiver.

Et Jean craint que soient découverts

Les maux secrets de son enfance

Si bien celés en mots rangés

Sur le joli cahier,

Ceux qu’il n’a jamais partagés.

 

Aussitôt s’éparpille en mille confettis

Le joli cahier Arc-en-ciel…

 

Trois tout petits poèmes

Parmi les tout premiers

S’accrochent en sa tête

Jusqu’à y demeurer un jour.

Un mois. Longtemps. Toujours…

 

Ses petits mots de peine, ses petits mots d’amour.

Ils s’accrochent si fort !

Lors, jamais Jean ne s’en libère…

Il les insère en habitude…

Jusqu’à s’entendre murmurer,

Comme en musique, ces mots-là

Quand il s’enferme dans sa tour d’ivoire

Ou se transporte en son jardin secret.

 

TREIZE.

 

L’année de ses treize ans !

Jean souffre dans son corps et dans son cœur. 

Trop parfois. Souvent trop.

En silence, en presque solitude.

Mais il décide d’avancer.

S’offriront des jours plus heureux !

Vraiment ? Il en doute.

Quelque part, Quelqu’un veille-t-il ?

Un Ange gardien ? Il en doute.

 

Jean s’insère en des temps nouveaux…

S’est échappé déjà celui de l’innocence !

Et voici que par soubresauts

Fuit à son tour son temps d’enfance !

 

En sa tête, les mots dansent en sarabande :

De sa passion pour eux il ne s’est pas guéri !

Mais passion n’est pas maladie !

Les mots sont là !

En horde ou alignés ? Il ne sait !

 

Il les laisse entrer en sa lice,

S’y mêle avec passion, s’y plonge avec délice !

Et il décide d’avancer,

Et de se battre.

Et pour ce faire,

Jean s’offre un beau cahier vert.

Un gros cahier ligné avec sa marge rouge.

Un « Clairefontaine » à double spirale.

 

À peine est-il ouvert,

Le cahier vert,

Qu’il cueille en la tête de Jean

Trois tout petits poèmes

Qui trottent et s’y accrochent depuis si longtemps !

 

Ainsi cueillis en la tête de Jean

Trois tout petits poèmes

Qui s’en sont décrochés cessent enfin de trotter !

 

Les rejoignent alors,

Sur le gros cahier vert ligné à marge rouge,

Mille mots et davantage :

Des joyeux et des tristes,

Des vilains et des beaux,

Des inventés,

Des inconnus,

Des biscornus,

Des doux et des petits, et même des gros

Qui s’assemblent en un chœur des mots.

 

Et Jean, pour son bonheur

Goûtant leurs confidences,

Entend le chœur des mots chanter ! 

 

SOIXANTE-QUINZE.

 

Soixante-quinze ans… L’âge de Jean.

Les mots de Jean ?

Mille mots et davantage :

Des joyeux et des tristes,

Des vilains et des beaux,

Des inventés,

Des inconnus,

Des biscornus,

Des doux et des petits, et même des gros

Qui s’assemblent en un chœur des mots.

 

Et Jean, pour son bonheur

Goûtant leurs confidences,

Entend encore, et encore, et toujours,

Oui, Jean, pour son bonheur

Entend le chœur des mots chanter ! 

 

Quant aux trois tout petits poèmes 

Jean les garde en secret.

 

29 mai 2017

Jean Ciphan, « L’essence et l’esprit »