Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.
 

Les frères Letellier

Roman

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 1

Rue Saint-Jacques

 

(Chapitre entier)

 

 Mardi 11 juin 1957

La chambre d’une douzaine de mètres carrés, exposée au nord-est et donnant sur la cour de l’immeuble voisin, demeurait insensible au soleil qui inondait la ville en ce chaud après-midi de juin.

« Non. Il fait vraiment trop chaud pour travailler ! »

Benjamin Letellier abandonna le bureau-secrétaire sur lequel il travaillait… Placé sous la fenêtre de la mansarde, ce beau meuble en peuplier était dans la famille depuis au moins quatre générations ; il était fonctionnel : un plateau aux dimensions confortables avec ses huit tiroirs, dont quatre au-dessus du plan de travail encadrant deux étagères, les autres étant réparties au-dessous ; hélas, le linoléum à grands carreaux sur lequel il reposait déparait ses pieds élégants chaussés de forts jolis sabots de cuivre…

Georges, son père, avait opté pour des lignes modernes et un bois plus noble quand il avait changé le mobilier de son cabinet de travail dans la partie commerciale de l’immeuble… Il avait donc légué récemment le bureau à son fils aîné. Denis, le cadet, n’en fut pas jaloux : « il est vraiment “toc”, ton écritoire », avait-il décrété !

Le jeune homme poussa du pied sous le plateau la chaise cannée plutôt confortable qu’il venait de quitter et jeta un coup d’œil au thermomètre placé près de la fenêtre entr’ouverte : il marquait trente-deux degrés ! Et il s’affala sur le lit-cosy que ses parents lui avaient offert pour sa première communion…

Allongé sur le dos et les mains, doigts croisés, sous la nuque, le garçon fit des yeux le tour de la pièce, récemment rénovée… Sur le bureau, ses livres et cahiers entassés… Sur les étagères : quelques bibelots chers à son cœur et à ses souvenirs… et ces cigognes en marbre blanc qui pressaient les trois livres offerts par son ami Serge pour son treizième anniversaire, un certain dimanche 27 avril 1952 : « Le prince Éric », de Serge Dalens, dans la collection Signe de piste…

Deux murs jaunes, deux murs verts, trois gravures encadrées… L’étroite armoire haute, peinte faux bois merisier, avec son miroir biseauté sur toute la hauteur de la porte… La germaine héritée de l’occupation allemande… Entre les deux, le fauteuil crapaud plus que centenaire recouvert de velours rouge qui se trouvait là parce qu’on n’aurait su le mettre ailleurs…

Ah, germaine ? L’immeuble de la rue Saint-Jacques avait été réquisitionné en partie pendant trois ans pour loger des officiers de l’armée allemande ; lorsqu’ils l’avaient quitté, fin novembre 1943, ils avaient abandonné quelques meubles, en particulier trois hauts placards en bois, à base carrée, chacun comportant une penderie sous deux étagères. Le propriétaire de l’immeuble avait récupéré la partie occupée, mais n’avait pas voulu emporter les « armoires boches » (c’est ainsi qu’il les avait présentées) et les avait léguées aux Letellier, acquéreurs de son bien en 1945. Georges les avait fait peindre en beige, avant de les répartir dans la maison. Il les avait baptisées « les germaines », « armoires boches » lui semblant à la fois très inconvenant et trop clair quant à leur origine.

Le mobilier était disparate, la chambre trop encombrée, mais Benjamin ne s’en souciait pas. Ici, il était chez lui…

Il ferma les yeux. La chaleur l’accablait. La sueur inondait son front. Vêtements et sous-vêtements lui collaient à la peau. Il entrouvrit d’abord le col de sa chemise ; levé soudain, il se déshabilla et lança pêle-mêle tous ses vêtements sur le fauteuil. Il s’allongea et tira un pan de drap pour se couvrir pudiquement jusqu’à la taille, ce qui, bien qu’il fût seul, relevait sans doute de la bienséance… Il s’assoupit… Ses mains froissaient l’étoffe du couvre-lit.

Très blond, bien bâti… muscles saillants, doigts fins, carrure forte. Ses grands yeux bleu-marine restaient entr’ouverts, bien qu’il somnolât… Ils soulignaient de sa figure plutôt pâle des traits particuliers… Sa physionomie était sérieuse, posée, mature… Un visage d’homme.

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La nuit tombait lentement sur la cité, mais déjà Le Mans s’éclairait. Rue Saint-Jacques, les vitrines de Télé-Radio-Maine brillaient avec éclat. Les affaires allaient bien et la profusion de lumière ne manquerait pas d’attirer les cinéspectateurs du soir qui choisiraient « leur » poste au retour de vacances...

Généralement, les mois d’été ralentissaient la vente. Pourtant, cette année, juin était excellent. Les Letellier avaient agrandi et rénové leur commerce et leur logement ; il avait fallu attendre pour ce faire que les locataires du second étage de l’immeuble se soient enfin décidés à rejoindre, en région parisienne, la nouvelle usine Renault de Flins-sur-Seine : monsieur Fehr, ingénieur à l’usine du Mans, venait d’y être muté.

Le magasin n’avait été fermé pour travaux que durant trois semaines ; son inauguration le 5 avril précédent avait été une réussite fort commentée… Les Letellier récoltaient les fruits de leur audace.

 Disposant enfin pour loger la famille et la bonne des deux étages et des mansardes qui le coiffaient, ils avaient enchaîné avec la restructuration de leur logement. Pour les 17 ans du fils cadet, ils avaient pendu la crémaillère en toute simplicité le 30 mai, la date coïncidant justement avec la fête de l’Ascension… Ce fut donc au retour de la grand-messe à Notre-Dame de la Couture que fut servi le déjeuner... Ce jeudi-là, l’une des rares occasions où Georges assistait à l’office en famille. Denis avait accepté d'y paraître... Pour Benjamin et sa mère, pratiquants assidus et surtout croyants profondément sincères, la question ne s'était pas posée.

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Les Letellier dînaient en silence. Ce soir, personne ne songeait à parler. 

– Voulez-vous nous apporter le sel, Marthe ?

  • Oui, madame.
  • Marthe se rendit dans la cuisine et revint s’asseoir à la table familiale. Au service des Letellier depuis treize ans, elle leur était très attachée.
  •  Et toi, Benjamin, ça marche ? J’espère que tu as travaillé tes maths aujourd’hui. Le collège ne te donne pas ces quelques jours avant le bac pour que tu passes ton temps à t’amuser. Tâche de le décrocher, ton bachot : tu as de bonnes notes, mais un accident est toujours possible ! Si jamais tu échouais, je… tu le regretterais. Alors, as-tu travaillé ?
  • Mais je…

– Oh, coupa Denis, je ne sais pas s’il a travaillé toute la journée, toujours est-il qu’en rentrant, ce soir, je l’ai vu…

– Tu m’as vu ?

– Oui, je t’ai vu ! Tu étais sur ton lit et (il     eut un sourire) je sais qu’il faisait chaud, mais…

– Ah non ! Ça ne se passera pas comme ça ! Ainsi, tu m’espionnes, tu…

– Benjamin ! Ton frère en a assez dit, tu passes ton temps à dormir au lieu de travailler…

– Mais, papa…

– Il n’y a pas de « mais, papa ». Désormais, tu viendras travailler dans la salle à manger !

– Voyons Georges, tu sais bien que Benjamin ne peut pas travailler dans la salle à manger où le bruit incessant du...

– C’est dit.

  • Ainsi, il ne pourra pas s’allonger pour dormir dans une tenue… Hé, Benjamin, à moins que ce ne soit sur la table de la salle à manger. Tout de même, ce ne serait pas décent.

– Hein ? Denis, tu n’es qu’un petit salaud et…

Réalisant que son frère le titillait par jeu, l’aîné regretta aussitôt de s’y être laissé prendre. C’était comme cela depuis toujours, et particulièrement depuis l’adolescence… Mais, trop tard…

– Benjamin, je t’interdis de parler à ton frère sur ce ton. Ce n’est pas parce que tu es l’aîné et que tu es en maths élem à Sainte-Croix que tu dois en faire ton souffre-douleur ! Il est en seconde au lycée, et alors ? Tout le monde ne peut avoir tes facilités pour apprendre et je suis sûr qu’il travaille plus que toi.

– Georges, calme-toi, je t’en supplie.

Benjamin sourit à son assiette : il attendait la suite. Elle vint aussitôt.

– C’est bon. Ah, si j’avais eu la chance de poursuivre mes études... Mais à treize ans, mon grand-père m’a envoyé dans les fermes ! J’ai eu la chance de rencontrer ta mère, et c’est grâce à mon labeur incessant, en économisant sou après sou, que je suis parvenu à acheter la quincaillerie de Conlie, juste avant la naissance de Denis. Bon. On a bien fait de la revendre… d’ailleurs. Au Mans aujourd’hui, nous sommes « arrivés », parmi les commerçants les plus connus de la ville et les plus respectés. Cela fait bientôt douze ans que nous avons Radio-Maine !

– « Télé », papa, « Télé-Radio-Maine ».

Le ton sur lequel Denis avait interrompu son père ne faisait de doute ni pour sa mère ni pour Benjamin… Il se moquait de lui. Mais Georges ne parut pas s’en émouvoir.

– Oui, Denis, « Télé ». Et j’en suis fier. Mais pour qui ai-je fait tout cela ? Je veux dire, avons-nous fait tout ça, ta mère et moi ? Pour toi, Benjamin, pour toi et ton frère, pour que vous n’ayez pas à subir ce que j’ai enduré ! Oh, huit heures ! Lucie, s’il te plaît, mets les informations !

Les informations. Elles étaient les bienvenues. Jamais Georges Letellier ne laissait passer l’heure des informations. Trois fois par jour, on « mettait » les informations : 7 heures 30 « Europe-Matin », 13 heures l’éditorial de Radio-Luxembourg, 20 heures le journal parlé de Paris-Inter. « Ici Paris, Radiodiffusion-Télévision-Française. Veuillez écouter le journal parlé, édition complète du soir. Au micro... »

La famille attablée avait attendu sans émoi que le coup de sang du chef de famille passât ! Quant aux malheurs qui auraient assombri la jeunesse de leur père, l’aîné de ses garçons pensait en connaître la genèse… tout au moins, ce qu’il en a avait appris par sa mère, le soir de ses 15 ans. Parfois, intérieurement seulement, il s’en moquait gentiment… Ce soir pourtant, il avait dû tourner la tête pour masquer son sourire…

Le speaker enchaînait les nouvelles. Benjamin s’était plongé dans un souvenir.

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Trois ans plus tôt… C’était le soir de ses quinze ans ! Lucie avait consenti quelques confidences à « son grand », curieux de savoir comment ses parents s’étaient connus…

– Pourquoi pas ? Tu n’es plus un enfant… Et ce n’est pas un secret… Tiens, viens avec moi…

Il était tout à fait exceptionnel qu’il fût ainsi invité à entrer dans la chambre de ses parents…

– Assieds-toi près du guéridon…

Benjamin s’était posé sur le bord sur l’un des tabourets tripodes… Les meubles n’étaient pas d’époque, mais la chambre des Letellier était une pièce remarquablement agencée… Le guéridon, les fauteuils, la petite bibliothèque, le lit et l’armoire copiaient le style Louis XV avec raffinement.

Lucie était allée chercher dans l’armoire un album de photos… Elle avait ensuite extrait du tiroir du guéridon une jolie boîte rectangulaire qui contenait notamment le livret de famille.

Sa mère, assise à son côté, avait tourné elle-même et plutôt rapidement les pages de l’album, s’arrêtant parfois sur tel ou tel cliché pour le commenter. En revanche, Benjamin avait pu consulter librement le livret de famille : il le découvrait.

– Nous nous sommes rencontrés à Paris en visitant l’Exposition universelle… C’était en juillet 1937, dans le Pavillon des Temps nouveaux… Ton père avait vingt-six ans, moi à peine vingt !

Benjamin sut également que Georges Letellier était très jeune quand il avait perdu ses parents : sa mère était morte en le mettant au monde en 1911, Joseph, son père, avait succombé à la tuberculose moins d’un an plus tard. À sa naissance, il avait été pris en charge son grand-père Henri, propriétaire agricole fort aisé, qui l’avait élevé comme un fils… Si Georges avait été envoyé dans les fermes à l’âge de treize ans, lui avait expliqué sa mère en souriant, c’était sans doute pour visiter les fermiers et métayers attachés au domaine et apprendre sous sa férule d’Henri à mériter de devenir plus tard son riche et unique héritier. Il avait bien eu son certificat d’études à treize ans, mais avait aussi suivi des cours dans une école d’agriculture pendant quatre ans.

Lucie Degroot avait épousé Georges en octobre 1938… « Le samedi 15, précisément… et dans une certaine intimité… », avait précisé sa mère, qui avait extrait de la boîte en métal une coupure de journal que Benjamin avait pu lire :

« 24 avril 1938. Sur la ligne de Chartres à Bordeaux par Château-du-Loir, entre les gares de Noyant-Méon et de Linières-Bouton, vers 2 heures 30, après le passage simultané de deux trains de sens opposé, un garde-barrière intérimaire croit pouvoir ouvrir la barrière d’un passage à niveau où attendent des automobiles et deux autocars de pèlerins revenant de Lisieux. Survient alors un express supplémentaire pour Les Sables-d’Olonne qui percute l’un des autocars, faisant 9 morts. », avant d’ajouter :

– Tes arrière-grands-parents Henri Letellier et son épouse Simone étaient parmi les victimes ; ils possédaient une propriété agricole très prospère et plusieurs fermes dont ton père a hérité en totalité. Quand nous nous sommes rencontrés, il vivait chez ses grands-parents… Il était régisseur de leurs biens et habitait en célibataire, à moins de deux cents pas, l’ancienne maison du gardien du domaine, agrandie et restaurée…

– Mais alors, quand papa raconte les misères de sa jeunesse ?

– C’est sa manière d’être… Orphelin, il l’a vraiment été. Malheureux ? Sans doute pas… N’entre pas en conflit avec ton papa. Ce sujet, c’est son jardin secret… Tu as quinze ans… Respecte toujours ton père, « P’tit Ben » !… Sans avoir à faire semblant. Dieu merci, la tradition de l’enfant unique dans ces riches propriétés du nord Sarthe est rompue depuis la naissance de ton frère !

Benjamin n’apprit rien de plus ce soir-là. D’autant que Georges entrait dans la chambre…

– Maman m’a montré quelques photos de votre album et le livret de famille.

– Elle a bien fait. Nous en avions parlé. As-tu passé une bonne journée ?

– Oh oui.

Ainsi, Benjamin n’avait pas osé interroger davantage sa mère sur le peu de temps qui s’était écoulé entre ces deux dates portées sur le livret de famille : samedi 15 octobre 1938… et jeudi 27 avril 1939…

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C’était son père qui l’appelait « P’tit Ben », quand il avait quatre ou cinq ans. C’était bien loin, tout ça ! Plus de petits noms depuis longtemps. Sauf quand Serge l’appelait Jamy. Et cela paraissait naturel à tout le monde. Pour lui, Serge était Serge. Mais quelquefois, par jeu et toujours discrètement, il l’appelait Manda… C’était assez récent… En juin l’an passé. Ils étaient allés ensemble au cinéma un jeudi après-midi. Avec la permission des parents… Madame Letellier, qui avait vu le film à sa sortie, trois ans plus tôt, avait un peu protesté, sans insister. « Casque d’or » était programmé de nouveau au « Français », rue Gambetta.

– Reggiani, c’est fou ce que tu lui ressembles, Serge. Enlève à Jo Manda sa moustache, c’est tout toi !

La ressemblance était frappante. 

– Maman me le dit quelquefois quand elle le repère sur un magazine…

– Si moi, c’est Jamy, alors, toi, c’est Manda ! Puisque tu es déjà Serge !

– Si tu veux, mais dans le film, « Jo », c’est « Georges » Manda… Je n’aimerais pas que tu m’appelles « Jo »… D’accord pour Manda, mais seulement entre nous… Et n’en abuse pas, ajouta Benjamin en le bousculant, épaule contre épaule…

– Gaffe, Jamy, j’ai failli me prendre le trottoir. Pourquoi tu te marres ? Ah oui, « trottoir » ! Attention, je ne suis pas Marie…

– Tu pourrais. Tu lui ressembles à Simone Signoret !

– T’es malade !

– Si je t’assure ! Son regard, ses yeux, ses cheveux, son profil, c’est tout toi. En garçon bien sûr !

– Tu parles. Si le film était en couleurs, encore, on pourrait l’imaginer ! Mais quelle idée !

Ce soir-là, Jamy avait raccompagné Manda rue d’Eichthal et dîné chez Madame Dubray, Léa leur avait ouvert et Dickie comme toujours s’était proposé comme compagnon de jeu. Sans succès. Cinéma, invitation : les deux copains avaient depuis quarante-huit heures les résultats de leur première partie du bac (section A prime) et qui abandonnaient les lettres classiques, où ils avaient brillé, pour accéder en maths élem ; cela méritait bien récompense ! Benjamin Letellier rentra rue Saint-Jacques à 21 heures 30…

– Pile à l’heure, mon grand.

– Normal, M’man !

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 2

Bacheliers

 (Chapitre entier)

 

Mercredi 3 juillet 1957

Midi approchait. La tension montait dans les cours du lycée. Les résultats définitifs allaient bientôt être proclamés.

– Alors, Letellier, à l’oral, ça a marché ?

