Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

Croire ? 

 

Les mots du Ciel tant ressassés m’ont tous trahi.

Simplement la Foi ?

Simplement l’Espérance,

La Charité sur ordonnance ?

 

Je n’y crois plus…

Le Ciel m’est inconnu.

J’ai seize ans.

Je crois en l’Homme, en ma Terre, et j’attends.

Fais-moi signe, ô ma Terre !

 

Ciel !

Au sud et par delà notre commune Mer,

Je l’entends, je le lis, le sang au goût amer

S’est répandu !

Et l’homme t’a répondu,

Ciel,

En brisant à nouveau

L’essence de tes mots.

 

À Alger, à Oran, des jeunes gens en larmes

Ont déserté les fonts, les sables, et pris les armes !

Je suis jeune et je crains. J’enrage et je pâlis.

Fais-moi signe, ô ma Terre !

Je ne veux plus être homme !

Seize ans. Je m’y sens bien.

Tu me dis qu’il faut l’être,

Pour avoir droit de vivre ?

 

Là-bas, des hommes meurent et partout s’entretuent.

L’un s’encaserne au nom du souvenir de Jeanne,

Qu’une France si fière à tout vent perpétue,

L’autre quitte le bled, imposant à son âne

Un bât blessant et bien trop lourdement chargé,

Et s’enfonce à pas lents, en dépit du danger,

Vers un nouveau maquis.

Son sol, les possédants l’ont détruit.

 

Ahmed est en caserne. Antoine est au maquis.

Non, ce n’est pas possible ?

Si ?

Qui fait quoi, qui est qui ?

Lequel a raison, qui a tort ?

Je ne sais.

Tous deux pourtant mourront au cri de Liberté.

 

C’est si loin tout là-bas ! Je l’entends, je le lis.

Je suis jeune et je crains. J’enrage et je pâlis.

Fais-moi signe, ô ma Terre !

Je ne veux plus être homme !

Seize ans. Je m’y sens bien.

Tu me dis qu’il faut l’être,

Pour avoir droit de vivre ?

 

Ailleurs, partout sur terre, hélas ! on s’entretue.

L’un prend ici parti pour les Cités de l’or

Que notre monde étrange à tout vent perpétue,

L’autre traverse à gué, malgré l’alligator

Dont il sent la présence ; il s’enfonce en forêt

Et conduit sa tribu, en dépit du danger,

Vers un nouveau pays.

Le sien, les étrangers l’ont détruit.

 

Antoine est en forêt. Mantotohpa est au palais.

Non, ce n’est pas possible ?

Si ?

Qui fait quoi, qui est qui ?

Lequel a raison, qui a tort ?

Je ne sais.

Tous deux mourront. Et là : Égalité.

 

C’est si loin tout là-bas ! Je l’entends, je le lis.

Je suis jeune et je crains. J’enrage et je pâlis.

Fais-moi signe, ô ma Terre !

Je ne veux plus être homme !

Seize ans. Je m’y sens bien.

Tu me dis qu’il faut l’être,

Pour avoir droit de vivre ?

 

Pourquoi ? Pourquoi dis-moi, ma Terre, on s’entretue ?

Comment les fonts obscurs aveuglent-ils donc l’homme ?

Quel est ce monde fou que tu lui perpétues ?

Pourquoi de ses travers fait-il toujours la somme ?

Je ne crois plus en Dieu : il n’est plus sous mon toit !

Il ne reste que Toi, ma Terre, et croire en Toi

Ne semble plus permis ;

Fraternité ? Mon rêve est détruit.

 

Si loin, la Liberté ! Si loin, l’Égalité !

Fais-moi signe, ô ma Terre !

 

Soudain…

Un grondement, un grand éclair,

Un buisson ardent, une voix forte

Qui sonne et emporte à tout vent !

 

Un ordre claironné qui s’efface

En conseil apaisé à là Terre qui veille

Sur le cœur endormi du jeune de seize ans :

 

« Terre des Hommes !

Offre-lui,

À ce garçon qui cherche,

Non pas la Liberté de mourir enchaîné,

Non pas l’Égalité d’un vieux monde en détresse

Ni la Fraternité

De Caïn !

 

Offre-lui

La Liberté de vivre,

La Liberté de croire,

La Liberté d’aimer ;

L’égalité d’amour,

La Fraternité vive

Qu’il est prêt à donner ! »

 

Mars 1958.

Jean Ciphan, « Sentiers incertains »