Jean Ciphan, écrivain.
Jean Ciphan, écrivain.

 

Joël. 

 

Joël attend près de la porte.

Depuis deux ans sa mère est morte

Et son père ne rentre pas...

 

Pauvre mère, n’entends-tu pas

Ce cœur d’enfant,

De ton enfant

Qui résonne en sanglots de froid ?

 

« Je sais, Mère,

Je sais pourquoi tu as péri !

Il te battait si fort,

Toujours plus ivre encore :

C’est ton mari mon père

Qui t’a tuée.

 

Je le sais.

Je l’attends.

Et je vais le frapper

À mort.

Ton grand Joël va te venger.

J’ai quatorze ans, tu sais,

Maman ! »

 

Le père apparaît à la porte,

Se traînant plus qu’il ne se porte…

Joël l’entend avec effroi :

 

« Vaurien !

Bon dieu, qu’il fait froid !

Fais donc du feu,

Pense à ton vieux !

Je passe mes jours à chercher

De quoi te donner à manger !

Ah ! Fils ingrat,

Bon à rien, va !

Tiens, vermine, voilà pour toi !

Et puis cette autre...

Pense à moi !

 

Allez, sors !

Oui, dehors

Et ne t’avise de crier,

Gamin !

Va donc dormir sur le fumier !

Il paraît que ça réchauffe, hé !

À demain. »

 

Joël est mort près de la porte.

Depuis deux ans sa mère est morte.

Près de lui, là, sur son carnet :

 

« Maman, maman, c’est terminé,

Je veux partir,

Je veux mourir.

Il m’a encore cogné ce soir

Et m’a rejeté dans le noir

Du dehors.

Tout mon corps

Se rappelle où il m’a frappé.

 

Mais à toi, mon cœur, ma pensée,

Mon amour

Pour toujours...

 

Je l’attends, je sais qu’elle est là,

La mort.

Ton petit Joël pense à toi,

À quatorze ans il te revoit

Enfin,

Maman. »

 

Novembre 1958.

Jean Ciphan, « Sentiers incertains »