– J’espère, monsieur, mais je ne sais trop. En maths, ça a été : j’ai eu de la trigo ; « inversion des fonctions circulaires ». Du gâteau, quoi ! À part ça, quelques petites questions faciles. L’examinateur était…

– Oh, l’habit ne fait pas le moine, Letellier.

– Euh… Vous n’êtes pas encourageant, Monsieur !

Le professeur de mathématiques du collège Sainte-Croix se sentait très à l’aise avec les collègues du lycée avec lesquels il s’entretenait…

Déjà, le président du jury avait commencé à parler.

« … de mathématiques élémentaires. Sont déclarés définitivement admis… (…) »

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Serge Dubray n’en revenait pas. Il regarda son « certificat » : mention bien ! Et c’était son meilleur ami qui le félicitait :

– Bravo, Serge. Tu m’as rattrapé. Quand je te disais que tu étais plus fort que moi…

– Mais tu m’as battu toute l’année et… On verra bien les notes !

– Je sais, mais... C’est ta mère qui va être heureuse...

– Je file chez moi, tu sais. Viens me voir à deux heures. T’as vu ? Raczinski n’est pas reçu. Pas de pot : c’est un bosseur. Ses vacances sont foutues. À tout à l’heure.

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Benjamin poussa la porte du magasin et les regards convergèrent, interrogateurs… Sa mère savait : ses yeux riaient…

Madame Letellier essuya une larme :

– Bravo, mon grand...

Denis pénétrait à cet instant dans le magasin.

– Bonjour tout le monde. Vous avez vu ? Il y a deux mentions très bien en maths élem dans la classe de Benjamin. Pierre de Rosamel et Gildas Dubuisson.

– Pourquoi n’es-tu pas revenu avec ton frère, Denis ?

– Oh ! J’avais autre chose à faire. J’ai juste jeté un œil aux résultats ! T’as eu un sacré pot, Benjamin...

– Denis ! implora sa mère.

– Je plaisantais, M’man !

On trinqua. L’atmosphère était détendue. Comme ces soirées « d’avant le bac » semblaient lointaines… Georges Letellier était plus souriant que jamais, Lucie faisait passer les gâteaux… Le patron signala aux sept employés invités à trinquer juste au moment de la fermeture que Denis qui entrait brillamment en première (le « à l’essai » du proviseur ne fut pas mentionné).

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Benjamin sonna trois fois, il savait qu’ainsi il ne dérangerait personne d’autre que son ami Serge. Un bruit de pas dans le couloir, une clé qu’on tourne... Thérèse Dubray ouvrit.

– Bonjour Benjamin. J’ai devancé Serge : je tenais à vous féliciter avant tout autre. Permettez-moi de vous embrasser !

– Je vous remercie, madame, mais Serge mérite plus que moi aujourd’hui des félicitations.

Il entra.

– Bonjour Dickie... Hé, Léa, ne te dérange pas. Je t’embrasse... de loin, hélas.

Un springer anglais salit le pantalon de Benjamin d’un coup de patte amical, lui lécha les mains, le fit trébucher et s’assit sur le tapis du salon. Benjamin sourit au regard complice que son copain lui lança et s’avança vers Jean Dubray, l’oncle de Serge, et son épouse. Il ne fut pas surpris de trouver la famille rassemblée… le 3 juillet n’était pas seulement le jour du succès de Serge, mais aussi de ses dix-huit ans.

– Bravo encore, Serge. Et bon anniversaire. À toi aussi, Léa ! Même si pour toi, c’est demain ! Bonjour, Monsieur Dubray… Madame…

– Asseyez-vous, Benjamin.

Le garçon prit un siège et entendit, remerciant chacun, les compliments qu’on lui prodiguait.

– Madame Dubray ? Votre fils connaît-il le détail de ses résultats ? Une indiscrétion, pour ne rien vous cacher. C’est monsieur Tédoux qui a obtenu cette confidence d’un des membres du jury… La note de Serge, écrit et oral réunis : 15,75.

– Oh ! Et vous ?

– 15,50. Ce pauvre Raczinski n’a eu 104 points. Six de moins que la moyenne. Il n’a même pas été racheté. Enfin, il l’aura en septembre, c’est sûr.

– Nous vous attendions pour le café, Benjamin.

– Il ne fallait pas...

– Si. Serge m’a dit que vous veniez. Léa, veux-tu faire la maîtresse de maison ?

– Oui, maman.

– Alors, Benjamin, vos parents doivent très fiers de vous ?

– Oh oui, madame !

Thérèse Dubray était manifestement heureuse. Son mari était mort en héros de la Résistance en 1943 ; professeur d’anglais au lycée de jeunes filles, donnant de nombreux cours particuliers, elle n’avait jamais eu de souci matériel. Ni Serge ni Léa, qui avaient juste un an d’écart, ne se souvenaient de leur père. Jean Dubray leur oncle en avait parfois exercé la charge avec discrétion ; l’admiration que ses neveux portaient à cet architecte de quarante-quatre ans était quasi filiale.

– Aline ?

– Oui, madame ?

– Aujourd’hui, laissez Léa faire le service ! Venez prendre le café avec nous, c’est la fête !

– Oh, merci, madame... Madame est si bonne que...

– Allons, asseyez-vous.

– Aline... quand vous marions-nous ?

– Oh ! Monsieur Dubray…

– Allons, ne faites pas la cachottière : chacun sait bien qu’un beau grand brun euh... ou blond, ou roux... enfin, je ne sais plus lequel était le dernier...

– Oh ! Monsieur !

L’oncle s’esclaffa et son rire se répandit.

Juste après le café, Benjamin, au moment de partir, reprit le petit sac qu’il avait posé près de la porte en entrant et s’adressant à Serge et Léa qui l’accompagnaient :

– Bon anniversaire !

Le camarade n’en fut pas surpris… La jeune fille rougit en découvrant la dédicace sur la page de garde du livre qu’elle ouvrait.

– J’ai droit à une bise ? Pas toi, Serge !

Le visiteur s’attarda quelques minutes, salua ses hôtes et fila vers la rue Saint-Jacques…

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Vendredi 5 juillet 1957

Les mains derrière la nuque, Benjamin ne parvenait pas à trouver le sommeil. Il regardait jouer le rayon de lune avec les ombres qui peuplaient sa chambre… Ombre du vieux fauteuil… Ombre de la « Germaine » dressée comme une guérite de vendeur de billets de loterie… Vendredi, jour de chance. Un grand jour pour lui, Benjamin. Et celui des vacances !

Il pensa au sourire de Léa… Elle avait apprécié la dédicace. Il savait dire des mots gentils, écrire des compliments, faire plaisir. Il aimait bien Léa. Parce qu’elle était la sœur de Serge… de Manda… Il revit aussi le sourire de Corinne. Corinne Fehr, son ancienne voisine. Quelquefois, ils partaient ensemble au collège, les années passées. Particulièrement au cours de leur année de seconde. Lui à Sainte-Croix, elle chez les sœurs de l’institution Notre Dame de Sion, établissements voisins. Ils prenaient place de la République le bus qui les déposait avenue Léon Bollée. Souvent, ils rentraient ensemble, à pied. Ils s’étaient écrit quelquefois, depuis leur départ de la rue Saint-Jacques, un certain samedi 20 février 1957… « C’est demain ton anniversaire, Corinne ! Alors, happy birhtday ! Et, qui sait, à bientôt ! Tu nous quittes le jour de la Sainte Aimée… C’est un signe ! »

Depuis, ils s’étaient écrit quelquefois. Benjamin avait reçu une carte quelques jours avant ses 16 ans, Corinne dix mois plus tard pour ses dix-sept ans… Et puis plus rien… Jusqu’à cette lettre reçue d’Oxford avant-hier, sous le timbre bienveillant d’Elizabeth II… Des souvenirs, des nouvelles, une jolie photo et un projet de vacances…

Le sourire de Corinne, épanoui…

Les vacances… Benjamin avait fait un beau rêve... Il en avait parlé un peu autour de lui… À ses parents… Aux Dubray… C’était juste avant Pâques. Serge, quant à lui, en avait parlé à sa mère : sa mère avait dit oui. Serge avait sa vespa depuis plus d’un an ! Lui pas.

Oui, grand jour ! Et après ces vacances ? C’est maintenant qu’il faut choisir. Maths sup puis Agro ? Depuis longtemps, on en parle… Sa mère serait si fière. Mais c’est si dur… Quant à son père…

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 3

Ce que veut Denis

 (Chapitre entier)

 

Samedi 6 juillet 1957

Benjamin ouvrit l’œil au lever du jour. Il attendit qu’il soit six heures, se lava, s’habilla et sortit. Il marcha pendant une heure : il faisait si bon. Peu de circulation, même le bitume avait un petit air « nature » ; la fraîcheur s’en dégageait, en volutes légères et vaporeuses, tandis qu’une brise imperceptible animait la verdure de la place de la République. Il s’attarda à contempler la beauté des massifs floraux qui l’ornaient ; il entendit avec bonheur des oiseaux se répondre dans les marronniers. Tout sentait bon la joie de vivre... tout : oiseaux, fleurs, rosée, vent léger et soleil du matin, le calme de la ville.

Les trolleybus commençaient à circuler ; progressivement, le centre-ville s’anima ; deux cyclistes s’invectivèrent ; les cloches de la cathédrale Saint-Julien sonnèrent l’angélus... Le charme était rompu. Benjamin rentra à la maison.

– Bonjour, p’pa.

– Tu es sorti ? Va déjeuner. Puis tu passeras me voir au bureau.

Accueil inhabituel. Benjamin savait que son père ne « conspirait » jamais que dans les cas heureux. Pourtant, cette attitude l’intrigua. Il prit son petit déjeuner rapidement, sans même prendre le temps de faire griller des tartines. Il passa de l’appartement au bureau de son père qui l’attendait. C’était bien la première fois qu’il était ainsi « convoqué ». Il frappa.

– Entre, Benjamin ! Mon garçon, entrons dans le vif du sujet…

– Euh, oui, papa.

– Assieds-toi. Tu m’as fait part il y a deux mois d’un projet de vacances. Il y a un mois, tu étais un écolier, un collégien plutôt. Ou lycéen, si tu préfères… si tu préfères. Je ne t’ai pas répondu. Aujourd’hui, tu as dépassé le niveau de l’écolier. À ton projet, je réponds : d’accord. Ces derniers temps, j’ai été dur avec toi. Tu t’es incliné. Désormais, tu seras plus libre.

– Papa, je...

– Silence ! Pour que ton projet soit réalisable, il te faut un scooter. Je t’ai acheté un Lambretta. Descendons, il est en bas dans la grande réserve. Denis et ta mère nous attendent, avec le livreur, un technicien de marque. Ce sera pour ton bac.

– Oh, merci !

– Silence ! Ce n’est pas tout, je pose une condition ; que ton copain et toi emmeniez Denis...

– Emmener Denis ?

– Et alors ? Vous êtes frères !

Benjamin fixa intensément Georges Letellier qui soutint le regard.

– Frères, vraiment ? En es-tu sûr ? On se ressemble si peu !

Finalement, le garçon rompit l’affrontement. Il acceptait.

Georges Letellier ne s’était pas fâché. Il recommanda à Benjamin de veiller sur son frère. Il ajouta qu’il leur offrait ces vacances et même qu’il avait eu Serge Dubray au téléphone début juin. « Et hier, madame Dubray m’a confirmé que votre projet était très avancé. Pour Denis, ils sont au courant. Du moins madame Dubray. Ces trois semaines avec ton frère vont vous permettre de vous retrouver. Je compte sur toi ! Maintenant, va embrasser ta mère. Ils t’attendent, en bas ! »

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Mardi 9 juillet 1957

Le 9 juillet, la dernière réunion du « grand conseil ». Cela, c’était l’expression de Denis, vautré sur le lit. Ils étaient tous trois dans la chambre de Benjamin. Sur la table, un atlas, des cartes routières, des prospectus d’agences de voyages.

Ils partiraient le 11 juillet. Georges Letellier aurait préféré quelques jours plus tard, car il serait en déplacement professionnel à Neuilly-sur-Seine depuis l’avant-veille, puis accueilli pour le 14 juillet chez une cousine à Malakoff.

Il aura fallu près de trois heures pour se mettre d’accord sur le projet. Denis avait des volontés bien précises, et notamment celle de passer deux jours à Paris… À la fin de la discussion, il avait résumé à sa façon l’itinéraire de la grande randonnée :

– Les plus belles stations des quatre mers qui baignent l’hexagone… toutes les quatre ! On commencera par la Manche… avec la côte fleurie… Suivra l’Atlantique à partir de Nantes : côte de lumière, côte d’argent, côte basque… jusqu’à Biarritz ! Serge, d’accord pour les châteaux de la Loire et toutes les ruines dont tu rêves… Sans oublier tes églises ni tes couvents, frangin  : quelques-uns seulement, en passant ; et de loin ! On longera les Pyrénées jusqu’à la méditerranée et ses côtes aux noms si évocateurs ! J’en rêve ! Côte vermeille, côte d’améthyste, côte de la Riviera, et alors, on s’éclatera !

– C’est à peu près ça ! Pour les côtes, tu as révisé ta géo sur les guides bleus ? On part pour trois mois ! Continue quand même !

– Et Paname, au moins deux jours, et la côte d’opale pour rencontrer les chtimis ! Alors ?

Les aînés accordèrent ces deux jours... non sans une certaine satisfaction. On camperait en Seine-et-Oise et on passerait la journée dans la capitale.

Benjamin avait insisté, lui, pour visiter Noirmoutier.

– Comme ça, pour voir le Gois, avait-il répondu à Serge qui n’avait pas envisagé de passer en Vendée.

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Mercredi 10 juillet 1957

Ce soir-là, Benjamin se sentit envahi d’une joie intense. Il était heureux de voyager, heureux de partir… « Son » Lambretta ! Un superbe scooter biplace… Un LD français, tout juste sorti de l’usine de Saint-Julien-les-Villas, près de Troyes, par la firme italienne ! Carrosserie carénée gris-bleu, 150 cm3, 6 ch, 80 km/h ! et une élégante et longue selle biplace en caoutchouc galbé de couleur bleue. Certes, la Vespa de Serge a aussi de l’allure…

Vingt-trois jours ! Vingt-trois jours de sport, de détente ! Vingt-trois jours d’air pur ! Vingt-trois jours de découverte, la découverte de la France, de ses merveilles, vingt-trois jours d’amitié : Serge était un véritable ami ; ils se connaissaient depuis longtemps et leur camaraderie d’enfance s’était transformée peu à peu ; elle s’était approfondie, vivifiée. À Sainte-Croix, on les appelait les inséparables, ou bien les Dupontd. Pourquoi les Dupontd ? Benjamin sourit : ces deux personnages de Hergé sont si semblables, en tout ; ... dans leur sottise aussi. Mais eux n’étaient pas sots, que diable. Et puis, il y avait quelques mauvais esprits : astuces perfides, allusions douteuses. Non là, pas de danger. Leur amitié n’était pas de celles-là. Ensemble, ils parlaient rarement des jeunes filles. À la connaissance de Benjamin, Serge n’avait, comme lui, que des copines… Souvent les mêmes. Mais pas de petite amie.

Serge le taquinait à propos de Léa… « Tu ferais un chouette beau-frère ! »

Ils étaient deux amis, deux vrais copains, et cela seulement. Ils se respectaient. Ils avaient des idées différentes sur bien des choses, en discutaient très simplement, très sobrement.

Benjamin se leva, ouvrit la fenêtre. Ce ciel était clair, mais sans lune. Les lumières de la rue lançaient encore leurs rayons froids : « C’est dommage, songea-t-il, elles me gâchent mon spectacle ! » Depuis toujours, il aimait regarder le ciel et son immensité. Il cherchait à reconnaître : la Petite Ourse et plus loin la Colombe... non, le Dragon. Et les grosses étoiles, Arcturus, Vega ! Que tout cela est grand ! Immensité de l’espace : qu’est-ce que l’espace ? L’espace infini ? Quel architecte pour toutes ces merveilles ? Dieu, son Dieu ? Il n’en doutait pas. Un frisson le parcourut.

Il boutonna la veste de son pyjama, s’allongea sur son drap et continua à rêver. Il avait eu l’instant d’avant, il avait le grand Architecte en sa tête… Et il réalisa subitement qu’il le priait moins souvent… Il résolut de s’en corriger sur-le-champ. Il pensa d’abord à sa mère, avec laquelle il partageait tant, et de plus en plus, en grandissant… et à son père qui faisait semblant de le considérer toujours comme un gamin… mais qui faisait des efforts… Et il pria pour eux deux. Ses compagnons du lendemain s’insérèrent à leur tour. Il pensa d’abord à Denis, ce frère qui ne l’aimait pas… Ils étaient si différents… Leur seul point commun, peut-être ? Ils « faisaient », comme on dit, plus que leur âge. Ils n’étaient plus adolescents… Benjamin pria pour Denis, intensément. À la maison, les deux garçons échangeaient peu… Denis était bien entré en sixième au collège Sainte-Croix juste un an après lui, mais leur père avait refusé le redoublement de la classe, proposé en fin d’année par le Père préfet… et il était entré en cinquième au lycée… pour ne redoubler finalement que son année de troisième, après un échec au BEPC… Au lycée, son cadet ne fréquentait que les plus âgés, et racontait à qui voulait l’entendre ses frasques, ses bagarres et ses aventures ; vraies ou fausses… Denis ne l’aimait pas. Lui, Benjamin, se devait de l’aimer.

Il pria pour son ami Serge… Il pensa à Léa et lui sourit… La lettre de Corinne interrompit sa prière… Ligne après ligne, les mots revinrent pour l’enchanter… Et sa photo s’imposa…

Un frisson nouveau le parcourut. Différent. Celui d’un bonheur jusqu’alors inconnu… Et Benjamin s’endormit, apaisé.

