Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Nom de plume.

 

Je n’étais qu’un enfant, ils me hantaient déjà,

Les mots ! (1)

Et je me glissais sous leur drap

Avec délice !

 

Et quand je me jouais d’eux, ils se jouaient de moi,

Les mots !

Et je versais tous mes émois

Dans leur calice !

 

Ils rythmaient mes humeurs, mes bonheurs et mes pleurs

Et chacun à son heure avait tout l’heur de plaire !

 

Ainsi naissaient les vers,

ainsi chantaient les sons :

Des mots j’étais le roi !

Et le grand échanson

Me versait à grands verres

Mes rimes et chansons !

 

Adolescent, je me sentis poète

Et, nourri par ces mots qui me faisaient la fête,

Je crus avoir atteint pleine maturité,

Sûr de moi… mais candide dans ma vanité,

 

Me délivrant des vers qui m’enchantaient la tête

Et dont j’appréciais tant la large tessiture

Je fis le pas de les traduire en écriture !

 

Et me voici lancé,

À corps non défendant, mais à crayon perdu, 

À couvrir des cahiers, des carnets, des feuillets,

Des pages arrachées, des plis et des billets,

Avec les mots de la douceur à l’instant sage,

Avec les mots de la fureur aux jours d’orage.

 

                    

Mars 1960,

Je n’ai pas dix-huit ans

Et pense fort, pourtant,

Avoir trop attendu.

 

Lors, je me sens pousser des ailes !

 

Et pour assurer mon envol

J’imprime déjà le bristol

Portant un nom fendant la brume,

À auteur nouveau, nom de plume !

 

Un pseudonyme,

Un cryptonyme, se jouant de mon patronyme ?

 

Un prénom africain me revient en mémoire,

Celui d’un enfant mort tout récemment à Sharpeville. (2)

 

Un fier prénom : Ciphan. (3)

Ciphan, tout simplement,

Et l’anagramme de mon nom !

Je serai Jean Ciphan.

 

Et je le suis resté !

 

Ainsi vous savez tout. Ou presque.

Me voici découvert. Ou presque.

 

Tant de lustres passés !

Les sentiers de la vie

M’ont conduit jusqu’ici

Et me voici

Septuagénaire !

 

Jean Ciphan, l’inédit, est toujours dans son rêve,

Le feu n’est pas éteint.

 

Le poète est dans sa marmite.

Il médite.

Il hésite.

Il faudrait qu’il édite.

 

Il lève le regard sur son alter ego

Qui lui sourit d’en haut,

Assis sur le rebord de la marmite des mots ! (4)

Le sentirait-il prêt à prendre sa relève ?

 

 « L’autre moi », se penchant, fixe le bel oiseau…

Il l’effleure un instant

Et d’un geste tout doux lui arrache une plume,

Une seule.

 

Le feu s’apaise.

 

Le bel oiseau a disparu.

 

Le vieil auteur

Plonge dans la marmite,

En sonde tous les mots, les cahiers, les feuillets,

Les pages arrachées, les plis et les billets…

 

Et, l’ayant retrouvé,

Sur la première page du premier cahier,

Avec la belle plume tout à l’heure étrapée,

Signe de son nom vrai

Le tout premier sonnet de sa vie d’écriture ! (5)

 

Puis il s’efface…

 

L’oiseau revient et se pose à son tour.

Il s’ébroue.

 

À l’horizon,

Un nuage léger s’étire en un sourire

Sublime sensation !

Sublime permission !

Les braises se rallument,

Les mots à nouveau tourbillonnent !

Jean Ciphan tient son nom,

Son nom de plume !

 

Mars 2014

Jean Ciphan "L'essence et l'esprit"

 

  1. L'essence et l'esprit « Les mots ».
  2. Le « massacre de Sharpeville » est relatif à la répression policière qui eut lieu le 21 mars 1960 à Sharpeville, un « township » (banlieue noire) de la ville de Vereeniging, dans le Transvaal, en Afrique du Sud.
  3. Ciphan : le prénom d’un jeune manifestant mort à Sharpeville.
  4. L'essence et l'esprit « La marmite des mots ».
  5. Sentiers incertains « Nuages ».