Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

Mama Chapènn - Prologue

 

Jeudi 4 juin.

Un clic. La nouvelle se répand sur la toile à l'adresse du cercle d'amis. Un grand cercle solide, sans paille, sans faille.

De : Jean Yvon Chapin 
À : (destinataires)
Envoyé le : jeudi 4 juin 2015 23 h13
Objet : Babeth nous a quittés.
 

Bien chers amis.

Notre Babeth a rendu les armes et n’a pu gagner son ultime combat.

Ce 4 juin à midi, elle s’est éteinte entourée, sans souffrance imposée.

Jusqu’à son dernier souffle, elle a pu donner à chacun de ceux de sa « tribu » une dernière recommandation de sagesse, un dernier message de tolérance et d’amour.

Elle est entrée dans leur cœur. Le mien la pleure.

Sa force le consolera et lui permettra de résister.

Déjà nos enfants, nos petits-enfants se sont emparés du témoin : ils ont pris le relai.

Nous vous embrassons tous.

Jean Yvon 

Samedi 6 juin.

L'écran s'éclaire... Les messages défilent. Déjà tant dans la soirée d'hier. Et tous ceux-ci, ce matin.

Jean Yvon veut garder les rênes. Ses enfants sont là, qui l'entourent et s'affairent. Ils reviennent de la Maison mortuaire où repose Élisabeth.

Ah ! Ce message...

De : Catherine F.  
Date : 05/06/2015 22:36:06 
À : Jean Yvon Chapin
Sujet : Re : Babeth nous a quittés.  

« Que de petits enfants roumains - grands aujourd'hui ! - la portent aussi dans leur cœur, elle qui les a tant aimés, tant soignés, tant maternés... Ses petits enfants de Roumanie ! »

C'est la première image et la première pensée que j'ai eues en lisant votre mot nous annonçant son grand départ.

Et puis les larmes ont jailli de mes yeux pour évacuer la tristesse de mon cœur à voir partir "Notre Élisabeth"  (permettez-moi de la partager un peu), cette femme exemplaire dans sa volonté de contrer coute que coute l'INJUSTICE de notre monde.

Elle l'a si bien fait qu'elle a pensé à la relève, comme vous le dites si bien, en passant le témoin aux siens, mais aussi en réveillant des consciences autour d'elle, notamment par l'EXEMPLE qu'elle était et qu'elle demeure.

Bien cher Jean Yvon, sachez que je suis de tout cœur avec vous et votre famille auprès d'Élisabeth et que je l'accompagne («à ma façon") jusqu'à lundi où je serai en communion avec vous tous.

Je vous embrasse bien chaleureusement.

Au revoir ma chère Élisabeth !

Votre Catherine.

Catherine ? Vous la connaitrez bientôt. C'était il y a plus de vingt ans. Elle fit partie de cette formidable d'équipe d'animateurs envoyée pendant quelques mois par Savaje en Roumanie dans le cadre de la "Mission Codlea". Comme beaucoup d'autres, elle en craignait l'annonce. Mais le message est arrivé.

Mama Chapènn... Jean Yvon relut le courriel. Il comprit à cet instant que ce message constituerait un moment fort de la cérémonie de lundi. Les larmes montèrent d'un seul coup. Il les essuya, reprit son calme malgré les fibrillations désordonnées de son cœur.

Babeth veillait sur tout. Sa Babeth. C'était ainsi. Ils ne s'étaient pas inventé de petits noms comme en partagent parfois les amoureux, sauf peut-être pendant les années où ils avaient encadré ensemble les camps scouts, chez les Éclaireuses et Éclaireurs de France... Elle était Alouette, il était Pélican.

Babeth veillait sur tout. Sur son Jean Yvon dont les soucis de santé s'étaient accumulés, sur sa tribu "Eljy" comme elle disait quelquefois... Ainsi, elle s'entendit appeler Maman, puis Mamé... Et à Codlea Mama Chapènn ...

Ils s'étaient rencontrés un soir d’octobre. C'était en 1961. Et ils avaient pris la route et vécu ensemble des moments très forts, parfois rudes, mais sans faux-pas ni faux-semblant. Et c’est un autre soir d’octobre que le cancer de Babeth fut découvert. En 2014. Ils le surent ensemble, le comprirent ensemble et se confièrent l’un à l’autre que leur vie avait été belle et heureuse.

« Aimer, ce n’est pas se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction ».

 Antoine de Saint-Exupéry, « Terre des hommes »