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Serge ne dormait pas. Il songeait à demain. Et à sa mère. Sa mère : quelle admiration il avait pour sa mère ! Il ne se souvenait pas de son père. Son père, comment était-il ? Serge lui ressemblait, disait-on. Il devait être grand, brun comme lui ; le teint bronzé, la figure énergique. Fort, musclé, le regard fier. Son père était mort jeune. Dans huit ans, s’il était son père, il serait mort. Torturé... Le capitaine Sylvain Dubray, mort pour la France.

Serge alluma sa lampe de chevet, se leva. Il avait une très belle chambre, moderne et claire, personnalisée. Un coffret sur une table d’acajou. Une clé, un déclic. Un écrin. Sur le velours, croix de guerre, médaille militaire, médaille de la Résistance française à titre posthume... Et puis une tombe, le marbre froid.

La mort. Qu’était-ce donc que la mort ? Serge pleura, seul, tout seul. Heureusement, il y avait sa mère, Léa et son parrain Jean. Son parrain ! C’est ainsi qu’il l’appelait… Pourtant, Jean Dubray était le parrain « officiel » de Léa, et d’elle seule. Mais dans l’esprit de Serge, tout était clair à ce propos : au décès de leur père, ni l’un ni l’autre des petits n’était baptisé. Thérèse Lecosquer et Sylvain Dubray s’étaient épousés civilement. Baptisés eux-mêmes par tradition, ils étaient simplement « non croyants ». La grand-mère Lecosquer avait beaucoup insisté… Alors leur maman avait fini par laisser les choses se faire… On baptisa la petite, pour satisfaire les convictions de la grand-mère. Jean Dubray accepta d’être son parrain… Lui était demeuré sans doute croyant, mais non pratiquant. Et c’est encore lui qui avait insisté pour que les enfants fréquentent des écoles privées… par commodité. C’est ainsi que Serge était entré en onzième à Notre Dame de Sainte-Croix et Léa, quelques années plus tard, en sixième à Notre Dame de Sion : deux établissements presque voisins entre lesquels Jean Dubray et son épouse habitaient, avenue Léon Bollée, au Mans. À Sainte-Croix, les pères jésuites ne s’étaient pas émus du tout du fait que Serge ne soit pas baptisé… Et comme l’avait affirmé récemment tonton Jean : « pour Léa, chez les bonnes sœurs, cela aura été une autre paire de manches »… Et Jamy ! Jamy : son seul ami vrai. S’il était là, il comprendrait ses larmes. Il aurait aimé qu’il soit là, ce soir, auprès de lui. Serge se recoucha, éteignit et s’endormit.

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La chambre de Denis était grande, plus confortable que celle de Benjamin qui dormait au-dessus, sous les combles, à dix pas de la chambre de la bonne… Lucie Letellier l’avait d’abord proposée à son frère quand ils s’étaient réinstallés dans l’appartement agrandi. Mais Benjamin avait pensé qu’elle serait plus utile comme chambre d’amis, car elle donnait sur une petite salle de bain annexée à la pièce… Ceci étant dit, Denis avait négocié avec leur père et obtenu pour lui-même les avantages de la chambre en question ! Quelle poire, ce frangin ! Il y avait bien sous les combles un cabinet de toilette qui ressemblait au sien, mais au fond du couloir. Quant à Marthe, elle en disposait d’un, également, contigu à sa chambre et ridiculement petit… Un vrai placard… Mais comme la bonne n’était pas grande… Cette pensée le fit sourire, mais il se surprit à murmurer : « J’suis trop con. Marthe, je l’aime bien ! »

Le garçon n’était pas déshabillé. Il était devant son armoire à glace et se coiffait ; cela faisait bien dix minutes qu’il se coiffait… « Pas mal ! »  Il passa dans la pièce voisine et prit un flacon sur la tablette de son lavabo. « Eau oxygénée ». Il s’en versa un peu sur les tempes, en imbiba quelques mèches de ses cheveux, attendit, se rinça, s’essuya vigoureusement, se recoiffa. Un peu de brillantine. Voilà, c’était parfait ! Il examina son visage : quelques points d’acné. Pression du doigt, ouate et eau de Cologne. Demain, on ne verrait plus rien.

Il retourna dans sa chambre, se dévêtit en pleine lumière ; c’est en slip qu’il se pencha à la fenêtre pour fermer les volets. Il retourna dans le cabinet voisin, fit couler l’eau dans la baignoire sabot, s’assis sur son bord, se lava soigneusement les pieds, puis se redressa pour le haut du corps… Soigneusement séché, il se carra devant le haut miroir accroché au-dessus du lavabo et en cala le bas contre le mur, afin de pouvoir s’y mirer en pied. Il avait un petit tube de pommade en main : « Solnik. Avec Solnik, vous brunirez sans soleil. Appliquez chaque soir en couche légère ». En bas, une petite étiquette : « 1080 Frs + T.L. ». Il s’enduisit tout le corps de pommade en l’étalant soigneusement et regarda le tube : « Dix applications suffisent ». Il fit une grimace : le tube était à moitié vide. Dans sa chambre, à nouveau devant le miroir de l’armoire… De face, de profil. Grand, svelte, beau garçon. Il sourit à son image.

Denis tira les doubles-rideaux, passa son pantalon de pyjama, s’allongea et éteignit.

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 4

Bisbilles

 (Chapitre entier)

 

Jeudi 11 juillet 1957

Lucie se levait toujours à six heures et demie ; ce matin, elle était debout plus tôt ! Elle avait comme d’habitude fait griller des tartines… Elle avait frappé à la porte de la chambre de Denis et appelé Benjamin depuis le bas de l’escalier...

– Tiens, des tartines grillées, avait dit Denis. Bonjour M’man !

– Bonjour, maman, et merci pour tout. C’était Benjamin.

En cet instant, on attendait les Dubray. Pétarade, crissement de pneus : Serge. À cent mètres, à pied, madame Dubray et Léa. Derrière Serge, la tente et tout le matériel.

– Salut, Sergio. C’est tout ?

– Sergio, Sergio ? Je suis français. C’est tout quoi, Didi ?

– Eh bien la tente, les affaires... Didi, Didi… Tu sais que je n’aime pas. Message reçu ! Je rigolais.

– Tu t’imaginais peut-être que j’avais loué un « dix tonnes ». Tout est là, les gars. Vos sacs compléteront le bagage. Donnez-moi vos matelas : je vais les mettre sur mon engin. Le reste ira derrière vous. Mais... veuillez m’excuser, madame Letellier... j’ai sans doute l’air bien pressé...

– Allons donc ! On vous comprend, Serge. (Thérèse Dubray arrivait.)

– Bonjour madame. Venez donc prendre un café. Vous excuserez l’absence de mon mari… Il rentre au Mans seulement mercredi, mais je sais que vous êtes au courant. Vous ne pourriez imaginer la pantomime que me font ces deux-là depuis ce matin...

Ils gravirent allègrement l’escalier ; vingt et une marches !

– Benjamin vous a-t-il donné le détail de notre itinéraire, madame Letellier ?

– Oui, Serge. Ainsi je n’aurai aucune excuse si je ne réponds pas à ses lettres... disons... à ses cartes postales.

Il n’était que sept heures dix et le petit groupe était de nouveau dans la rue. Des passants se retournaient.

– Ne roule pas trop vite, Benjamin. Serge : je compte sur toi !

– Oh, M’man !

– Et prends soin de ton frère, ajouta-t-elle à l’adresse de l’aîné en souriant.

– Mais, Lucie, je n’ai besoin ni d’être surveillé ni qu’on prenne soin de moi, riposta Denis...

Thérèse Dubray s’inquiétait :

– Mon grand Serge, sois prudent. Fais attention à toi, à ta machine. Tu sais, s’il t’arrivait quelque chose, je...

– Mais maman, voyons, que crois-tu qu’il puisse m’arriver ?

– Fais tout de même attention. À tout. Je sais que je puis te faire confiance.

– Oui, M’man.

– Ton père serait heureux de te voir, aujourd’hui.

Le visage du garçon s’assombrit...

– Oui, M’man.

Thérèse Dubray se reprit...

– Bon. Laissons ces messieurs circuler...

– Au revoir les garçons !

Pétarade, fumée, silence.

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Une rue, une autre, panneau indicateur « Le Mans » vu de dos, et un concert de coups d’avertisseurs. Il est interdit de klaxonner en ville : la ville est derrière maintenant : on s’en donne à cœur joie.

– Dis donc, Benjamin, tu aurais dû trompeter bien avant, pas maintenant.

– Oh non : Nous n’aurions certainement pas réussi à avoir l’air aussi bêtes qu’en ce moment. Au fait, où va-t-on ?

– Ne me crie pas dans les oreilles… Tu rêves, Denis ! C’est toi qui as voulu commencer par les plages de Normandie… « Et surtout, les vraies plages… Pas les plages du débarquement ! »

– À Trouville, tu sais bien. Via Avranches, où nous déjeunerons !

– Ne te retourne pas pour me répondre. Sinon, je te demande de t’arrêter et je prends le guidon.

– Tu rêves encore.

« Pas les plages du débarquement »… Cela avait été débattu pendant le « grand conseil » et les trois vacanciers s’étaient mis d’accord sur ce point…

– Bon, je récapitule… Là, on file vers Conlie avec un crochet à Tennie pour que je Serge voie la grande ferme de nos arrière-grands-parents… On y est dans dix minutes. Puis Sillé-le-Guillaume, Mayenne, Avranches où on déjeune, Vire, Lisieux…

– Je savais que je n’y échapperais pas !

–… et Trouville !

– Et Caen ?

– Où ?

– Caen ?

– Comment veux-tu que je te dise quand si tu ne me dis pas où ?

– Ça va, ne joue pas tes Devos.

– À Caen, demain seulement : on ne fera qu’y passer aujourd’hui.

Les deux scooters arrivèrent à Avranches avant onze heures. On s’arrêta, malgré les protestations de Denis, pour prendre une photo de la Basilique Saint-Gervais Saint-Protais. Cet édifice est remarquable. Serge, toujours documenté :

– Le clocher, haut de 74 mètres, est terminé par un étage octogonal que coiffe un dôme à lanternon. Il accueille un carillon de 23 cloches dont cinq de volée. Il y a cinq ans environ, des tinteurs électriques ont été reliés à un clavier placé au premier étage qui permet de jouer le carillon et entraîne des ritournelles automatiques… Nous entendrons tout cela à midi !

Benjamin sortit le Konica de son étui. Denis maugréa :

– Affreux, ce tas de pierres ! En somme si je dois avoir des bleus aux fesses à cause de ton maudit engin, c’est pour que toi tu puisses faire ta petite collection de photos de monuments célèbres ?

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Il fut plus indulgent pour la basilique de Lisieux, enfin consacrée, et apprécia les trente minutes passées à l’intérieur. Serge en entrant, avec un clin d’œil à Benjamin :

– Je rentre, mais prier n’est pas mon fort, tu le sais bien. À Sainte-Croix, je fais semblant ; d’ailleurs, personne ne m’embête. Tout le monde sait que je ne suis pas baptisé et les pères me font grâce des offices ! Mais ici, je sais que tu vas t’agenouiller quelques minutes. Jamy, dis à celui de là-haut quelques mots pour ma mère.

Ses compagnons suivirent Benjamin jusqu’à la crypte qu’ils traversèrent pour entrer dans la chapelle d’adoration… Il ne s’agenouilla pas, pencha la tête un long moment et pria pour les siens et pour Thérèse, la mère de son ami… Ses pensées effleurèrent Léa… et s’arrêtèrent sur l’image de Corinne.

– Tiens, Denis, tu as tes gants ? Prends le guidon. Je passe derrière. Mais fais gaffe.

Son frère lui sourit. Presque en frère ! Jusqu’à cet instant, il n’avait pu « qu’essayer » le lambretta sur les allées du quinconce des Jacobins, près de la cathédrale du Mans…

Près de Trouville, vers 16 heures, les garçons montèrent la tente en plein pré, avec l’autorisation du propriétaire.

– Nous avons de la chance, remarqua Serge : je préfère le champ et les vaches au camping municipal. Ce ne sera pas comme ça tous les jours.

– Moi, j’aime mieux le terrain de camping, le vrai !

– Toi, tu aimes mieux ! As-tu seulement déjà couché sous la tente, Denis ?

– Ça n’empêche ! On va se baigner ?

– Attends : on bouffe. Les sandwiches d’Avranches sont loin ! On se baignera demain matin, ou en fin de soirée !

– La série des conserves va commencer... Non, la plage d’abord !

– Oui, d’accord, petit frère !

Denis fusilla Benjamin du regard. Serge intervint :

– À propos, Jamy, comment as-tu convaincu le proprio de nous laisser son champ ?

– Ça n’a pas été difficile : il m’a trouvé sympathique !

– Quoi ?

– Et je lui ai promis de prendre du lait chez lui demain matin et de ne camper qu’une seule nuit.

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Ils se déshabillaient à l’ombre d’une cabine.

– Tiens, curieux, grogna Denis, nous avons tous trois des shorts de bain noirs. Je n’aime pas l’uniforme, moi. Alors, on va à l’eau ?

– Oui, si on y trouve une place.

– Oh, vous savez, continua-t-il, j’ai le contact facile et je ne répugne pas à...

– Ne commence pas à faire de l’esprit : il est de mauvais goût.

– Oh, monsieur l’abbé !

Benjamin haussa simplement les épaules. Denis reprenait ses chicaneries d’adolescent. Bon ou mauvais ? Il ne sut quel signe en déduire !

L’eau était chaude. Trouville, comme le reste de la France, n’avait pratiquement pas vu tomber une goutte de pluie depuis le mois de février et quelques averses en juin. Les deux frères nageaient bien. Mais Serge : mieux encore !

– Où est Denis ?

– Denis ? Denis ! Hello ! Ah, il est là-bas.

Denis se trouvait à une cinquantaine de mètres au large. Il nageait vigoureusement vers un pédalo.

– Je te parie un paquet de sèches qu’il y a des filles sur ce pédalo.

– Je ne marche pas, Jamy. D’abord, tu gagnerais à coup sûr. Ensuite, tu ne fumes pas. On y va ?

– Non. Il va se débrouiller. Je voudrais qu’elles le renvoient d’où il vient.

Le beau gosse nageait vigoureusement.

– Il ne les rattrapera pas.

– Oh si : vois, elles s’arrêtent !

– Elles sont gonflées ! Du bol !

– Du bol, du bol. Il ne pense qu’à ça. Pour l’instant, il n’y a pas de mal. Mais qu’il reste huit jours au même endroit et je ne réponds plus de rien !

Denis s’était hissé sur l’embarcation. On le voyait gesticuler et ces demoiselles ne semblaient éprouver aucun effroi. Il s’assit entre elles deux.

– Regarde-le. Rentrons : ne nous voyant plus, je suppose qu’il va revenir. Quel monstre alors !

Les deux jeunes gens se séchèrent au soleil, et après ce second bain se rhabillèrent.

– Dis donc, Jamy, tu as remarqué comme ton frère a bronzé en une seule journée ?

– Oui et ses cheveux ont blondi. Ne te pose pas de questions, va : tu comprendras ce soir.

Quelques instants passèrent.

– Tu as déjà fait de la couleur avec ton appareil photo ?

– Non.

– Dommage. J’ai l’impression que nous allons assister à un magnifique coucher de soleil, dans deux heures d’ici. Tiens, veux-tu ? Remontons jusqu’au port…

La mer était haute et forte, en ce jour de nouvelle lune : un bateau rentrait, mais l’activité n’était cependant pas très intense. Serge s’arrêta chez le boulanger et les deux copains s’en retournèrent à leur prairie.

Devant, à deux cents mètres, la mer. Derrière eux, les bois qui dominent Trouville. Benjamin partit alors chercher le lait et revint bientôt.

– Elle est chic, la fermière, dit-il en découvrant une bouteille de cidre bouché qu’il portait sous son polo : elle me l’a donnée.

– Décidément, tu dois lui être sympathique. Elle est jeune ?

– Relativement : la cinquantaine. Ils se mirent à rire… Denis n’a pas l’air de vouloir rentrer.

– Si, le voilà. Alors, don Juan ?

– Charmantes, les petites, et très accueillantes

– Hein ?

– Rassure-toi, je suis resté très digne.

– Hum ! Je te crois. Après ?

– La fête, c’est pour demain. À dix-sept heures, à leur domicile. Serge est invité.

– Je n’irai pas, tu es stupide. D’abord, nous serons partis.

– Justement, c’est bien plus drôle. Je leur ai tout de même dit que si nous n’étions pas là à vingt heures, c’est qu’il y aurait eu un empêchement.

– Farceur, va. Mais, mon vieux Denis...

– Ton vieux Denis : tu as à peine treize mois de plus que moi ! 

– Oui, bon. Eh bien, fais un effort pour rester désormais avec nous. On s’ennuie, sans toi. Si nous dînions ?

– Voyons... Au quatrième top, il sera exactement... vingt et une heures, cinquante-neuf minutes... Ici « France I Paris-Inter »…

– Ça va, ça va. Un mois sans radio, c’est super. Voyons : sandwiches au jambon, petits pois froids : il en reste. Non : « Épaule fumée de porc sur canapé, pois surfins à la calvadosienne, délices de Camembert, fruits ! ». Benjamin se fit théâtral : « Cidre normand, Château-la-Pompe ! »

– Tais-toi, bourreau ! : tu me donnes faim. Serge sortit la bouteille de cidre :

– À toi, Denis ! Quand elle sera vide, j’irai la reporter à la ferme.

