Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Adieu, Ami !

 

Nous nous sommes connus au seuil de nos dix ans,

Nous avons partagé tous nos soucis d’enfants

Et nous avons joué, ri, pleuré tant et tant...

Tu étais mon ami, mon ami le plus grand.

 

Et nous avons grandi et souri au printemps,

Au printemps de la vie

Qui nous laissait, ravis,

Découvrir et sourire au seuil de nos seize ans !

 

Nous nous sommes conté, peines d’adolescents,

Nos angoisses cachées, nos plus secrets tourments :

Nous avions nos secrets, derniers secrets d’enfants...

Tu étais mon ami, mon ami le plus grand.

 

Et nous avons vécu et connu le printemps,

Le printemps de l’amour

Qui meurtrissait toujours

Arrachant à nos cœurs les pleurs de nos vingt ans.

 

Et puis tu es resté, là, couché sur le sol,

Le visage apaisé, les yeux fixés au ciel

Vers l’ultime clarté de l’éternel soleil :

Un visage d’enfant,

Un cœur d’homme,

Et du sang.

 

Tu étais mon ami, tu étais mon soutien,

Tu savais mes soucis, je connaissais les tiens,

Tu avais partagé les joies de mon enfance,

Tu avais supporté le poids de mes souffrances.

Aujourd’hui, tu es mort,

La guerre t’a emporté,

L’honneur est pour ton corps,

Ma peine est mon secret.

 

Pourquoi a-t-il fallu que la folie, la haine,

À nouveau nous entraînent

Vers l’enfer

De la guerre ?

 

Comprendra-t-on jamais

La douleur d’une épouse,

Les pleurs d’une maman,

Le malheur d’un enfant,

Les larmes d’un ami ?

Serait-ce pour la mort qu’on a permis la vie ?

 

Comprendra-t-on jamais

La douleur d’une épouse,

Les pleurs d’une maman,

Le malheur d’un enfant,

Les larmes d’un ami,

Mes larmes ?

Adieu, ami !

 

Février 1960.

Jean Ciphan, « Sentiers incertains »