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La tente était grande. On aurait pu y dormir à quatre sans difficulté. Mais toute simple.

– On bouffe froid, évidemment ?

Trois garçons dînant sur l’herbe d’un pré. Trois blue-jeans, trois paires d’espadrilles. Trois polos fripés. Rires, tapes dans le dos, papiers dans la figure.

– Qu’est-ce qu’on fout, après ?

– Une petite visite à Trouville. Et si vous voulez, on se baigne au coucher du soleil !

– Bain de minuit ! Chouette !

– Maintenant à la vaisselle. Dis donc, Didi ?

– Appelle-moi Denis comme tout le monde.

– Soit. Alors, Denis, veux-tu aller chercher de l’eau ?

– Pour quoi faire ?

– La vaisselle.

– La vaisselle !

– Oui. Tu vas jusqu’à la ferme là-bas. Tu demandes poliment de l’eau. Et fais attention : on a la réputation de garçons sympathiques.

– Et c’est dans le seau de chiffon que tu veux que je mette de l’eau ?

– Parfaitement !

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« Du petit village, qu’elle était au début du XIXe siècle, Trouville s’est transformée en cité somptueuse où les maisons de pêcheurs ont cédé la place aux hôtels les plus chics et aux villas les plus élégantes ; mille habitants en 1800, trois mille en 1850, sept mille aujourd’hui. »

– Tu es très convaincant, tu sais, Serge !

– Je me suis documenté, moi.

– Tu t’es documenté, toi. Eh bien, moi, ce n’est pas à l’histoire de Trouville que je m’intéresse, mais... oh...

Denis émit un sifflement peu discret à l’égard de deux beautés qui passaient. Il fut remercié d’autant de sourires charmants.

– C’est de la provocation ! À tout à l’heure mes frères.

– Denis, tiens-toi tranquille.

– Oh, ça va, monsieur l’abbé !

– Si tu cours après toutes les filles que tu rencontres, tu risques d’être essoufflé avant peu.

– Elles étaient roulées ces gonzesses, et puis elles me bottaient. Enfin... Bien que le sermon de monsieur l’abbé ne m’ait pas beaucoup convaincu...

=-=-=-=-=

Les garçons mangèrent assez rapidement. Après dîner, ils parcoururent la ville ; et depuis la plage, quasi déserte cette heure-là, ils assistèrent à un magnifique coucher de soleil. Puis ils passèrent près d’une demi-heure dans l’eau presque tiède…

Au retour, ils marchaient d’un pas égal. La nuit tombée, Trouville était plongée dans une ambiance de fête et de vacances. Denis rompit le charme…

– Les filles de La Rochelle ne sont pas bégueules du tout… Les filles de La Rochelle ne sont pas bégueules du tout… Elles portent des chemisettes qui...

– Denis, tais-toi. Il est tout de même malheureux qu’en pleine ville tu ne trouves rien de mieux que de hurler ce refrain de potache blasé ! Je sais, tu vas me dire qu’il n’y a pas là de quoi se fâcher, que je suis bourré de principes. Tu vas me parer du titre d’abbé et autres sottises de ce genre. Mais si tu te moques d’être considéré comme un voyou, cela ne nous laisse pas indifférents, Serge et moi.

Denis continuait de plus belle.

– Tais-toi où je te casse la figure lorsque nous serons sortis de la ville.

– Chiche !

Pourtant, il se tut. Le retour fut plutôt maussade et jusqu’à la tente Denis ne cessa de susurrer des gauloiseries. Benjamin ne disait rien, puis…

– Denis, tout à l’heure… euh… excuse-moi de m’être emporté.

– Ça va. Dégonflard !

– Bon. On fait la paix et on se couche. Donne de la lumière !

Serge suspendit une lampe torche à un mât. Ils déroulèrent leurs matelas pneumatiques.

– Pas de pompes, grogna Denis. On va devoir s’époumoner.

Sans s’en rendre compte, les garçons formèrent à ce moment un trio d’un comique rare. Les ombres se mouvaient, sur les côtés de la tente, de leurs joues en va-et-vient régulier, de leurs têtes qui les entraînaient dans un tangage déconcertant, des matelas enfin qui se balançaient de gauche à droite et de droite à gauche, au son inégal de leurs trois souffles conjugués. Serge termina le premier. Puis Denis. Enfin Benjamin.

– Comme on fait son lit, on se couche.

Ils se déshabillèrent rapidement. Tandis que Benjamin et Serge enfilaient leurs pyjamas, Denis fut bientôt dans le plus simple appareil.

– Qu’est-ce que c’est que cette exposition, grogna son frère ? Habille-toi, et en vitesse ! Je ne voudrais pas paraître pudibond, mais tu pousses un peu loin la fantaisie.

– Mon cher frère, excuse-moi. Je t’ai dit cet après-midi que je n’aimais pas les uniformes. J’ai acheté, avant de revenir, ce soir, un autre short de bain. Or il se trouve qu’il est plus court que le précédent. Imagine que soient entrevues sur les plages de Carteret des parties de mon épiderme qui n’auraient pas eu droit au bienfaisant soleil de Trouville ! C’est pourquoi, vois-tu ? (Joignant le geste à la parole) je vais me pommader ici... et là... d’une double couche de « Solnik », ce baume bienfaisant dont tu me reproches de faire usage... D’autant qu’il protège aussi des coups de soleil !

– Trêve de charabia. Tant de mots pour débiter de pareilles conneries ! Tu es malade, Denis ! Rhabille-toi, et en vitesse.

– Non, je ne suis pas malade. Je sais seulement que tu es gêné de me voir à poil. Tu es mon frère et...

– Pas le mien, coupa Serge. Tu es stupide.

– Voilà, je vous gêne. Tant pis pour vous. Vous n’avez qu’à fermer les yeux. Je tiens à être uniformément bronzé demain, moi. Je vous gêne... ; c’est curieux tout de même. À Sainte-Croix, pourtant, on dit de vous deux... oh, ce ne sont que des on-dit... que...

– Nous les connaissons ces rumeurs, trancha Serge. Nous savons aussi qui les colporte. Des types comme toi. Et pas sur notre compte seulement. Mais sur celui de tous les types propres qui n’ont pas pour unique idéal de faire l’amour ou de jouer les voyous. On est presque du même âge, c’est vrai. Tu as dix-sept ans et tu te crois un homme. Moi, je ne sais pas encore bien si j’en suis un…

– Ah, bon ?

– Idiot ! Toi, tu te conduis en gamin, c’est tout. Un gamin qui ne sait pas situer la frontière entre la plaisanterie et la connerie. Je me fous de te voir à poil ou en canadienne ! Ce qui m’importe, c’est de te faire comprendre que tu ne te grandis pas en jouant les blasés ou les durs, mais que tu te diminues, comme tu te diminues avec tes brunissages artificiels, tes cheveux oxygénés. Tu te veux non conformiste et...

Denis l’écoutait d’une oreille distraite et se pommadait les hanches… Mais soudain :

– Dis donc, siffla-t-il, de quel droit me fais-tu des remarques, je ne te suis rien que je sache ?

Assis sur son matelas, Benjamin se taisait. Il transpirait.

– Si, Denis, justement tu m’es quelque chose, ou plutôt quelqu’un ! Tu es le frère d’un copain et un copain toi-même. Je te connais de longue date. J’estime que j’ai le droit de te dire ce que je pense de tes pantomimes. Tu es beau garçon, tu le sais. Très beau, même, c’est vrai… Tu en profites ; et avec ça, tu es culotté...

– Tu trouves, s’enquit Denis, ironique ?

– Ça va. Et tu veux taper dans l’œil des filles. Sur la plage, tu joues ton numéro : effets de jambes, de torse...

– Et d’autre chose encore…

– Crétin. Je te vois très bien prétendre au titre d’Apollon 1960. Tu sais ce que tu deviens, Denis ? Un...

N’y tenant plus, Benjamin interrompit d’un geste son ami et bouscula son frère, menaçant :

– Denis, tu vas t’habiller ou sortir. Si tu es partisan du naturisme, tu vas pouvoir t’exhiber dans la prairie : il y a déjà des vaches. Mais c’est maintenant ou je te flanque une rouste ! Et pour ce, je demande l’aide de Serge !

– Lâches, va : deux contre un !

Le cadet prit dans le sac son pyjama et enfila la veste qu’il boutonna avec soin. Puis il mit son pantalon et le plus calmement du monde s’enroula dans sa couverture.

– Belle journée, chantonna-t-il.

Les deux autres entrèrent dans leurs duvets. Serge éteignit la lampe.

– Bonne nuit, les gars.

Un seul écho : « Bonne nuit. »

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Vendredi 12 juillet 1957

Un coq les réveilla. Les garçons furent sur pied en un instant. Benjamin partit aussitôt chercher de l’eau ; quand il revit, son frère faisait « bouillir le lait ».

– Bonjour Denis ; finies, les histoires, j’espère...

– Oh ! Si ça me plaît ! Je ne suis pas un gamin.

– Laissons ça. On déjeune, et on décampe.

Une demi-heure après, les scooters étaient chargés.

– Denis, aide-nous. Il faut laisser place nette. Et l’on va passer à la ferme avant de filer pour remercier.

Les engins bondirent et, en quelques secondes, parcoururent les cinquante mètres du mauvais chemin qui menait à l’endroit. Là, ils retrouvaient la grand-route.

Ils saluèrent les fermiers. Aujourd’hui, l’homme n’était pas aux champs. Serge remercia puis :

– Elles s’annoncent belles, les récoltes ?

– Oh, couci-couça ! Tenez les gars, je vais tout de même vous laisser une bouteille de cidre. Du bon. En souvenir du pays.

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Cette première nuit « seuls dans un pré », les aînés l’avaient appréciée. Denis aurait préféré un « vrai » terrain de camping… Il s’en ouvrait partout ! Souvent, une prairie aménagée, généralement associée à une ferme…

Finalement, ils n’avaient fait que passer près de Caen. Serge avait un peu insisté :

– On irait voir l’Hôtel des Quatrans qui date du milieu du quinzième siècle, en centre-ville. D’après ce que j’ai pu lire, les bombes l’ont épargné, alors que le vieux Caen a été détruit aux trois quarts. Il paraît qu’un immense quartier est en train de s’élever tout près, sans doute pour devenir un nouveau centre-ville, avec des constructions très modernes… ça doit être extraordinaire, ce chantier !

– On fait le tour de France comme décidé : les plages, les châteaux de la Loire, la côte de Nantes à Biarritz, la Méditerranée, la remontée vers Paname, une escapade jusqu’à la mer du Nord et retour au pays. Un point, c’est tout !

– Ça alors, Denis, quand tu prends les choses en main, on ne te reconnaît plus, lui lança Serge en rigolant !

Et il n’avait pas insisté…

Ils avaient pris le chemin le plus sage pour s’installer pour une nuit au bord du Loir, en évitant de reprendre

– Et, dis donc, mon Didi…

– Ah ! Tu sais que tu m’agaces…

– Bon, frérot…

– C’est pire ! Appelle-moi Denis… Ou Letellier, carrément ! Compris, P’tit Ben ?

– Ça va ! Et puis entre nous, si tu t’intéressais plus à ta ville qu’aux copines du lycée…

– C’n’est pas incompatible…

– … tu serais venu avec maman et moi à la consécration de l’église Sainte-Thérèse, c’est près des Glonnières… Elle est moderne ! Et très belle… Et les Allemands ont contribué au financement du clocher… juste à côté ! 

– Les clochers sont toujours sur les églises !

– Alors, là, il va falloir réviser tes connaissances…

– Arrête de crâner, Sergio ! Monsieur l’abbé mon frère voudra m’emmener à la messe dimanche et je l’entends déjà ! L’architecture moderne… Il se prend pour Le Corbusier !

– Tiens, tu n’es pas si ignare que tu le dis, Denis. À propos de Le Corbusier, sais-tu que nos parents se sont connus dans Le Pavillon des Temps modernes à Paris, pendant l’expo…

Denis l’interrompit…

–… sition universelle de 1937. Oui, je sais. Papa me l’a dit ! Il m’a même montré l’album photo de ces années-là. C’était un dimanche matin, le lendemain de mes treize ans. Je m’en souviens, tu penses ! La première fois que j’ai refusé d’aller à la messe ! Et papa m’a dit « Ça ne fait rien, l’essentiel, c’est d’avoir la foi… Moi, je vous accompagne toujours pour les grandes fêtes chrétiennes… Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, le 15 août, Noël… C’était la tradition chez mon grand-père ; et puis le 15 octobre, car ta mère y tient beaucoup. On va à la messe du matin ce jour-là, avant l’ouverture du magasin, si ce n’est pas un dimanche. » Et tu es parti ce dimanche-là avec M’man pour la grand-messe à Notre-Dame de la Couture… Papa m’a dit « Assieds-toi dans le salon » et il est parti chercher un album de photos dans la chambre… Il m’a raconté l’histoire de sa rencontre avec maman ! Pendant que vous étiez à la messe ! Je lui ai demandé si tu savais tout ça et il m’a répondu que oui… « Mais j’ignore si maman lui a confié l’album, a-t-il ajouté… N’en parlez pas entre vous ». Et puis, j’ai oublié tout ça, presque tout…

Benjamin n’en revenait pas et Serge s’était tu. L’aîné réalisait que son cadet et lui étaient quelque part aussi secrets l’un que l’autre, et surtout l’un pour l’autre…

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Ils se firent un itinéraire hors grandes routes, passèrent toutefois à Falaise et Argentan, traversèrent la forêt d’Écouves, retrouvèrent les Alpes mancelles : ils firent une halte au bord du Sarthon à Saint-Céneri-le-Gérei pour déjeuner auprès d’une ferme ; ils prirent le temps de se baigner à Coco plage, près de Sillé-le-Guillaume et filèrent vers le sud en passant par Solesmes ; ils parvinrent en soirée à Montreuil-sur-Loir où ils savaient trouver un camping à la ferme.

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 5

Confidences sur le Gois

 (Extraits)

  [Les titres et paragraphes signalés comme étant « réservés » sont ignorés sur le site pour ne pas déflorer l’intrigue, en particulier s’ils se rapportent aux deux parties de l’ouvrage qui ne seront pas publiées ici (Pour l’amour de Jade et Au risque de tout perdre)]

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Samedi 13 juillet 1957

De Montreuil-sur-Loir à Mauves-sur-Loire.

(Sous-chapitre réservé)

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Dimanche 14 juillet 1957

Mauves-sur-Loire, Nantes, Beauvoir-sur-Mer. Jamais depuis le premier jour ils n’avaient trouvé de propriétaire assez complaisant pour leur prêter son pré. Denis aimait mieux cela. Au contraire, les deux amis préféraient la solitude aux terrains de camping surpeuplés. Souvent, cependant, ils s’étaient fait des amis d’un jour : groupes de jeunes comme eux, couples d’ouvriers en vacances pour trois semaines ; des gens assis avec leurs caravanes ultramodernes ; et puis les fervents du camping : un short, une chemise, une boîte d’allumettes, une gamelle, une couverture…

Ils avaient quitté Mauves-sur-Loire à 8 heures. Ils roulaient depuis plus d’une heure ; trois vies sur quatre roues. Quatre roues qui effleurent l’asphalte.

– Moins vite, Serge, j’ai charge d’âme.

– D’ac.

– On ira à la cathédrale pour la messe !

– Soit.

– Ah non, vociféra Denis. La messe, tu t’en passeras ! Cinquante-deux fois l’an, plus Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, Noël, le 15 août et la Saint-Glinglin, tu ne t’en lasses pas ? Aujourd’hui qu’on est un peu libres... D’ailleurs : Serge n’y va pas, moi non plus et tu le sais.

– Si Serge n’y va pas, il a de bonnes raisons. S’il n’a pas la foi, la pratique ne lui servirait à rien. Mais toi...

– Je n’y crois plus.

– Tu mens... Puisque tu prétends avoir perdu la foi, ça te permettrait de la retrouver, et aussi de réfléchir un peu à l’état de ton âme : il y a du pain sur la planche. Après tout, fais ce que tu voudras. 

Les deux machines glissèrent, puis s’arrêtèrent. La messe de neuf heures commençait. Contre toute attente, Denis accompagna son frère. Pendant que les deux Letellier pénétraient dans l’édifice, Serge partait faire les emplettes nécessaires au déjeuner.

Benjamin et Denis s’agenouillèrent côte à côte. Au bout de quelques instants, Denis s’assit. Au moment de l’Épître, son frère l’imita...

« Épître du bienheureux apôtre Pierre “Mes bien-aimés : soyez tous unis dans la prière, compatissants, vous aimant en frères, miséricordieux, modestes, humbles : ne rendant point mal pour mal, ni malédiction pour malédiction ; mais au contraire, bénissant parce que c’est à cela que vous avez été appelés, afin de posséder la bénédiction en héritage. Que celui donc qui veut aimer la vie et voir des jours bons défende la langue du mal, et que ses lèvres ne profèrent point les paroles de tromperie. Qu’il se détourne du mal et fasse le bien ; qu’il cherche la paix et la poursuive ; parce que les yeux du Seigneur sont sur les justes, et ses oreilles à leurs prières ; mais la face du Seigneur est sur ceux qui font le mal. Et qui est-ce qui vous nuira, si vous avez le zèle du bien ? Et si même vous souffrez pour la justice, vous serez bienheureux. N’ayez donc aucune crainte d’eux : et ne vous en troublez point. Mais glorifiez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur Jésus Christ.” Domine Dominus noster, quam admirabile est nomen tuum in universa terra … »

Le desservant plaça le livre à gauche. L’assistance se leva. Le prêtre lut l’Évangile en latin, puis en français.

« Lecture du Saint Évangile pour le cinquième dimanche après la Pentecôte. Évangile selon saint Mathieu. “En ce temps-là : Jésus dit à ses disciples : si votre justice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. (…) Et moi, je vous dis : quiconque se met en colère contre son frère sera justiciable du tribunal (…) ; et qui lui dira : Fou ! sera justiciable pour la géhenne du feu. Si donc tu viens présenter ton offrande à l’autel et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; et alors, viens présenter ton offrande.” Que le respect du Saint Évangile vous fasse obtenir le pardon de vos fautes… »

Denis affectait une profonde indifférence pour l’office auquel il assistait. Il feignait s’intéresser à l’architecture de l’édifice. Il est vrai que le chœur est si remarquable qu’il peut détourner l’attention des fidèles...

Benjamin semblait rêver. Il songeait. Tandis que le prêtre annonçait les fêtes et les services de la semaine à venir, il se rappelait l’Épître : « Quiconque se met en colère contre son frère sera justiciable du tribunal (…). Si donc tu viens présenter ton offrande à l’autel et que là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; et alors, viens présenter ton offrande ». Denis, son frère… ou pas ?

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Denis… Croit-il, ou pas ? C’est vrai. La foi se perd. Le monde d’aujourd’hui cherche à ignorer Dieu. Serge ne croit pas en Dieu. Il est athée. Pourtant il est intelligent. Comment peut-il être athée ? Comment peut-il comprendre le monde sans Dieu ?

Pour le marxisme, « la religion est l’opium du peuple »… Matérialisme historique et dialectique… Non, c’est impossible. Il faut un architecte à cet univers immense que l’homme, fourmi sur l’océan, s’efforce de conquérir. L’évolutionnisme. Il est certain, mais qui a mis en marche cette évolution, sinon Dieu ?

Réflexions. Idées. Certitudes. Benjamin croyait en Dieu. De tout son être, en cet instant, transpirait une foi profonde, pas d’affectation, pas d’hypocrisie. Une foi sincère, réfléchie. Une foi ardente : celle dont on vit. Pourtant, son visage était triste. Triste et sérieux. Visage franc. Visage d’adulte. Il pensait à son frère. Devait-il considérer l’attitude de Denis comme l’expression d’un désir d’indépendance trop longtemps refoulé ? Ou simplement comme la manifestation d’un état d’esprit qui passerait avec le temps ? Ou était-ce une façon de masquer les inquiétudes, les soucis qui le tourmentaient ? Ce devait être cela : Denis était inquiet. Pourquoi ?

Benjamin ne savait que penser. L’orgueil de son cadet l’empêcherait de se confier, et Benjamin ne pourrait pas l’aider. Plus il réfléchissait, plus il était persuadé qu’il y avait en Denis et l’enfant, et l’adulte, et l’adolescent tourmenté par cette inquiétude, inquiétude suspicieuse et angoissante, inquiétude indéfinissable dont il essayait de se débarrasser.

Quant à lui, Benjamin, en sa tête, en son cœur, cette question prégnante et lancinante, de plus en plus revenue : Denis était-il son frère ?

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Le credo touchait à sa fin. Offertoire, consécration.

Quand l’assistance se fut dispersée, les deux frères se retrouvèrent côte à côte.

– Alors Denis ?

– Plus que deux dimanches : ça fera en tout quatre matinées gâchées. Et tout cas ce matin, j’ai échappé aux courses !

Serge revenait vers eux.

– J’ai acheté du pain, de la macédoine de légumes, des biftecks et une boîte de pâté. J’ai pris trois photos avec ton appareil, Jamy.

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(Paragraphes réservés)

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Lundi 15 juillet 1957

De Beauvoir-sur-Mer à L’Épine, par le Gois.

(Sous-chapitre réservé)

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Mardi 16 juillet 1957

Départ de Noirmoutier.

(Sous-chapitre réservé)

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Mercredi 17 juillet 1957

Ils avaient fait une halte à Angoulême pour photographier la cathédrale Saint-Pierre et planté le même jour la tente à Barbezieux. Libourne, Bordeaux… Ce matin, ils étaient encore à Arcachon... Puis cent kilomètres de route toute droite, avec un crochet pour Parentis-en-Born où les pins couverts de strobiles tendres poussent maintenant à l’ombre des derricks… Route droite, monotone. Pins et landes. Bruyères, genets. Pins. Dunes et pins.

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Seize heures : ils arrivaient à Dax.

Serge et Benjamin laissaient maintenant Denis faire le fantasque tant que ses trouvailles et ses incartades ne risquaient pas de troubler l’ordre établi. Benjamin surtout était indulgent pour son frère. Quand Denis était seul, il n’était plus le même. Il s’asseyait sur une pierre, s’adossait à un arbre, triste, le regard ailleurs... inquiet. Deux fois, il avait téléphoné à Paris sans le révéler aux autres. Benjamin s’en était rendu compte et n’en avait rien dit. Il espérait par sa gentillesse fraternelle, l’amener à se confier, à lui expliquer ce qui n’allait pas. Mais dès que Denis réalisait le désir de son frère, il faisait une pirouette et tout était fini.

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Serge plantait le dernier piquet.

– Terminé !

Puis, à l’intention de Denis : « On va au ravitaillement ». Les deux amis s’éloignèrent.

– Que mange-t-on aujourd’hui ? Il nous faut quelque chose qui nous permette de composer un menu sensationnel… Voyons… « Roues et boyaux »…

– Hein ?

– Oui, pour la charcuterie.

– Et alors ?

– Eh bien, les roues ! Roues de bicyclette : Dax, Darrigade…

– Oh ! Tu vas chercher tout cela bien loin ! Non, pas ça. C’est bon pour me couper l’appétit. Voyons voir…

Chaque jour, ils composaient ainsi leurs menus et les envoyaient à leurs parents sur carte postale, avec le résumé des activités de la journée. Ils n’avaient reçu aucun courrier, mais téléphonaient tous les deux jours, alternativement chez les Dubray et les Letellier. Deux mots revenaient sur toute correspondance : « beau temps ». Le ciel était bleu depuis la première journée.

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 6

Etxegoihen

 (Chapitre entier)

À leur retour, Serge et Benjamin trouvèrent Denis entouré d’un groupe de jeunes gens auquel il racontait une histoire. Ses auditeurs s’esclaffaient.

– Celle-là, elle est bonne. As-tu compris au moins, Christian ? Je pourrais te faire un dessin.

– Ah, voilà les autres.

Denis fit les présentations.

– Christian, Ralf, Joana et Inès. Biarrots de souche. En vacances à scooter. Ce sont nos voisins, là, les deux tentes biplaces. Voici Benjamin, mon frère, et Serge.

Ralf intervint, pour complément d’information ;

– Baultner, futur avocat… Christian Ratran. Joana et Inès Batolgat.

– Benjamin et Denis Letellier, Serge Dubray, tous trois Manceaux.

– Eh bien, ce n’est pas tout, reprit Ralf. Puisque nous allons à Biarritz comme vous, si vous le voulez, nous ferons le voyage ensemble. En attendant, je vous invite à notre table, à condition toutefois que vous apportiez vos provisions.

Ils firent cercle. Ralf et Inès, Denis, Joana et Christian, Serge, Benjamin. On fit passer la charcuterie. Christian appela :

– Hé, Inès, du pinard, please…

– Ainsi pour vous les vacances se terminent ? Encore une vingtaine de jours pour nous trois. Nous sommes partis de Vannes le onze. Nous comptons faire la Côte d’Azur, la Provence, Paname et le Cantal où nous retrouverons des copains, avant un retour direct vers Vannes.

– Pas mal, approuva Ralf. Christian et moi, nous sommes partis le 4. Côte d’Azur et Massif central. Nous avons retrouvé les filles à Perpignan et continué ensemble.

– Un coup de pot, Mesdemoiselles, sourit Serge : rencontrer des gars sympas à Perpignan tomber sur des Biarrots…

– Oh, nous nous connaissions : c’était convenu.

Benjamin se fit plus froid :

– Et vous vous connaissez mieux, maintenant ?

– Euh, oui. Nous nous étions rencontrés à une surpatte à la fin de juin. Oh, à propos de surpatte, Christian en organise une chez lui demain soir. Vous êtes des nôtres, évidemment.

– Nous ne pourrons pas, s’excusait Serge. Denis bondit :

– Formide, les gars, c’est épatant. Rien ne nous empêche d’y aller : on a prévu de passer la journée à Biarritz. C’est d’accord, hein, Serge ? Ça va être au poil !

Ralf reprit :

– Les vieux de Christian sont à Menton. À Biarritz, vous ne connaissez personne, sans doute ?

– Non, admit Benjamin.

– Bon, je vous trouverai des cavalières. Que faites-vous, cet après-midi ?

– Plage.

– Et ce soir     ?

– On dort.

– Vous viendrez bien avec, nous, on va guincher ?

– Pas moi, Ralf, je reste ici : je suis à plat.

– Je reste aussi, renchérit Serge. Seul Denis accepta.

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Denis était parti derrière Christian…

– On aurait peut-être dû accepter, soupira Serge !

– Oui, je sais. Ça m’ennuie aussi. Enfin… Tiens, je ne dors pas, j’ai envie d’aller faire un tour. Tu viens ?

Les deux amis sortirent. Serge alluma une gauloise.

– Je ne t’en offre pas.

– Non merci. Ville ou campagne ?

– Campagne.

– La 10 ou la 647 ?

– Comment ?

– Nationale 10 ou nationale 647 ? Je veux dire : beaucoup de circulation ou pas un chat ?

– Ah ! 647 !

Ils s’engagèrent sur la grand-route.

– Où va-t-on ?

– À Orthez. Disons plutôt : vers Orthez ; nous allons marcher pendant une demi-heure et revenir : j’adore marcher la nuit.

– Et moi, regarder le ciel. Tiens, la dernière fois que j’ai eu ce bonheur, c’était dans la nuit qui a précédé notre départ…

Une voiture les croisa, pleine de jeunes gens hurlant une chanson de marche, à leur intention, sans doute !

Benjamin reprit :

– Je n’aurais pas dû laisser Denis.

– Que veux-tu qu’il lui arrive ?

– Rien, mais je le connais. Et puis, avec la bande qui l’emmène… Tiens, eux, je te parie…

– Quoi ?

– Non : tu verras tout à l’heure.

Les deux garçons rentrèrent peu avant minuit.

– On les attend ou on dort ?

– Je te fais une partie d’échecs.

– D’ac. Ça va lui faire prendre l’air.

C’était la première fois depuis le départ qu’ils avaient l’occasion de se servir de ce jeu. Il appartenait à Serge. Il n’avait que quinze centimètres de côté : un vrai bijou. Ils placèrent les pièces qui s’incrustaient dans l’échiquier.

– À toi l’honneur.

Les parties qu’ils disputaient étaient toujours très longues. Le silence s’établit sous la tente, coupé de temps à autre par quelque exclamation.

– Zut, je ne l’avais pas vu…

– Pff, tiens, mort, ton cheval. Dis donc, on ne voit plus grand-chose.

– Fouille dans mon sac, derrière toi, poche de droite. Tu y trouveras une pile neuve.

– Tu n’oublies rien, Jamy ! Attention, je la change.

Serge ouvrit le boîtier.

– Tiens, craque une allumette, Jamy.

La lueur vacilla. Le boîtier claqua.

– Bon, continuons.

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– Échec au roi, Manda.

– Pas pour longtemps.

Serge avança sa reine :

– Échec au roi, Jamy.

– Mon pauvre ami regarde, je bouge ma tour. Je ne suis plus en échec et je te dis : échec et mat.

– Hein ? Ah, oui. On remet ça ?

– Bientôt 2 heures ! Non, on se couche.

Ils se dévêtirent rapidement. Benjamin éteignit la lampe.

– Fatigué ?

– Assez. Bonsoir.

– Bonsoir.

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Un bruit de voix les réveilla. Benjamin enfila son blue-jeans et sortit :

– Ne faites pas trop de bruit : nous ne sommes pas seuls, ici.

Une voix grogna :

– On ne peut pas dormir en paix, non ?

– Salut, Benjamin. Tu as manqué beaucoup, tu sais. Ton frère est un joyeux luron ! Bonsoir !

– Bonsoir. Allons, rentre, Denis. J’ai sommeil, moi !

– Oui, oui, ça va, j’arrive.

Benjamin referma la tente. On entendit Ralf :

– Tu viens, chérie ? Salut, Christian ! Bonsoir, Joana. Il appuya sur les mots : « Dormez bien ».

Dans leur tente, Benjamin regarda Serge :

– C’est de cela que je voulais te parler hier soir.

– Quoi donc, marmonna Denis ?

– Toi, dodo. Cinq heures vingt. Tu ne t’es pas souvent couché à pareille heure !

– Que tu crois !

– Tu es ivre, mon pauvre vieux. Ce sont de beaux cocos que tu nous as dégottés là.

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Jeudi 18 juillet 1957

Les jeunes gens levèrent le camp vers dix heures trente. Serge fit la remarque. :

– D’habitude, nous partions toujours vers sept heures et demie.

– Toi, tu t’en fous, de partir à sept heures et demie. Moi, je suis fatigué, réplique Denis.

– Sans blague ? T’es fatigué ?

Le ton de Serge devint cassant

– Et pourtant, je suppose que tu as mieux dormi que nos bons camarades…

– Ah, ça !

Ralf et Christian sourirent niaisement.

– Bon. Alors on part. Il est vrai que nous n’avons guère qu’une cinquantaine de kilomètres à parcourir.

Les six machines démarrèrent de concert. Benjamin s’arrêta :

– Denis, mets donc ton casque.

– Pas besoin. Pas vrai, Ralf ?

– Nous n’en avons pas, admit l’interpellé. Mais Benjamin à raison tu ferais bien de t’en coiffer !

– On bout, là-dessous, gémit l’intéressé en fixant la sangle.

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À Bayonne, Serge demanda à s’arrêter pour prendre quelques photos.

– D’ac, fit Ralf, mais tu nous offres un pot.

– Offre-le si tu veux : je n’ai pas six cents balles à dépenser ce matin.

– Radin : je vous l’offre, moi.

– Va bene, Denis : tu es un chef.

– Idiot, lui souffla Benjamin.

Tandis que les cinq autres s’attablaient à la terrasse d’une brasserie, les deux chasseurs d’images firent quelques pas dans la ville ; Benjamin ajouta une nouvelle cathédrale à son tableau, tandis que Serge risquait sa première photo en couleur sur l’Adour.

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De Bayonne à Biarritz, il n’y a que sept kilomètres de route. Depuis le départ de Dax, l’allure était nettement plus rapide, les Biarrots n’obéissant pas aux règles de prudence auxquelles auparavant Benjamin astreignait la petite troupe. Ne voulant pas jouer les trouble-fête, il suivait l’allure. En sept minutes, on fut à Biarritz. Là, Benjamin, Serge et Denis se séparèrent de leurs compagnons : ces derniers rentraient chez eux.

Il fut convenu qu’on se retrouverait à 21 heures chez Christian le lendemain soir.

– Surtout, recommanda Christian, n’apportez rien : il y a tout ce qu’il faut à la maison. Et puis, venez en blue-jeans.

Recommandation heureuse ! Seul Benjamin avait en son bagage une tenue habillée classique qu’il regrettait d’avoir emportée…

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Vendredi 19 juillet 1957

– Tu es sûr que c’est là ?

– Oui, oui, dit Denis d’un ton rassurant. C’est tout ce qu’il y a de plus chic… Voyons, avenue de la Paix. C’est ici : une grande maison blanche « Etxegoihen », c’est ça « Propriété privée, défense d’entrer ». Hé, les gars, regardez la plaque : Comte et comtesse Jean Ratran de Bassussary. Pas mal : Christian ne nous avait pas dit cela.

Serge réfléchit un instant, puis se souvenant :

– Bassussary, c’est un patelin à côté de Biarritz, ça. Il doit être de vieille noblesse, ton Christian.

Ils avaient laissé les scooters près des tentes, mis des chaussures de ville et enfilé des vêtements propres : blue-jeans et chemises. Serge portait une veste, Denis et Benjamin leurs pulls. Ils s’engagèrent dans l’allée. À trente mètres, une grande villa blanche des lumières au rez-de-chaussée. L’allée était large et rectiligne ; de chaque côté, des massifs, des rocailles, des petites pelouses, des touffes de fleurs. Tout cela devait être fort joli, au soleil.

Ils gravirent une dizaine de marches. La porte était ouverte : ils s’arrêtèrent dans une vaste entrée, brillamment éclairée. Sur les murs, des têtes de sangliers, de cerfs aux cors magnifiques. Un aigle empaillé fixait d’un œil brillant les visiteurs. Christian apparut, tandis que Denis appréciait :

– Pas mal, pas mal du tout ! Bonsoir, vicomte.

– Bonsoir. Vous êtes exacts, messieurs : ma montre dit : 9 heures juste ! Venez, c’est par ici. Vous êtes les premiers. Enfin, presque : Ralf a passé l’après-midi ici ; il est à la cave… Entrez, nous y sommes : c’est là qu’on reçoit, généralement.

Ils pénétraient dans une salle très grande. Les plafonds étaient hauts et des lustres de cristal y étaient suspendus. Sur les murs, des appliques dont chacune était un joyau complétaient l’éclairage. Trois divans, des fauteuils recouverts de cuir. La grande table de noyer qui avait été repoussée sur le côté disparaissait sous un monceau de disques d’où émergeait un magnifique électrophone.

Des voix parvenaient de l’entrée. Ralf apparut, plusieurs bouteilles dans les mains et, derrière lui, des jeunes gens parmi lesquels les demoiselles Batolgat.

– Ah : Personne ne manque. Serge, Denis, Benjamin, je vous présente Marilyn, de Paris, en vacances à Biarritz, Alice, de Paris également et également en vacances à Biarritz. Anita, de… euh…

– De Reims.

– De Reims, en vacances à Biarritz. Et Gilbert de Castelforce, un mien cousin, et ?

– Laurette, une amie, compléta ledit cousin.

– Serge, Denis et Benjamin, tous trois Manceaux. Allons, pas de cérémonie. Je propose que pour commencer la fête, nous buvions une coupe de champagne. À toi, Ralf !

Christian sortit une douzaine de flûtes tandis que Ralf faisait sauter le premier bouchon. Benjamin étudiait ceux qui l’entouraient. Les filles d’abord.

Joana et Inès Batolgat. Inès devait être la plus jeune. Dix-huit ans, peut-être… Joana en portait vingt. Brunes toutes deux, elles avaient le type espagnol. Marilyn, vingt ans ? Elle arborait un décolleté provocant… Benjamin ne put se retenir de penser qu’elle le portait bien. Petite et mince, talons hauts. Autant Marilyn était brune, autant Alice était rousse. La première impression de Benjamin fut qu’elle n’était pas belle. Et puis si, elle avait un certain chic, malgré les chaussures plates, le blue-jeans javellisé et le super-collant. Malgré ? Peut-être à cause d’eux… Anita, même âge ? Petite, brune, élégante. Laurette avait l’air mal à l’aise et pas du tout dans son élément. Serge se livrait au même examen qui l’amena à conclure qu’elle était la bonne des Castelforce et la propriété exclusive de Gilbert du même nom.

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Christian passait des slows et des tangos, inlassablement. Benjamin songea à la devinette : « Quelle différence y a-t-il entre le tango et le judo ? - Au judo, certaines prises ne sont pas permises ! »

Il choisit quelques pasos, quelques rocks et même un charleston qu’il substitua aux disques de son hôte. Le tango finissait. Une marche tomba sous le saphir.

Surpris, Ralf et Christian prirent le rythme. Benjamin regarda Serge : il s’amusait comme un fou, faisant virevolter sa cavalière qui suivait comme un automate, puis, soudain, trébucha et s’écroula.

– Holà, je ne puis plus… Arrête, chéri.

Serge haussa les épaules, l’aida à s’asseoir et vint à Benjamin.

– Merci, lui souffla-t-il. Ce coup-ci, on se tire.

Sorti de sa torpeur par le rythme nouveau, Gilbert se leva et glissa quelques mots à Christian.

– Ouais, bien sûr.

Gilbert entraîna Laurette. On les entendit monter à l’étage. Serge insistait :

– Va à la recherche de ton frère et revenez pour dire au revoir. Je me charge des banalités d’usage.

=-=-=-=-=

Quand Benjamin passa la porte, la fraîcheur de la nuit le surprit agréablement. Il aspira une bouffée d’air marin, descendit les marches du perron et s’engagea dans l’allée ; il la parcourut complètement et ne trouvant pas son frère entreprit de faire la tour de la villa. Des bruits, des rires le dirigeaient, et soudain il fut derrière eux.

Couché sur le sol, les vêtements en désordre, Denis dégrafait d’une main fébrile la robe de sa compagne, en l’embrassant avec la fougueuse maladresse d’une jeunesse ivre d’alcool et de désir.

Benjamin ne dit rien, mais il releva son frère avec une brusquerie rageuse, le gifla par deux fois et l’entraîna par le bras jusqu’à ce qu’ils fussent sortis de la propriété. Denis n’offrait aucune résistance.

– Confus et maté, songea l’aîné. Ou trop saoul pour réagir ? Au bout de quelques minutes,

Serge les rejoignit.

– Voyant que vous ne reveniez pas, j’ai salué pour nous trois. J’ai même proposé de raccompagner ces demoiselles, mais Alice ronfle sur un divan et il paraît que les Batolgat restent là. Quant à la conquête de Denis…

– Elle est bien où elle est, trancha Benjamin. Ils se turent jusqu’au campement.

– Quelle saleté que tout ça, maugréa Serge en fermant la tente, et il est trois heures passées.

Denis était écroulé sur le sol. Son frère gonfla deux matelas et Serge le sien, puis ils l’étendirent.

Quelques minutes plus tard, ils dormaient.

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 7

Les mots de trop

 (Chapitre entier)

 

Samedi 20 juillet 1957

Serge se leva le premier. Habillé, il sortit, fit sa toilette et se rasa. Puis il vint secouer Benjamin.

– Debout, là-dedans. Dis donc, ton frère ronfle comme un bienheureux…

– Réveille-le. Tu es prêt ? Va, si tu veux, chercher du pain : il n’en reste plus pour le petit déjeuner.

– D’ac.

Denis cligna des yeux, se dressa soudain sur un coude, s’étira et se mit debout ; son frère était déjà sorti pour se nettoyer.

Quand Benjamin revint sous la tente, Denis, les vêtements à peine défroissés, l’attendait, le regard mauvais. Il attaqua aussitôt. :

– Benjamin, t’es un dégueulasse. Tu n’es qu’un petit salaud capable de toutes les bassesses : hier soir, tu m’as giflé comme tu l’aurais fait à un gosse. Et devant une fille. Et cela parce que tu savais que je ne répondrais pas, parce que tu savais que je ne voudrais pas faire de scandale. Je…

– Oh, ça va. Je ne t’ai fichu que deux baffes et tu en aurais mérité une volée. Quant à la crainte du scandale, ne l’invoque pas : dis plutôt que tu étais assommé par l’alcool. Je pensais que tu aurais assez d’esprit pour ne pas reparler de cette soirée.

– Ah, tu crois cela ? Tu pensais sans doute que j’étais une mauviette ? Le gentil petit frère bien obéissant ? Qui se laisse insulter en public… Et ce, au moment où…

– Oui, au moment où tu commettais la plus grosse bêtise de ton existence. Tu as mieux à faire que détrousser les filles, je t’assure. Et…

– Pff, pauvre innocent : tu crois sans doute que je suis un pur ? Franchement, imaginais-tu ton petit Denis comme un exemple de chasteté ? Que croyais-tu ?

– Je n’imaginais rien du tout. Je sais que tu es un petit vicieux. Mais j’ignorais que chez toi ça tournait à l’obsession.

– Un petit vicieux ? Tu en as de bonnes. Et alors ? Si j’ai envie de faire l’amour, moi ? J’ai des démangeaisons dans le bas-ventre, vois-tu, et je veux me les passer.

– Denis, tais-toi :

– Non, je ne me tairai pas : si tu t’imagines que ç’aurait été la première fois que je couchais avec une fille, tu te fourres le doigt dans l’œil, mon pauvre type ! Que pensais-tu donc qu’il avait fait ton saint frère quand il cherchait une excuse pour être rentré à cinq heures du matin d’une surboum, d’une surboum à laquelle ton pauvre type de père t’avait défendu d’aller : « bachot, bachot » ? Ce crétin !

Benjamin avait blêmi.

– Si tu insultes encore une fois papa, je te fous en bouillie.

– Ça va… Et ces pèlerinages et retraites dans tous les lieux saints du département que ce bon aumônier faisait avec les bons chrétiens de seconde de Saint-François-Xavier, tu sais où je les passais, moi ? Au Mans ou ailleurs, et pas à faire des prières…

Serge entra à ce moment-là, une baguette de pain à la main. Voyant Benjamin, blanc de rage, transpirer et fermer les poings, et Denis dans un état d’excitation inhabituel, il resta là béat, les bras pendants. Denis ne s’était pas interrompu.

– Pauvre imbécile qui voulait hier retirer son innocent petit frère des griffes de vilaine enjôleuse. Le petit frère, il a pratiquement ton âge et ça fait un temps qu’il a perdu sa fleur ! Il n’est pas partisan des amours platoniques, le petit frère ! Mais a-t-il été quelquefois amoureux, le grand frère ?

– Denis !

– De son copain Serge ? Ou de sa mère, la veuve du capitaine Sylvain Dubray, « mort pour la France »… Comme s’il n’avait pas pu se tenir tranquille, celui-là ! Ah…

Denis s’écroula en gémissant. Serge venait de le gratifier au menton du plus formidable coup de poing qu’il ait jamais eu envie de lancer.

=-=-=-=-=

Les deux scooters roulaient depuis une heure. Bientôt, on arriverait à Oloron. L’étape Biarritz-Oloron aurait dû permettre aux trois garçons de s’arrêter ici ou là, de faire de ces quelques kilomètres une vraie promenade touristique. Mais aucun d’eux ne songeait à admirer le paysage ni à prendre des photographies. Ils n’échangeaient pas une parole. Serge menait bon train et Benjamin suivait, rapidement, malgré les sinuosités de la route : aujourd’hui, on les longeait. Demain, on franchirait les Pyrénées.

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Denis gardait un visage aux traits figés dans une expression à la fois rageuse et tourmentée. Le regard fixe, indifférent à la route, il se laissait bercer par le mouvement du Lambretta ; il songeait à lui. Il songeait à ce matin. Ah, il le lui avait bien dit, à son frère, tout ce qu’il pensait ! Son frère ? Quelle mauviette ! Il n’avait eu aucune réaction ; monsieur restait calme, monsieur se contenait. Enfin, cela valait peut-être mieux. Maintenant, il était édifié, et lui, Denis, s’en tirait à bon compte. À part le bleu au menton : crétin de Serge, va ! Et incapable de comprendre la plaisanterie.

Aussi ridicules l’un que l’autre avec leur morale… Oh, Serge flirtait certainement, comme tout le monde, et souvent il aurait eu beau jeu de mener à bien son affaire… Du moins par le peu qu’il croyait en savoir… Mais ce pudibond n’osait pas croquer la pomme quand elle était mûre : ce n’était pas permis. Quant à Benjamin… Le puceau ! Lui Denis, au moins, n’était pas de ces imbéciles : il n’abandonnerait jamais une fille sans l’avoir ! Sauf si elle était par trop oie…

Et Odile ? Elle lui gâchait ses vacances cette môme. C’était bien de sa faute, à lui : il n’aurait jamais dû lui téléphoner. Une vraie cinglée, celle-là ! Il l’avait eue comme rien à sa dernière surboum chez Basmin ! Quel phénomène, celui-là, avec ses parents toujours en voyage : un veinard, quoi ; et pas fauché, avec ça…

Basmin… Brouard… Mais qu’est-ce qu’ils faisaient au lycée du Mans quand leurs vieux vivaient à Paris ?

Odile… Il l’avait appelée une fois, comme ça pour se marrer et l’épater un peu ! Elle lui avait envoyé de ces « mon chéri » et des « J’ai -parlé-de-toi-à-papa-maman ». La garce, va.

Elle méritait bien qu’on la fît marcher. Il lui avait de nouveau téléphoné : et elle lui… et puis non, la folle, c’était impossible. Enfin, ça l’inquiétait. Il l’avait rappelée trois fois. Et puis zut ! Ce n’était pas à lui de s’en occuper : plus de coup de téléphone, et pas de visite quand on arriverait à Paris.

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Serge ne voyait pas la route. Il la sentait sous lui et ses mains le guidaient, évitaient les voitures qu’il croisait ou qui le dépassaient. Il était bouleversé. Oser lui rappeler ainsi son père ! Ah, ce n’était pas un coup de poing seulement qu’il méritait, le petit salaud ! Troublé, il regrettait à la fois que le coup porté à Denis fût seul et qu’il eût été donné : il n’avait jamais encore frappé un autre, sauf en des disputes amicales où l’on se fait mal sans le vouloir et sans le savoir. Mais là, Denis était tombé, comme écrasé. Et s’il l’avait tué ? Puis non, ce n’était rien… Mais Sylvain Dubray était mort, lui, torturé, assassiné. Le garçon s’était fait de son père un portrait qu’il vénérait. Il l’avait fait revivre ; ensuite, il l’avait vu mourir. Souvent, depuis qu’il était en âge de comprendre, il avait imaginé ce qu’avait dû être la mort de son père ; souvent, il avait pleuré, silencieusement. Mais jamais il n’en avait parlé longuement à sa mère… qui n’évoquait elle-même que rarement ces durs moments, sans doute pour ne pas les peiner.

Pourtant, maintenant, à dix-huit ans il se sentait chef de famille. Et s’il mourait, lui, que deviendrait maman ? Non, il ne devait pas mourir ! Mais on ne choisit pas l’heure de sa mort.

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Benjamin regardait Serge. Devant lui, son ami avait l’air d’un automate. Depuis le matin, il ne lui avait pas adressé une fois la parole : ç’avait été un départ pénible, Denis refusant son aide et Serge bouleversé et distrait. Ils roulaient depuis une heure et depuis une heure Serge gardait un visage fermé, un regard dont on n’aurait pu dire ce qu’il fixait ; depuis une heure, Denis était derrière lui, crispé. Seul, le bruit des deux moteurs, réagissant à l’unisson, frayait la route.

L’image de son frère quelques heures auparavant obsédait Benjamin, et la tristesse l’envahissait. Était-ce cela, un frère ? Était-il vraiment ce qu’il lui avait dit ? Son père laissait à Denis trop de liberté. Et Benjamin pensait bien qu’il en usait largement. Mais jusqu’à la soirée d’hier, Denis n’était pour lui qu’un garçon aimant un peu trop la danse, le flirt et les surprises-parties… Non… Denis s’était vanté, en gamin, « d’exploits » imaginaires. Ce n’était pas possible qu’il ait, à dix-huit ans à peine... Pourtant, tous ces détails, et la colère de Denis, et sa conduite d’hier soir ?... Hier soir, il était ivre... Et ses coups de téléphone à Paris ? Une petite amie ? Pourquoi n’en parlait-il pas, alors : ç’aurait été dans son tempérament ! Et l’air ennuyé et inquiet, qu’il avait chaque fois qu’il venait de téléphoner ? Benjamin songea qu’il lui faudrait avoir une explication claire avec Denis. Sinon, peut-être lui faudrait-il en parler à leur père ; peut-être même vaudrait-il mieux lui en parler tout de suite ? Lui écrire ? Abandonner la randonnée ? Non, ce serait stupide ; il n’y avait sans doute dans l’attitude de Denis que rodomontades d’adolescent qui se veut blasé ; rien de plus.

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Oloron, Ax-les-Thermes. Depuis hier, les garçons vivaient sans se parler. Denis feignait d’ignorer complètement ses compagnons ; son attitude réduisait à néant le plaisir du voyage, et n’ayant plus le cœur à la gaîté, Serge et Benjamin se taisaient.

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Dimanche 21 juillet 1957

Denis refusa d’assister à l’office, et au contraire des autres fois Benjamin n’insista pas. Mais, seul à son banc, il redoubla de dévotion. Il pria pour Denis, son frère, qu’il craignait de haïr ; il pria pour Serge, son ami, plus taciturne que jamais et qui songeait continuellement à la mort ; Benjamin pria pour leurs familles. Il pria pour lui, enfin. Ce fut un réconfort, et, conscient de l’apaisement qu’il retirait de sa ferveur, il songea combien sa foi lui était nécessaire, combien elle l’aidait à vivre... Serge était hanté par l’idée de la mort, de sa mort : mais il ne croyait pas en Dieu, il n’avait pas l’espérance de l’éternité ! Ah, s’il pouvait lui, Benjamin, lui faire partager sa foi ! Jamais il n’avait tenté d’imposer à son ami l’existence de Dieu ; mais depuis toujours il s’efforçait, par son exemple, de l’encourager à le suivre ; peut-être un jour Serge comprendrait-il ? Ce jour-là serait un grand jour...

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Quand il franchit les portes de l’église, le soleil qui inondait Ax l’éblouit. Il cligna des yeux et aperçut Serge ; Benjamin rejoignit son ami.

– Et Denis ?

– Pendant la messe, on a monté la tente : il est là-bas.

– Tu as un air un peu moins triste, mon vieux ; ça me fait plaisir. Sais-tu que depuis deux jours tu fais figure de croque-mort ? Allons, secoue-toi, mon vieux : si c’est Denis qui te chagrine, ne regrette pas comment tu l’as remis à sa place : elle était excellente. Cela n’empêche qu’il commence à me casser les pieds avec l’air qu’il affecte de nous ignorer... Allons, mon pote, il faut que je te chatouille ?

Serge se força à sourire.

– Inutile, Jamy. Mais je ne suis pas triste du tout, tu sais, car, tu as raison, je n’ai aucune raison de l’être.

– Soit. Je te crois. Viens donc avec moi chercher Denis ; nous allons nous offrir ce midi un petit gueuleton au restaurant, histoire de nous remettre dans l’ambiance.

Benjamin et Serge s’efforcèrent de ne pas parler des événements des deux jours précédents et au cours du repas, Denis consentit à rompre son silence rancunier :

– Que fait-on, cet après-midi ? On commence une cure thermale ?

– Ce serait une idée. Mais que diriez-vous plutôt d’une petite performance sportive ? Si nous grimpions par exemple le pic de Saint-Barthélemy ? Ce n’est pas loin.

– D’ac.

Denis venait d’accepter.

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 8

Fatums

 (Extraits)

  [Les titres et paragraphes signalés comme étant « réservés » sont ignorés sur le site pour ne pas déflorer l’intrigue, en particulier s’ils se rapportent aux deux parties de l’ouvrage qui ne seront pas publiées ici (Pour l’amour de Jade et Au risque de tout perdre)]

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Lundi 22 juillet 1957

Collioure > Perpignan. (Paragraphe réservé)

Quand à Perpignan Benjamin entendit son frère se proposer pour aller poster le courrier, il sut que Denis allait encore téléphoner à Paris. Mais il le laissa faire, craignant de nouveaux drames.

Ils étaient arrivés assez tard dans la capitale du Roussillon : treize heures sonnaient au clocher de Saint-Jean-le-Vieux. Pourtant, à la demande de Denis, ils ne s’y attardèrent pas et continuèrent vers la mer. À treize heures trente, la tente s’élevait au Barcarès, près du rivage. Les trois jeunes gens avaient déjeuné deux heures auparavant : ils s’étaient arrêtés un peu avant Millau, pour pique-niquer au bord de la route.

À cette heure-là, la plage était déserte. Un vent fort soufflait et les nuages qui s’amoncelaient obscurcissaient l’horizon. Au moment où le dernier piquet fut enfoncé, l’orage éclata. L’eau frappait la toile de double-toit dans un crépitement ininterrompu, dégoulinant sur les cailloux, aussitôt bue par le sol assoiffé : deux mois sans une goutte de pluie !

– Pourvu que ça ne dure pas, songea Benjamin tout haut.

– Et avec ça, notre baignade est à l’eau, grogna Denis.

– À l’eau ? Tu peux le dire...

Morne soirée. Le ciel ne s’éclaircit que quelques minutes vers dix-huit heures, permettant à Benjamin d’aller téléphoner à chacun de ses parents. Il ne leur parla point des événements des jours précédents, espérant que tout s’apaiserait avant le retour en Bretagne.

C’est trempé de la tête aux pieds qu’il arriva au campement : la pluie pendant six jours ne devait pratiquement pas s’arrêter.

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Mardi 23 juillet 1957

Le Barcarès > Arles.

(Sous-chapitre réservé)

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Mercredi 24 juillet 1957

Arles > Avignon.

(Sous-chapitre réservé)

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Jeudi 25 juillet 1957

Avignon > Valence.

(Sous-chapitre réservé)

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Vendredi 26 juillet 1957

Valence > Lyon. (Paragraphe réservé)

Ils dressèrent la tente à Saint-Genis-Laval, quelques kilomètres avant la grande ville. À quinze heures, les jeunes gens partirent pour ta visiter, malgré les protestations de Denis qui voulait se baigner dans le fleuve. Ils traversèrent Sainte-Foy : ils étaient déjà vraiment à Lyon. Les forts de Sainte-Foy, de Loyasse, l’église Saint-Just, Saint-Irénée, la place des Minimes... Ils traversèrent la Saône sur le pont Seguin, redescendirent vers l’Arsenal, passèrent devant la caserne de Perrache, franchirent le Rhône... C’était maintenant l’ennuyeux troisième arrondissement, avec toutes ses artères parallèles... Rue Cuvier, rue Marceau, rue de la Paix...

Les scooters roulaient lentement d’une rue à l’autre, s’arrêtant çà et là, au gré des particularités de la ville, mais aussi des feux rouges…

Déjà dix-huit heures. Les trois jeunes gens traversaient La Guillotière. Bientôt, ils repasseraient Rhône et Saône pour retrouver leur campement. Soudain, une douzaine de deux roues pétaradantes les dépassa puis, encombrant toute la chaussée, leurs conducteurs ralentirent leurs machines pour vociférer.

Ils étaient une vingtaine de jeunes, dont deux filles, et presque tous vêtus de leur uniforme : blouson de moleskine noire et blue-jeans délavé, paire de mocassins poussiéreux. Les poches bourrées d’une foule d’objets cliquetants. Ils repartirent presque aussitôt.

– Au « Rend’ Aff' » les potes, et chacun pour soi.

Que se passa-t-il à cet instant dans le cerveau de Denis ? Sautant du Lambretta alors presque arrêté, il bouscula son frère, lui prit le guidon des mains, accéléra brutalement laissant Benjamin étourdi sur la chaussée et, tandis que Serge le rappelait :

– Inutile, mon vieux : eux, au moins, ce ne sont pas des dégonflards. On va faire un peu de chahut. Bye bye !

Déjà il avait rejoint le groupe de jeunes voyous, invectivé d’abord ; Serge le vit parlementer puis s’y mêler et continuer avec eux.

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Lorsque Benjamin se releva, Denis et ses acolytes avaient déjà disparu au tournant. Il sauta derrière Serge tandis que la machine bondissait. Ils roulèrent alentour, tournèrent encore, cherchèrent quelques minutes. Serge s’arrêta devant un café.

– Inutile de s’obstiner. Ils nous ont semés. Ils ont parlé de « Rend’ Aff' », ce doit être un bar quelconque. Je vais consulter le bottin, attends-moi.

Benjamin le laissa descendre et attendit. Quelques minutes après, Serge revenait, Benjamin prit les commandes tandis que son ami s’installait.

– Tu m’expliqueras en route.

– Bon. Alors, tourne à gauche. Ce doit être le bar qui s’intitule le « Rendez-vous des Affaires », dans le deuxième. D’après la publicité qu’ils font dans l’annuaire téléphonique, j’ai cru comprendre que c’est tout ce qu’il y a de plus bourgeois. Je me suis renseigné pour l’itinéraire. Tourne à gauche et passe le pont.

– Pourvu qu’il ne fasse pas de scandale. Et puis, sans permis ni papiers… Brrr…

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Au-delà de l’attroupement qui s’était formé devant le « Rendez-vous des Affaires », ils virent disparaître une ambulance. Puis Benjamin aperçut son frère dans le car de police, et le car qui s’ébranlait.

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Sous la tente, le ton montait.

– Quand je pense, grondait Benjamin, quand je pense que j’ai dû te faire sortir de prison !

– De prison ! Tu y vas un peu fort. D’ailleurs, je n’y étais pour rien dans cette histoire, et les flics l’ont bien compris puisque je suis là !

– Tu as beau jeu, maintenant, mais tu avais l’air moins sûr dé toi derrière les barreaux du car de police. Et si je n’étais pas allé remettre les choses en ordre, tu serais à l’ombre, ce soir. Pas de papiers, rien. On aurait téléphoné à papa et à ta mère. Tu vois un peu ça ! Quand je pense que j’ai dû inventer toute une histoire ! 

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Samedi 27 juillet 1957

Bientôt Paris ! Plus les jours passaient, plus on approchait de la capitale, plus la nervosité de Denis augmentait. Quand après l’incident de Lyon, Benjamin lui avait fait une remarque au sujet des coups de téléphone, il avait répondu sèchement. Mais il n’avait plus appelé son mystérieux correspondant. Même, il avait tenté de se montrer agréable, de rendre service, comme pour se réhabiliter aux yeux de Serge et de son frère. Il s’intéressait au voyage...

Le revirement de l’attitude de Denis encourageait à faire durer les vacances, et les jeunes gens s’étaient attardés entre Lyon et Paris. Excursions, baignades, visites ; un déjeuner au restaurant, un film, deux soirées à danser.

Toujours, Denis se montrait d’une correction parfaite. Cependant, il était nerveux. Un geste, une parole le trahissaient. Sa nervosité était-elle due à l’effort qu’il faisait pour transformer sa conduite ?

Benjamin ne le pensait pas. Il voyait trop une corrélation entre l’excitation de son frère et l’approche de la capitale. Il ne croyait plus maintenant à la petite amie parisienne. Il cherchait autre part. Il ne trouvait pas et Denis semblait craindre quelque chose, appréhender une mauvaise nouvelle.

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Tandis qu’ils plantaient la tente un peu avant Montgeron, Serge conseilla en souriant :

– Il faut fixer solidement. On reste plus d’une nuit cette fois-ci. Nous avons prévu deux bons jours pour Paris.

Denis ne répondit pas et Benjamin qui l’observait n’entendit pas son ami. Serge insista.

– Hé ! vous dormez ?

– Hein ? Excuse-moi, je n’y étais pas : je regardais Denis. Dis donc, mon frère, tu es dans un état d’excitation qui m’afflige. Qu’est-ce que tu as ? Tu es malade ?

– Oh non ! Ça va ! Ça va bien.

– Pourtant tu vas et viens, tu bougonnes, tu trépignes. On te croirait traqué, poursuivi par je ne sais quelles sombres pensées. Tu ne crains pas la fin du monde, non ?

– Laisse-moi. Dis, Benjamin, tu me prêtes le Lambretta... Je voudrais aller à Paris ce soir, histoire de faire une visite à la capitale.

– Qu’est-ce que c’est que cette salade ? On a autre chose à faire ce soir. On ira aussi bien demain. Et ne te fais pas d’illusion, je ne te confierai pas mon scooter tant que tu seras aussi peu dans ton assiette que tu l’es en ce moment. Pourquoi diable veux-tu aller à Paris ce soir ?

– Pour rien ! Enfin si, pour faire une visite à un copain.

– Qui ?

– Euh... Rosmin.

– Rosmin ! Il n’est pas chez lui à pareille époque ! Et puis, ou bien je me trompe fort, ce n’est pas un type très recommandable. À la place de papa, je ne t’aurais jamais laissé passer chez lui ce week-end de début juillet ! Tu étais invité à Paris ; les parents de Rosmin t’hébergeaient… Et papa a mordu à l’histoire, si j’ai bien compris. Car, mon cher frère, je suis persuadé que les parents dudit Rosmin n’étaient pas chez eux, comme à l’habitude, et si j’en juge d’après les éclaircissements que tu m’as donnés au cours de la soirée mémorable sur laquelle je ne reviendrai pas, tu as dû pour le moins te saouler la figure.

– Justement, je…

– Tu ?

– Non rien !

Benjamin soupira. Il était tombé juste. Son frère ne niait pas. Rosmin était du genre de ces voyous aisés et gâtés, « libérés » de leurs parents, qui passent toutes leurs soirées de liberté à faire la fête en des surprises-parties douteuses. Élève de sciences ex, interne au Mans, Rosmin partait chaque samedi soir « passer le week-end en famille ». Au début des vacances, il avait invité Denis, et Denis était parti pour deux jours. Mais Benjamin sentait que la visite à Rosmin n’était qu’un prétexte ; autre chose tracassait son frère, en rapport et avec Rosmin et avec les coups de téléphone.

– Voyons, où veux-tu aller à la fin ?

– Ah, merde alors ! J’en ai marre, moi, de toutes tes questions... Eh bien, nulle part : je reste ici, puisque tu y tiens tant.

– Tu viens, Serge, on va s’acheter de quoi dîner.

– J’arrive. Et toi Denis ?

– Je n’ai pas changé d’avis ! Je garderai la tente.

– Elle n’en a pas besoin. Enfin, comme tu voudras. On prend mon scoot ou le tien, Serge ?

– N’importe. Le mien.

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Il s’était bien passé deux heures depuis leur arrivée à Montgeron. L’angélus du soir sonnait au clocher. Serge et Benjamin s’étaient attardés, ils étaient allés au bord de l’Yerres, l’avaient longée sur un kilomètre, puis avaient renoncé à atteindre la Seine. Ils avaient fait leurs provisions et revenaient chargés, d’un litre de lait, d’une baguette de pain et de quelques bottes de conserves.

– Tiens, où est Denis ? Hello ! Parti faire un tour sans doute. Hello, Denis ? Bon. Il va revenir.

– Hé dis, Serge, le scoot...

– Quoi, le scoot ?

– Ton frère est parti avec ma Vespa. Il aurait pu m’avertir quand même. Et d’abord il n’avait pas à prendre le scooter. Il va trouver le moyen de se casser la figure ou de se faire arrêter par la maréchaussée...

– Laisse donc. Il ne va pas tarder. Préparons la bouftance. Voyons... Mie au lait, sardines et beurre, macédoine de légumes. Fromage. Ça ira au poil.

Ils sortirent leur vaisselle de matière plastique, l’installèrent sur le tapis de sol. Serge ouvrit les boîtes tandis que Benjamin découpait les tartines.

– Maintenant, il ne reste qu’à attendre le bon plaisir de mon cher frère. Dis donc, Manda, nous n’avons encore fait qu’une partie d’échecs depuis le début du voyage. J’ai une revanche à prendre. Tu me l’accordes ?

– D’ac. On peut toujours commencer et finir après bouffer. Serge sortait le jeu. Ils disposèrent les figurines.

  • Honneur au perdant. À toi les blancs, Jamy.

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Les frères Letellier – Première partie

DEUX SCOOTERS POUR TROIS

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Chapitre 9

Rue Saint-Honoré

 (Chapitre entier)

 

Denis roulait depuis une demi-heure. Depuis dix minutes déjà, toute verdure avait presque disparu. Il avait dépassé Maisons-Alfort, Alfortville, Charenton et entrait dans la capitale.

La décision qu’il venait de prendre, il s’en rendait compte, pouvait être très lourde de conséquences. Mais il saurait à quoi s’en tenir. Ses craintes disparaîtraient ou deviendraient douloureuse certitude. Non ! Ce n’était pas possible ! Pourtant... Mon Dieu, que ferait-il si Odile ne s’était pas trompée ? Et elle croyait qu’il l’aimait, qu’il allait l’épouser. Pauvre oie, va !

D’abord, elle lui donnait vingt ans. Vingt ans ! Il n’en avait pas dix-huit ! Et tout ça de la faute à Rosmin ! Le salaud !

Denis traversa le douzième, puis le onzième enfin le dixième arrondissement. Concorde. Il s’arrêta rue Saint-Honoré devant un immeuble de bel aspect. Il alla jusqu’à la porte, hésita à entrer puis revint. Il traversa la rue, regarda en l’air et retourna à sa machine. Il démarra, s’arrêta. Soudain résolu, il pénétra dans l’immeuble.

– Monsieur et madame Bastian, s’il vous plaît ?

– Au troisième.

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– Échec et mat ! Mon pauvre Jamy, tu n’en gagneras jamais une !

– Tu es plus doué que moi, que veux-tu. Mais je pense à Denis. Il devrait être rentré, il est bientôt huit heures. Tant pis, on commence à manger sans lui. Il aurait pu nous avertir Pourvu... Pourvu qu’il ne soit pas allé à Paris ! Tu sais, il en avait envie et...

– Tu te fais des idées, mon vieux. Il    a bien compris qu’il devait attendre demain, il n’y a vraiment rien qui presse !

– Justement, je ne sais pas.

– Allons ! Et quand bien même cela serait une escapade pour aller voir sa femme...

– Qu’est-ce que tu dis ?

– Oui, enfin c’est une façon de parler. Après tout ce qu’il nous a dit, il se pourrait qu’il ait eu une petite amie, comme ça, en passant, et qu’il en soit tombé amoureux.

– Tu dérailles ! À dix-sept ans...

– Mon pauvre Jamy ! Tu te fous de moi ou tu es vraiment naïf ?

– Non, je connais Denis. Je crains de croire à ses histoires de coucheries. Mais je me demande ce qui a pu le rendre aussi nerveux ces derniers jours. De plus, il était agréable avec nous et ça m’inquiète. On aurait cru qu’il voulait se faire pardonner une bêtise ! Une bêtise qu’il craignait qu’on ne découvrît...

Les deux garçons demeurèrent un moment silencieux…

– Huit heures et demie ! Si dans une demi-heure il n’est pas arrivé, je pars à sa recherche direction Paris. Je passerai chez Rosmin qui me renseignera peut-être, s’il est là. Et si je ne le retrouve pas, je reviendrai : sans doute sera-t-il rentré à ce moment-là.

À neuf heures, Benjamin se levait.

– Attends, mon vieux. Tu es trop inquiet. Tu risques de te casser la figure, avec la tête que tu as. J’y vais moi-même.

=-=-=-=-=

Pour lui, le coup était rude. Certes, Denis s’y attendait, mais qui l’aurait observé quand il sortit de chez Bastian et se dirigea vers la vespa n’aurait pas hésité à lui demander s’il se sentait mal, s’il avait besoin d’aide. Le garçon, en cet instant, grelottait, comme transi de froid. Son pas mal assuré trahissait la débauche des pensées incohérentes qui l’assaillaient, plus sombres les unes que les autres. Il était livide sans force ni raison. Il se ressaisit pour enjamber sa machine ; il s’assit, puis laissa retomber sa tête et ses bras. Quelques secondes s’écoulèrent ; des passants se retournèrent.

– Ça ne va pas, mon petit gars ?

– Oh si, madame.

Denis mit le contact et démarra. Quand il eut parcouru une centaine de mètres, il s’aperçut qu’il avait pris la mauvaise direction. Il fit demi-tour, dépassa l’immeuble où il venait de vivre ces deux heures terribles ; il revint tout à fait à lui pour les repenser...

Deux heures terribles, oui ! Quand il avait sonné, il avait espéré qu’on ne lui ouvrirait pas. Mais des pas s’étaient fait entendre, et le bruit d’une clé qu’on tourne...

– Monsieur ?

– Euh... Madame Bastian ?

– Non, je suis au service de monsieur et madame Bastian. Mais si je…

– Peuvent-ils me recevoir ?

– Veuillez attendre quelques instants, Monsieur. Je vais informer monsieur et madame de votre présence, monsieur… Monsieur ?

Denis hésita.

– Letellier... Denis Letellier.

Alors, ç’avait été l’accueil ému de madame Bastian, glacial de monsieur, inquiet de leur fille... Monsieur Bastian, en des termes d’une froideur cynique, était allé droit au but.

– Monsieur, vous êtes venu et nous vous en savons gré.

Le ton devint cassant :

– Je suppose que vous n’ignorez pas que ma fille est grosse de vos œuvres. Que votre présence ici veuille me persuader que vous vous conduirez en homme d’honneur. Monsieur, je vous accorde la main de ma fille.

– Mais. Je n’en veux pas !

Madame Bastian blêmit, son mari réprima un geste de colère, tandis qu’Odile s’effondrait.

– Monsieur, vous avez vingt ans, et...

– Mais... Denis se troubla... oui, monsieur.

– Je suppose que vous ne nierez pas avoir abusé de ma fille lors d’une de ces réunions dont le nom seul évoque aujourd’hui pour moi la délinquance et la déchéance. Si je n’ai pas porté plainte, c’est pour éviter le scandale ; pourtant...

– Mais elle était consentante, votre garce de fille ; si elle n’était pas assez grande pour prendre ses précautions...

– Si l’objet de notre entretien n’était pas si grave, Monsieur, je vous prierais de passer cette porte.

– Volontiers.

– Votre insolence m’incline à présager en mal l’avenir conjugal de ma fille.

– Votre fille trouvera un autre parti, et puis, si son fardeau la gêne, elle n’a qu’à s’en débarrasser.

– Monsieur, vous êtes un goujat. J’exige, m’entendez-vous ? J’exige que vous fassiez votre devoir.

– Non, d’abord je ne peux pas me marier. Je suis trop...

– Il n’y a rien qui vous empêche d’épouser Odile. Vous avez l’âge qui, légalement...

– Justement, je...

– Comment ?

À ce moment, Denis modifia son attitude. Sa décision était prise : il leur promettrait tout ce qu’ils désireraient ; et il ne les reverrait plus. Quand il serait parti, ils pourraient bien agir à leur guise ; il faudrait bien qu’ils se rendent à l’évidence : il n’avait pas dix-huit ans.

Mais cela ce soir, il n’avait pas osé le leur dire...

– Rien, rien, je ferai comme vous me direz...

– Vous n’êtes pas majeur, mais je veux croire que vos parents sont gens d’honneur et qu’ils ne refuseront pas leur consentement.

Denis s’était inventé alors un personnage, le même qu’il avait présenté à Odile ! À mesure qu’il le créait, son inquiétude s’atténuait. Oh ! Il leur jouait un tour à sa manière… Vingt ans bientôt, élève de maths sup, riche et généreux, conscient de ses devoirs de futur père... Le mensonge l’avait soutenu.

Maintenant qu’il roulait vers Montgeron, l’inquiétude le tenaillait à nouveau. Alors il prit conscience de lui-même : un salaud. Voilà ce qu’il était : un salaud. Il avait toujours été un salaud. Il serait toujours un pauvre type. Ah ! Que cette vie était bête qui ne donnait que désillusions ! Comme elle était dure !

Un enfant ! Il avait fait un enfant. Mais il n’en voulait pas, oh non... Pourtant, c’était quelque chose de merveilleux, qu’avoir fait ça ? Lui, Denis Letellier, il aurait un enfant. Mais il ne le connaîtrait jamais. Non, il voulait fuir, fuir loin, loin, hors de portée de Bastian, de leur oie de fille... Odile : elle était belle. Et puis elle savait qu’elle aurait un enfant. Peut-être après tout cela s’arrangerait-il, peut-être ne pourrait-elle pas le porter ? Si, elle le porterait, jusqu’au bout ; elle lui donnerait un fils, mais il ne voulait rien en savoir.

Ah, s’il avait trois ans de plus ! Le drame se déroulait en sa tête. Denis ne savait plus s’il devait rire ou bien pleurer, craindre ou espérer, se haïr ou s’admirer. Puis il pensa à son père, à sa mère, à son frère, à ses copains de lycée... Qu’allait-on penser de lui ? Le scandale éclaterait. Et pour son père, son père qui l’aimait tant, ce serait terrible. Non, lui... Denis n’osait pas l’affronter. D’abord, il allait tout expliquer à Benjamin. Pas à Benjamin, à son père. Mais il ne pourrait le lui dire, il allait lui écrire.

Denis s’arrêta. Il était à Vitry. Il entra dans un café et demanda du papier. Et un café.

=-=-=-=-=

Serge sonna deux fois. Personne ne vint ouvrir. Les Rosmin étaient en vacances, sans doute. Il s’en assura chez un voisin.

– Oh ! Ça va faire quinze jours qu’ils sont partis, toute la famille. Ils sont descendus sur la Côte. Mais le fils est encore là. Je crois bien qu’il est invité chez l’un de ses amis, ce soir. Vous le connaissez bien ?

– Pas particulièrement, monsieur.

– Un drôle de phénomène. Bah ! Il faut bien que jeunesse se passe. Quand je l’ai entendu partir chez son ami Brouard, j’ai pensé : « Charles, mon vieux, tu vas encore être réveillé à quatre heures du matin ». Car, vous savez quand il rentre, il fait du tapage...

– Ah bon... Merci, monsieur. Excusez-moi de vous avoir dérangé.

– Il n’y a pas de quoi... Daniel Brouard : son père est architecte, je crois.

– Bonsoir, monsieur... Merci encore.

Par chance, Rosmin était ce soir chez Brouard, du lycée du Mans, lui aussi. Il se souvenait avoir échangé à son propos avec Benjamin, quand il lui parlait de ses démêlés avec son demi-frère… Frères, les Letellier ? Mais que peuvent-ils avoir en commun ? Brouard, voyons... son père est architecte... Serge alla consulter l’annuaire dans une cabine téléphonique. « Voilà, murmura-t-il : BRU 07-09, Brouard, architecte, 86, boulevard Charles Martel. C’est dans le septième, ça ».

Serge démarra rapidement ; la circulation ne le gênait pas. Paris, un soir d’août, n’est jamais très animé. En dix minutes, il fut boulevard Charles Martel. Quand il se nomma, le concierge bougonna : « Encore un. Comme si ça ne faisait pas assez de tapage ».

Serge entendit bientôt en montant l’escalier des notes de jazz, des bruits de voix. Il s’arrêta, consulta la plaque : « M. et Mme Marcel Brouard ».

Il sonna. Pierre lui-même vint ouvrir. Serge dut se présenter et sa présence le surprit.

-=-=-=-=

Denis relut le feuillet qu’il tenait à la main.

« Mon cher papa,

Ce que je vais te dire va te faire beaucoup de peine, mais mieux vaut que tu saches. Tu m’as toujours fait confiance et jamais je ne l’ai mérité aussi peu qu’aujourd’hui.

Je viens d’aller à Paris, et là, j’ai... »

– Non, c’est idiot, songea-t-il !

Il froissa la feuille et la fourra d’un geste brusque dans la poche de son pantalon. Il paya sa consommation et sortit.

=-=-=-=-=

– Hein, toi ? Comment ? Que... comment es-tu ici ? C’est sensas ! Mais entre. Tu vas...

– Non, excuse-moi, je suis très pressé : je voudrais voir Rosmin d’urgence.

– Ah ? Tu n’entres pas. On est en train de faire une surboum formide. Et il y a de la fesse. Tu ne seras pas de trop. Y’a Suzy, tu sais, Suzy Valgin, qui a fait un strip-tease formide…

– Bon, ça va. Connais pas. J’espère que tu n’es pas trop saoul pour appeler Rosmin.

– Saoul ? Pas du tout. Hé ! Rosmin I

L’autre apparut ; il ne semblait pas ivre, lui. Serge pensa que Rosmin ne devait jamais être ivre : il buvait l’alcool comme du lait, et cela ne lui faisait guère plus d’effet.

– Bonsoir. Excuse-moi de t’interrompre. As-tu vu Denis, ce soir ? Denis Letellier ?

– Non ! Pourquoi aurais-je vu Letellier ce soir, diable ? Et puis qu’as-tu à voir avec lui ? Ah, c’est vrai, les frangins Letellier… Vous êtes en vacances ensemble. Mais pourquoi me demandes-tu cela ?

– Ce serait trop long à expliquer. Merci. Bye !

Serge avait déjà descendu un demi-étage, laissant là Rosmin, Brouard et leur « surboum ».

– Ça alors, c’est formide et dingue, conclut Brouard.

Et il flanqua la porte.

=-=-=-=-=

Benjamin allait et venait autour de la tente. Il faisait cent pas, s’arrêtait, regardait la route aussi loin qu’il pouvait voir, revenait. Il commençait vraiment à s’inquiéter. Il était bientôt minuit et demi, et ni Denis ni Serge n’étaient revenus.

– J’aurais dû surveiller Denis, songea-t-il. Je n’aurais pas dû le laisser seul. Et puis Serge…

Serge ! Encore une fois, il se dévouait pour lui. Serge avait vu sa nervosité, et Serge était parti, parti rechercher Denis.

Un crissement de pneu arracha Benjamin à sa méditation. Son ami venait de s’arrêter à côté de lui.

– Alors ?

– Rosmin ? Il n’était pas chez lui. Il faisait une orgie chez Brouard. J’y suis allé : il n’a pas vu ton frère.

– Mais où est-il donc passé ?

– À mon avis : chez une fille. Et le mieux que nous ayons à faire, c’est d’attendre. Il reviendra au petit matin.

– Non Serge. Je connais Denis. Il est peut-être chez une fille, mais aujourd’hui, ce n’est pas pour coucher avec. Au cours du voyage, il a téléphoné plusieurs fois à Paris. Et chaque coup de fil le rendait plus inquiet, et plus nerveux. S’il avait appelé une petite amie, il n’aurait pas pris son air de chien battu. Je me demande si… non, c’est idiot.

– Quoi ?

– Rien. Dieu fasse qu’il n’ait à rendre compte d’aucune bêtise…

– Puisque tu t’inquiètes tant, je vais aller me renseigner sur les accidents de la route survenus dans la soirée. Je vais téléphoner. Veux-tu qu’on le fasse rechercher ?

– Non : tu sais comme moi que ce serait stupide. Mais s’il n’est pas rentré demain matin, on avertit papa... Et puis, si tu le veux, va tout de même te renseigner. Il a bien pu lui arriver un accident.

Serge démarra rapidement, Benjamin le regardait s’éloigner. Alors il vit le camion. Puis il entendit le choc terrible… Le gros véhicule après une terrible embardée s’immobilisa sur la berme tandis que le conducteur se précipitait.

Benjamin figé d’abord par ce spectacle courait maintenant, haletant au secours de son ami. Il avait vu : le camion venait de droite et, sûr de sa priorité, il s’était engagé dans le croisement sans ralentir ; Serge avait serré à droite pour passer derrière le poids lourd. Le routier avait alors hésité, ne comprenant pas la manœuvre de Serge ; il avait soudain freiné, et Serge avait projeté sa machine contre l’arrière du camion.

Benjamin se pencha sur son ami.

– Serge ! Oh, Serge  ...

Il interrogea du regard le chauffeur du camion...

– Il vit.

Benjamin reprit son sang-froid.

– Courez au village chercher du secours vite. Faites vite. L’homme s’élança dans la nuit.

Serge perdait son sang en abondance. L’une de ses mains pendait lamentablement, comme privée de vie. Pourtant, il revenait à lui, et, dans la brume de sa semi-inconscience, il reconnut Benjamin.

– Dis, je vais mourir. Je suis sûr que c’est fini.

– Mais non ! Non, tu ne mourras pas !

– Oh si, c’est terrible. Et puis je... Oh ! Je... Il haletait... Je ne peux pas finir comme ça, Jamy. Jamy, avant... Avant de... tu le peux, baptise-moi, Jamy. Dieu existe, Jamy. Je le sais maintenant.

« Baptise-moi, Jamy » ; Serge voulait recevoir le baptême : dans sa poitrine, son cœur lui faisait mal. Il était étourdi. Il considérait son ami en pleurant. Oh ! Il ne fallait pas qu’il meure.

– Baptise... baptise-moi, Jamy !

De l’eau, vite. Benjamin se précipita vers le camion : il lui fallait de l’eau, de l’eau pure. À l’intérieur, près du frein, gisait une musette : un sandwich, une bouteille de bière et une gourde. Benjamin ouvrit la gourde : elle contenait de l’eau. Il revint se pencher au-dessus de son ami et, lui versant le liquide sur le front, il prononça les paroles sacramentelles.

– Serge, je te baptise, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.

À ce moment, il entendit son ami murmurer :

– Maman. Jamy aime-la. Sois un fils pour maman, un vrai...

Puis il s’évanouit de nouveau.

À ce moment une voiture s’arrêta et puis une ambulance. Un médecin :

– Il s’en sortira.

=-=-=-=-=

Son ami était sur la table d’opération. Cela faisait deux heures qu’il était sur la table d’opération. L’ambulance l’avait transporté dans une clinique parisienne très vite. Il était près de trois heures et demie lorsque les portes s’ouvrirent. Le lit roulant passa. Le docteur Dorval s’approcha :

– I1 est hors de danger, maintenant, cependant, sa convalescence sera longue, je pense que sa main droite, après une nouvelle intervention, pourra être rééduquée.

Alors, ce furent les gendarmes, les dépositions, et l’annonce de l’accident à madame Dubray. Elle serait là dans quelques heures. Benjamin téléphona également à son père.

=-=-=-=-=

« Et Denis ? » Six heures sonnaient.

Il avait oublié Denis. Benjamin héla un taxi et se fit conduire à Montgeron. Près de la tente, son frère l’attendait.

– Où étais-tu donc ? Cela fait quatre heures que je vous attends. Tu ne diras tout de même pas que tu étais ma recherche. Dis donc, il est arrivé un accident, là-bas ; il y a un camion cabossé sur la route !

Benjamin regarda son frère. Denis parlait d’un ton dégagé. Mais il était livide et tremblait. Alors l’aîné perdit le contrôle de lui-même.

– Denis ! Denis, tu n’es plus mon frère. Tu es parti. Serge t’a recherché. Et tout ça, c’est de ta faute. Tu es un assassin, Denis. Voilà ce que tu es. Le camion, l’accident, c’est Serge. C’est avec sa tête qu’il l’a cabossé.

Denis blêmit, d’un seul coup. Il sembla que tout son sang s’était figé en lui. Ses yeux s’ouvrirent, hagards. Il entrouvrit la bouche.

– Non ! Non, pas ça ; c’était trop déjà.

Et il s’enfuit en courant.  

– Je l’ai tué, je l’ai tué, je suis un salaud. Je ne mérite pas de vivre, je n’en peux plus...

Benjamin entrevit ce qu’allait faire son frère. Il s’élança à sa poursuite.

– Non, cria-t-il, non ! Serge n’est pas mort. Denis, oh, Denis. Serge n’est pas mort... Il vit, Denis. Il vit ! Reviens, Denis... Denis...

Mais Denis ne l’entendait pas. Il courait, l’esprit vague, sur le côté gauche de la route. Une voiture venait vers lui, à cinquante mètres environ… Il fit deux pas sur la chaussée, mit ses bras en croix…

L’automobile s’arrêta dans un crissement de pneus. Denis, qui n’avait pas bougé d’un pouce, se dirigea vers le conducteur de la DS, seul au volant, et lui dit quelques mots, avant de prendre rapidement place à la droite du chauffeur. Le véhicule repartit en vrombissant.

=-=-=-=-=

Benjamin téléphona de nouveau à son père. Georges Letellier tenta de rassurer son aîné : Denis avait sans doute décidé de rentrer au Mans… Il lui confirma qu’il serait le lendemain à Paris, lui demanda de l’attendre à Montgeron. Ils verraient ensemble ce qu’il conviendrait de faire.

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Dimanche 28 juillet 1957

          Dans la nuit, Denis était effectivement rentré chez ses parents. En stop, sans bagage et défait. Il comprit que Serge était hors de danger, mais il restait prostré, mutique. C’est dans cet état que le laissa son père en prenant la route pour Montgeron où Benjamin l’attendait.

Georges Letellier arriva au camping vers treize heures ; il joignit par téléphone l’Hôtel du Midi et put, au bout d’un moment, donner au standardiste de l’établissement les renseignements qui permettraient aux Dubray de le joindre à leur tour quand ils seraient en mesure de le faire. L’hôpital Cochin lui confirma que Madame Dubray était effectivement déjà au chevet de son fils, en compagnie de son frère. Moins d’un quart d’heure plus tard, le gérant du camping passa le combiné à Georges Letellier… Jean Dubray les rejoindrait à Montgeron vers 17 heures.

Benjamin était rassuré à propos de la santé de son ami, mais il n’avait pas osé parler des problèmes de cœur de son frère… Tout lui semblait trouble. En particulier la lettre froissée que Denis avait laissée dans la poche de son blue-jeans, après s’être changé en attendant la veille le retour de Benjamin… Cette lettre, il n’osa la remettre à son père. Pas avant d’y voir plus clair.

Dans la soirée, les deux scooters furent confiés au gérant du camping. Les trois hommes rejoignirent madame Dubray qui entre temps s’était établie à l’hôtel du Midi non loin de l’hôpital, pour quelques jours. Ils dînèrent avec elle, avant de retourner au camping. Jean Dubray dormit dans sa voiture. Georges Letellier sous la toile, auprès de son fils. Enfin.

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Lundi 29 juillet 1957

Neuf heures. Les effets et le matériel des randonneurs ont été triés et répartis entre les coffres des deux voitures. 

Benjamin et son père parvinrent au Mans en milieu d’après-midi. Denis qui n'avait pas quitté pas sa chambre demeurait dans un silence obtus. Il adressa à Benjamin un regard éperdu mais n’esquissa pas un signe à l’endroit de son père.

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Fin de la première partie.